Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 6

Chapter 63,981 wordsPublic domain

La scène où Roland perd la raison en trouvant des preuves trop convaincantes de l'infidélité d'Angélique est admirablement inventée, et racontée avec autant de perfection de détails que la scène des amours d'Angélique et de Médor.

Roland, en courant une de ses aventures, arrive au vallon naguère habité par Angélique et Médor, sans se douter que ce beau lieu a été le théâtre de son infortune amoureuse.

«Il arrive, dit la stance, au bord d'un ruisseau qui semblait rouler des lames de cristal; une riante prairie fleurissait sur ses rives, prairie émaillée de couleurs, les plus fraîches et les plus flatteuses à l'oeil, parsemée de bouquets d'arbres élégants et majestueux.

«C'était l'heure où l'ardeur du jour fait chercher l'ombre des grottes aux rudes troupeaux et au pasteur dépouillé du poids de ses vêtements. Les armes et l'écu de Roland pesaient à ses membres brûlants; il entra pour se délasser un moment dans la grotte. Mais il y trouva un terrible et cruel refuge, et l'heure la plus funeste et la plus malheureuse de sa vie.

«En parcourant des pas et du regard les alentours de la grotte, il vit des caractères gravés sur l'écorce de tous les arbrisseaux qui croissaient auprès de la source, et aussitôt qu'il y eut attaché les yeux avec attention, il fut trop convaincu que ces caractères étaient gravés par la main de sa divinité terrestre; cet antre et cette source étaient un des sites que j'ai décrits plus haut, que la belle reine du Cathay avec son cher Médor fréquentaient le plus souvent, parce que c'était le lieu de repos le plus voisin de la cabane du berger.

«Il lit de tous côtés les noms d'Angélique et de Médor, enlacés ensemble dans des noeuds d'amour; autant de lettres, autant de clous acérés qui lui transpercent le coeur. Il s'efforce de croire qu'il se trompe, et qu'une autre main que celle d'Angélique a écrit son nom sur ces écorces; puis il se dit: «Ah! je connais trop ces caractères, je les ai tant vus et tant lus dans un autre temps! Mais peut-être qu'elle s'est figuré un autre Médor imaginaire pour se faire illusion à elle-même, et qu'elle pense à moi en me donnant ce surnom dans son coeur!...» En cherchant ainsi à se tromper lui-même, Roland arrive à l'endroit où les deux collines, en se recourbant, enclosent la belle fontaine... Là les noms plus nombreux encore sur les troncs des hêtres, et des inscriptions commémoratives sur les rochers de l'antre, ne lui laissent plus de doute et enfoncent mille pointes de poignards dans son coeur. Médor, dans des vers tendres et amoureux, y remerciait les arbrisseaux, les gazons verts, les ondes limpides, la caverne obscure, les ombres rafraîchissantes, des douces heures qu'il avait passées avec l'incomparable Angélique, fille de Galafron. Il y suppliait tous les amants, chevaliers, demoiselles, que le hasard amènerait dans ces lieux, de bénir ces gazons, ces ombres, ces antres, ces ruisseaux, ces arbustes, et de demander pour eux au ciel ou aux nymphes les douces influences du soleil et de la lune.

«Une main glacée lui serre le coeur, son désespoir muet ne peut s'échapper ni en paroles, ni en cris: comme un vase à large circonférence et au cou étroit, quand on le renverse de sa base à son orifice, ne peut laisser écouler son contenu, car la liqueur pressée de sortir se hâte vers l'ouverture, et, se faisant obstacle à elle-même, ne peut s'écouler que goutte à goutte sous son propre poids.»

Enfin il arrive, espérant encore, jusqu'à la cabane du berger. Le berger et sa famille lui racontent innocemment le séjour d'Angélique et de Médor dans leur cabane, leur union, leur félicité, leur départ pour les Indes; ils lui montrent avec orgueil le bracelet précieux qu'Angélique leur a laissé en mémoire de son séjour ici.

Ce fut le coup de hache qui trancha sa raison avec son espoir; cette couche, cette cabane de berger, ce vallon, lui deviennent si odieux que, sans attendre ni le lever de la lune ni celui de l'aube, il prend ses armes, il remonte sur son cheval, il s'enfonce dans le plus épais du bois, et, quand il se sent enfin seul, il répand en cris et en hurlements sa douleur!... Au lever du jour, il croit voir sa honte et les railleries de Médor gravées sur les montagnes et sur toute la nature. Enfin, après des transports qui fendraient les rochers, il devient fou. La hideuse description de sa folie, vantée comme un prodige de force poétique par les critiques italiens et même français, est selon nous une plaisanterie déplacée, plus propre à contrister le rire sur les lèvres qu'à le provoquer; ce qui dégoûte cesse de charmer. La folie même de don Quichotte est moins répugnante; elle est une manie ridicule, et non une démence furieuse. Mais Arioste, transportant son lecteur dans une loge de fou, et se complaisant à montrer son héros dans la sordide nudité d'une bête féroce, privée même de son instinct, nous paraît avoir commis une faute non-seulement contre le sentiment, mais contre le goût. Nous ne citerons donc rien ici de cette frénésie hideuse sur laquelle roule toute la machine du poëme pendant plusieurs chants.

VIII

L'Arioste retrouve toute sa délicatesse de pinceau et tout le pathétique de son âme dans l'épisode d'Isabelle et de Zerbin, une des plus touchantes compositions de toutes les langues. L'amour et la vertu l'inspirent mieux que la démence et le ridicule. On peut badiner avec l'esprit, mais il ne faut pas badiner avec l'amour. L'Arioste se montre dans cet épisode aussi tendre amant que grand poëte.

Zerbin et Isabelle, deux amants dont nous avons déjà parlé dans le commencement des aventures de Roger, arrivent ensemble dans le beau lieu où Roland a perdu le sens et jeté ses armes. Zerbin, par une respectueuse pitié pour le héros, élève un trophée de ces armes; il ne veut pas que l'épée de Roland soit profanée par une main étrangère. Mandricaud veut s'emparer de l'épée, Zerbin la défend contre ce féroce profanateur en combat singulier. Isabelle, tremblante, assiste au combat; Zerbin a sa cuirasse fendue de la tête au coeur par l'épée de Mandricaud; mais ce premier coup, dit le poëte, ne pénètre qu'à peine au-dessous de la peau de Zerbin; son sang tiède dessine en coulant une longue ligne de pourpre sur sa cuirasse éclatante. «Ainsi j'ai vu quelquefois, dit le poëte, qui revient en esprit au souvenir de la belle veuve florentine qu'il adore; ainsi j'ai vu une ligne de pourpre partager une belle toile d'argent sous cette blanche main qui déchire également en deux mon coeur!»

Zerbin succombe sous un coup plus mortel; couché sur l'herbe dans son sang, ses derniers adieux à Isabelle, et ses derniers soupirs recueillis par les lèvres de cette amante sont des sanglots écrits pour l'éternelle consonnance des coeurs aimants séparés par la mort. Tibulle n'a pas écrit en larmes plus tièdes les transes et les épanchements de l'amour malheureux. On voit que la sensibilité était le fond de ce génie de l'Arioste. Un ermite aide l'amante désespérée à relever le corps de Zerbin pour l'emporter jusqu'à son ermitage; Isabelle est décidée à ne jamais s'en séparer. L'ermite la console par les espérances célestes, les seules capables de rattacher Isabelle à la vie. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à une abbaye de Provence, où elle fera ensevelir Zerbin et où elle restera gardienne pieuse de sa relique si chère. Ils ensevelissent ensemble le corps embaumé de Zerbin dans un riche cercueil; ils le chargent sur le cheval du jeune guerrier, et voyagent ensemble à pied derrière le cercueil.

IX

Rodomont, le roi d'Alger, les rencontre malheureusement dans un sentier de la forêt où il s'est retiré non loin de cette abbaye de Provence. Les charmes d'Isabelle, quoique pâlis par les larmes, lui ravissent le coeur; il terrasse l'ermite, il le lance dans la mer; il menace Isabelle d'attenter à sa douleur et à sa pureté. La fidèle amante conçoit subitement l'idée d'une ruse pieuse qui sauvera sa vertu en sacrifiant sa vie. Elle feint de se rendre à ses désirs, mais elle veut, dit-elle, lui faire avant un présent plus précieux pour un guerrier que le coeur de toutes les princesses de la terre. Je connais, lui dit-elle, et j'aperçois près d'ici une herbe miraculeuse; elle a la vertu de rendre invulnérable le chevalier qui s'est une fois baigné dans un bain où cette plante a été bouillie. Rodomont pourra, ajoute Isabelle, en faire l'épreuve sur elle-même, avant d'éprouver la vertu de cette plante. Le roi d'Alger consent, à ce prix, à ajourner ses violences. Isabelle cueille çà et là toutes les herbes qu'elle feint de choisir pour son expérience; elle se baigne dans la source où elle a jeté les herbes. Puis elle présente sa belle tête, ce front pur, ce cou d'ivoire au glaive de Rodomont. Le Sarrasin, trompé par l'assurance de la victime, tombe dans ce piége de vertu; du revers de son épée il frappe le cou de la jeune fille, croyant que son épée se brisera dans sa main, mais la charmante tête d'Isabelle roule à ses pieds dans l'herbe et bondit trois fois en balbutiant encore le nom de Zerbin!... Ainsi la jeune martyre de l'amour, de la chasteté et de la religion avait échappé à la fois à l'infidélité, à la profanation et au suicide en se faisant immoler par son tyran.

«Volez heureuse dans l'éternel séjour, âme fidèle et tendre, s'écrie en finissant l'Arioste; puissent mes faibles chants immortaliser en vous le modèle des chastes amants!» Puis, en l'honneur de la victime, il fait décréter dans le ciel que toutes celles qui porteront sur la terre le nom d'Isabelle seront douées des mêmes charmes et des mêmes vertus. Adulation prophétique soit aux princesses de la maison de Ferrare, soit à la dame de Florence qui portait ce nom cher au poëte.

On ne peut assez admirer dans cet épisode une des plus touchantes conceptions de ce martyrologe de la vertu ou de cette épopée de l'amour. La chevalerie seule fournit de pareils textes de poésie aux _trouvères_ du moyen âge chrétien. Cette admirable aventure est malheureusement coupée par le poëte en trois tronçons que nous avons rassemblés, épars dans le poëme, pour la présenter dans son ensemble à vos yeux.

Revenons:

X

L'histoire de Richardet, frère de Bradamante, amante de Roger, et de Fiordalisa, amante de Richardet, est dans un genre opposé une des plus ravissantes débauches d'imagination d'Arioste; mais le chanoine y avait mis avec raison le sinet fatal qui nous en interdisait la lecture. Ces images trop licencieuses ne pouvaient effleurer seulement l'imagination de Thérésina, ni même de sa mère. La gaieté des aventures n'en sauvait pas assez la légèreté. On ne conçoit guère aujourd'hui comment la pudeur des princesses et des dames de la cour de Ferrare tolérait de tels écrits lus à haute voix pendant les soirées au palais. On conçoit moins encore comment la cour de Rome, gardienne des moeurs, autorisait par trois brefs l'impression de telles jovialités. Mais les temps ont leur innocence.

Le chant qui contient l'histoire de Joconde ne forme plus seulement disparate, mais scandale dans le poëme; il devrait être déchiré de toute édition populaire de l'Arioste. La Fontaine l'a imité à sa manière dans le volume ordurier de ses _Contes_; mais ce volume, feuilleté par le seul libertinage, est soigneusement écarté des yeux de l'enfance et de la jeunesse. La Fontaine, au reste, a la main bien moins légère et bien moins délicate dans _Joconde_ que l'Arioste; l'un est badin, l'autre est lubrique: c'est qu'Arioste écrivait pour un âge d'innocence, et la Fontaine pour un âge de corruption. Il n'y a que de la jeunesse et de la gaieté dans Arioste, il y a de la vieillesse et du cynisme dans les _Contes_ de la Fontaine.

XI

Tout à coup Arioste redevient grave en faisant parcourir à Bradamante la galerie d'un château enchanté dans lequel des tableaux prophétiques font apparaître d'avance à ses yeux toute l'histoire de la maison d'Este, mêlée à l'histoire de l'Europe moderne; il s'élance de là à la suite d'Astolphe monté sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des airs un coup d'oeil géographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le paradis terrestre où saint Jean l'Évangéliste lui enseigne les moyens de faire retrouver à Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe dans la lune. Ici, dans une revue satirique très plaisante de toutes les folies de l'espèce humaine, l'Arioste énumère les inanités de ce bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des montagnes de sottises s'élèvent sous ses yeux.

Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que nous croyons tous posséder en si grande abondance que jamais nous ne prions le ciel de nous l'accorder, hélas! c'est le bon sens. Oh! que le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la forme d'une liqueur très-subtile et très-prompte à s'évaporer; il était, en conséquence, renfermé dans une multitude de petites bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes étaient hermétiquement fermées. La plus grande de toutes fut facile à reconnaître: elle renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en était pleine en entier, et de plus il était écrit dessus: _Bon sens du paladin Roland._

Vous êtes transporté de la lune sous les murs d'Arles, que les Sarrasins et les chrétiens se disputent. La belle guerrière Marphise, soeur de Roger, mais que Roger ne connaît pas, vit dans le camp avec ce héros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-même, triomphe partout; le fantôme d'Atlant, envoyé du ciel, dévoile enfin aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnaît sa soeur dans Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de sa soeur Marphise et de sa fiancée Bradamante, tous trois armés, partent à la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi merveilleuses qu'elles sont pathétiques; mais on s'épuiserait à relever tout ce qu'il y a d'inépuisable dans cette féconde imagination. Ce poëme suffirait à fournir les matériaux de cent poëmes.

XII

Astolphe rencontre Roland au bord de la mer; il lui fait respirer son bon sens avec la liqueur qu'il a apportée de la lune. À l'instant où il recouvre sa raison, le héros déteste la perfide Angélique.

Roger, pendant ces événements, fait naufrage et se sauve seul à la nage dans une île déserte; il y trouve un ermite qui l'instruit dans la foi chrétienne. L'ermite avait bâti de ses mains une petite chapelle, tournée vers l'Orient, qu'il avait ornée avec soin des coquillages et des dépouilles que la mer jetait sur la côte. Le flanc opposé de la montagne offrait un aspect bien plus agréable et était bien différent de celui que Roger avait été forcé de gravir. Un petit bois descendait en pente douce jusqu'à la mer; le laurier, le myrte, le genièvre, le palmier chargé de dattes, et des arbres fruitiers, y croissaient sans culture, et leur fraîcheur était entretenue par une fontaine pure qui, du haut du rocher, se distribuait en filets et tombait en petites cascades entre ces arbres féconds.

L'ermite habitait depuis quarante ans cet ermitage, qu'il semblait que le ciel eût choisi pour l'entretenir sans cesse dans la prière et la contemplation. La vie frugale et saine qu'il y menait l'avait fait parvenir à quatre-vingts ans, sans les infirmités qui tourmentent les faibles mortels.

L'ermite alluma promptement du feu, couvrit la table de dattes et des fruits de la saison. Roger sécha ses habits, reprit des forces, et prêta de toute son âme une oreille attentive aux grandes vérités de notre sainte loi. L'ermite, touché de ses dispositions, n'hésita pas à lui conférer, dès le lendemain, le sacrement du baptême.

Roger, s'accommodant assez bien de cette habitation de l'ermite et d'une chère frugale, passa plusieurs jours avec le saint anachorète, qui, non-seulement lui parlait de tout ce qui tient à la religion, mais l'instruisait aussi sur son départ prochain, et même sur la postérité que le ciel lui destinait. Tout cet épisode respire la sérieuse piété du Tasse et de Milton.

On passe de là, avec une surprise que les moeurs seules du temps expliquent, à un chant rempli tout entier par l'histoire du petit chien qui sème les perles, conte de fées dont les détails égalent Boccace en grâce et le surpassent en poésie. Quoi de plus charmant que la description des gentillesses du petit chien, conduit par l'amant déguisé en ménétrier mendiant?

Adonis s'arrêta près de quelques cabanes voisines du château, jouant d'une petite flûte, au son de laquelle le petit chien se mit à danser. Le bruit des tours, de la danse et de la beauté de ce petit animal parvint bientôt jusqu'à la belle Argie: elle fit appeler le pèlerin dans sa cour, et c'est ainsi que commença l'aventure que le destin réservait au vieux sénateur.

Le pèlerin se mit aussitôt à jouer plusieurs airs différents, et le petit chien, ajustant ses sauts à la mesure, exécuta des danses variées de tous les pays, et parut obéir à son maître avec tant d'intelligence que tous ceux qui le regardaient ne prenaient pas le temps de cligner les yeux et osaient à peine respirer.

Argie sentit le plus ardent désir de posséder un petit chien si charmant, et envoya sa nourrice pour parler au pèlerin, auquel elle fit offrir un prix considérable. L'adroit pèlerin se mit à sourire: «Ah! vraiment, dit-il à la nourrice, quand vous auriez autant de trésors qu'en pourrait désirer une femme intéressée, vous n'auriez pas de quoi payer seulement une des petites pattes de mon chien, et pour vous prouver que je dis la vérité, venez au moins avec moi,» dit-il à la nourrice en la tirant à part. Il pria l'épagneul de faire présent d'une belle pièce d'or à cette bonne dame. Le petit chien ne fit que se secouer, la pièce tomba sur-le-champ. Le pèlerin la fit accepter à la nourrice, en lui disant: «Vous voyez de quelle utilité ce charmant petit animal m'est sans cesse; je ne lui demande jamais rien qu'il ne me le donne à l'instant. Bagues, joyaux, diamants, perles, riches habillements même, il me fournit tout ce que je veux. Vous pouvez donc dire à votre belle maîtresse que mon chien peut passer en sa puissance, mais il n'est aucun trésor qui le puisse payer.»

XIII

La fin de ce récit, quoique ingénieuse, est cynique; on regrette que la plume presque incontaminée de l'Arioste s'y soit salie d'une image plus qu'obscène. Le chanoine n'avait pas seulement mis un sinet ici, il avait déchiré la page tout entière. À cela près, ce conte de fées est une des plus légères arabesques dont un poëte héroï-comique ait jamais égayé son récit.

XIV

Après avoir déridé ainsi ses lecteurs, l'Arioste revient à Roger; il le conduit à Paris, auprès de Charlemagne. Roger demande Bradamante en mariage; Charlemagne la lui refuse: il la réserve pour Léon, fils de l'empereur de Constantinople. Bradamante s'indigne; elle obtient de n'épouser que le chevalier par qui elle aura été vaincue dans un combat singulier. Elle quitte furtivement la cour, elle est captive dans un château fort. Roger part de son côté pour aller tuer son rival Léon dans l'empire de Constantinople. Il combat à la tête des Bulgares contre Constantin et Léon, son fils; il fait triompher les Bulgares. Surpris par trahison pendant son sommeil par un traître, il est conduit à Constantinople et livré à Théodora dont il a tué le fils dans la bataille. Enfermé par Théodora dans une tour obscure, on le fait languir de faim et de soif pour prolonger son agonie.

Cependant on publie, dans Constantinople, que Bradamante sera le prix de celui qui triomphera d'elle. Le généreux Léon, indigné de la lâche vengeance de Théodora sa tante, étrangle le geôlier de Roger, le délivre du cachot, lui rend son cheval et ses armes. Ignorant que ce captif délivré par lui soit un rival, mais témoin de ses exploits incomparables dans la bataille contre les Grecs, Léon, aussi modeste qu'il est amoureux, propose à Roger de prendre son casque, sa cuirasse, son cheval, et de combattre à sa place contre Bradamante. Charlemagne, sa cour, Bradamante elle-même, croiront que c'est lui, Léon, qui a conquis ainsi l'héroïque beauté que les chevaliers se disputent. Roger est forcé, par sa reconnaissance envers Léon son libérateur, de se prêter à ce subterfuge; mais il gémit tout bas des coups qu'il sera obligé de porter à celle qu'il adore. Il se déguise à tous les yeux; il combat à pied de peur que son cheval Frontin, si souvent caressé par Bradamante, ne la reconnaisse; il prend une lance du bois le plus fragile, il en émousse la pointe; il revêt la cotte de mailles de Léon. La description du combat est plus homérique encore que chevaleresque. L'Arioste y prodigue les plus majestueuses et les plus terribles images de la nature. Bradamante, après un combat qui dure d'un soleil à la nuit, s'irrite de plus en plus de son impuissance. «Ô malheureuse Bradamante! s'écrie le poëte, si tu savais que celui dont ta colère et ta honte te font désirer la mort est ce Roger qui t'est plus cher que ta propre vie, c'est contre ton sein que tu tournerais ce fer que tu fais tomber sur sa tête!» On sépare les combattants sans que Roger ait fait ou reçu une blessure. Les pairs de Charlemagne décident qu'après un si rude assaut supporté sans défaite par le prétendu Léon, Bradamante doit être le prix légitime de sa valeur.

Pendant la nuit, Roger, à qui Léon a rendu son armure véritable, s'éloigne furtivement du camp, monté sur Frontin et marchant au hasard où son cheval le mène; ses pleurs lui voilaient le chemin. Il se résout à mourir de sa propre main dans la forêt; il desselle Frontin et l'abandonne à lui-même, après l'avoir embrassé comme ayant été si cher à sa Bradamante.

Bradamante, de son côté, ne poussait pas des gémissements moins douloureux. Mais la guerrière Marphise, soeur de Roger, se présente à Charlemagne au moment où ce roi des chrétiens va livrer Bradamante à Léon. Elle déclare que cette belle héroïne est déjà l'épouse de son frère Roger. On interroge Bradamante; elle baisse les yeux et se tait, ne voulant ni mentir ni déjouer la bonne intention de Marphise. Roland et Renaud, neveux de Charlemagne, se réjouissent de ce que la fleur des héroïnes de leur armée ne deviendra pas la dépouille d'un prince grec; les pairs décident que Roger et Léon combattront l'un contre l'autre, et que le sort des armes prononcera entre eux de la possession de Bradamante. Léon y consent, décidé à se laisser vaincre et tuer plutôt que d'attenter aux jours et au bonheur de son ami Roger. Mais Roger a disparu et ne revient pas.

Le généreux Léon le cherche partout, parvient à le découvrir, l'arrache à son désespoir, le ramène au camp, avoue à Charlemagne la ruse du travestissement, obtient Bradamante pour son ami. Le mariage des deux amants s'accomplit au milieu des fêtes dans la cour de Charlemagne. Roger, toujours héros au milieu de son bonheur, tue le jour même de ses noces le féroce Rodomont. Ainsi finit par un démasquement général ce poëme rempli de travestissements et d'imbroglios tantôt héroïques, tantôt comiques; les derniers chants qui rendent à chacun et à chacune son nom, sa gloire, son amant, son amante, ressemblent à ce dernier jour du carnaval de Venise, et à ce premier jour de pénitence où tous les masques tombent à la fois de tous les visages, et où les costumes de fantaisie et les déguisements des saturnales font place à la vérité des figures et au bon sens. Mais on sort de cette lecture comme d'un long bal masqué avec le tourbillon dans la tête, la confusion dans l'esprit, l'ivresse dans l'imagination, le vide dans le coeur. On s'est amusé, mais on s'est peu intéressé; le plaisir trop long devient lassitude. En résumant notre impression, cette lassitude devient le véritable jugement de ce poëme: il est charmant, mais il est trop long; c'est là son seul défaut, mais c'est le défaut du plaisir: la satiété!

XV