Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 5
«Je suis Isabelle, fille de l'infortuné roi de Gallicie, ou plutôt je fus fille de ce roi, car je ne suis plus maintenant que fille de la douleur, de l'infortune et des larmes! Ce fut la faute de l'amour!... Je vivais heureuse de mon sort, aimée, jeune, riche, honnête et belle; je suis maintenant avilie, misérable, malheureuse... Mon père allait assister à quelque tournoi dans la ville de Bayonne; parmi les chevaliers qui venaient pour y figurer, soit qu'Amour me le fît ainsi apparaître, soit que sa valeur éclatât d'elle-même en lui, le seul Zerbin me sembla digne de louange; c'était le fils du grand roi d'Écosse,
«Pour lequel, après qu'il eut donné dans la lice des preuves merveilleuses de sa chevalerie, je me sentis prise d'amour, et je ne m'aperçus que trop tard que je n'étais plus à moi-même; et, malgré tout ce que je souffre pour lui, je ne puis m'arracher de l'esprit que je n'avais pas mal placé mon coeur, mais que je l'avais donné au plus digne et au plus beau des paladins qui soit sur la terre.»
Elle raconte comment ils s'aimèrent. «Puis, hélas! dit-elle, après les grandes fêtes qui suivirent les combats, mon cher Zerbin retourna en Écosse; je restai seule, pensant à lui le jour et la nuit. Je ne doute pas qu'il ne cherchât de son côté les moyens de s'unir à moi; mais la différence de nos religions, puisqu'il est chrétien et moi sarrasine, l'empêchait de m'obtenir de mon père. Il songea à m'enlever, en abordant, au moyen d'un navire, sur la plage d'un beau jardin que mon père avait au bord de la mer.»
Complice de cet enlèvement, Isabelle fuit à toutes voiles de sa terre natale. «Avec quelle joie, s'écrie-t-elle, je ne puis le dire, espérant avant peu jouir de mon amour avec mon Zerbin.» Une tempête les jette sur un rivage inhabité. Zerbin s'éloigne afin d'aller chercher des chevaux pour Isabelle à la Rochelle. Pendant son absence, un des deux amis qu'il a laissés auprès d'Isabelle s'éprend d'un perfide amour pour elle. Odorie, c'est le nom de ce traître, veut entraîner dans son crime son compagnon Coribe; celui-ci résiste. Les deux gardiens d'Isabelle se livrent un combat acharné: l'un pour la défendre, l'autre pour la ravir à Zerbin. Pendant le combat, elle prend la fuite; Odorie abandonne le combat, la poursuit, l'atteint, veut lui faire violence; elle pousse des cris qui sont entendus par une bande de brigands, qui la retiennent captive depuis neuf mois dans cette caverne pour la vendre ensuite aux pirates de la côte.
Roland la console et l'emmène avec lui.
Le lecteur, incertain du sort d'Isabelle, de Zerbin, de Bradamante, de Roger, d'Angélique, est transporté au siége de Paris. Ce siége est raconté dans deux chants héroïques, en stances dignes d'Homère au siége de Troie, du Tasse au siége de Jérusalem. La guerre n'inspira jamais mieux aucun barde; le sang coule de la plume d'Arioste avec autant de verve que l'amour et la plaisanterie.
Les aventures héroï-comiques de Griffon, qui poursuit une maîtresse infidèle en Palestine, diversifient heureusement ces longs combats. La comédie n'a rien de plus plaisant que les tours perfides joués à Griffon par sa maîtresse, et par son lâche mais spirituel rival, à Damas. Ce rival est un Scapin chevaleresque, et la maîtresse de Griffon est une Colombine, qui transportent dans un poëme épique les scènes grotesques du théâtre italien. Arioste siffle comme il chante: c'est Molière et Homère dans le même homme. Au dix-huitième chant il égale Virgile en tendresse, dans l'admirable épisode de Nisus et Euryale. Arrêtons-nous pour pleurer avec lui sur l'héroïsme de l'amitié entre Médor et Cloridan.
Une grande bataille a été livrée entre Charlemagne et les Sarrasins; ceux-ci ont perdu leurs principaux combattants. Dardinel, leur roi, a été tué par Renaud; son corps est resté sur le champ de bataille. Pour aller relever le cadavre de Dardinel du champ de bataille, il faut traverser le camp de Charlemagne; il est nuit. Écoutez l'Arioste:
«Deux jeunes Sarrasins, entre autres, veillaient dans le camp; tous deux d'origine obscure, nés dans la Ptolémaïde, desquels l'aventure, comme un rare exemple d'attachement, mérite d'être racontée. Ils se nommaient Cloridan et Médor; dans la bonne fortune comme dans la mauvaise, ils avaient aimé également leur prince Dardinel, et maintenant ils avaient passé la mer pour venir combattre en France avec lui.
«Cloridan, intrépide chasseur toute sa vie, était de robuste stature et d'une rare légèreté à la course; Médor, à la fleur de ses années, avait encore les joues colorées, blanches et fraîches de l'adolescence, les yeux noirs, les cheveux dorés et bouclés; il ressemblait à un ange du choeur le plus élevé du ciel.
«Ils étaient ensemble sur les remparts à regarder, en soupirant, le ciel de leurs yeux chargés de sommeil; Médor, dans toutes les paroles qui lui échappaient, ne pouvait s'empêcher de se rappeler sans cesse son maître et son seigneur Dardinel d'Almonte, et de pleurer en pensant que ses restes allaient rester sans sépulture sur la terre. Se retournant vers son camarade: «Ô Cloridan, lui dit-il, je ne puis te dire combien le coeur me fend de ce que mon maître gît ainsi sur la terre nue, exposé à devenir la proie des loups et des corbeaux, lui qui fut toujours pour moi si tendre et si généreux: il me semble que, quand je donnerais ma vie pour préserver son corps de cet outrage, ce ne serait pas encore assez pour payer tout ce que je lui dois d'affection et de reconnaissance.
«Je suis décidé à aller, pour qu'il ne reste pas sans sépulture, le chercher et le retrouver sur le champ de bataille, et peut-être Dieu permettra-t-il que je traverse inaperçu le camp endormi de Charlemagne. Toi, demeure ici, afin que, s'il est écrit dans le ciel que je doive mourir, tu puisses raconter ma mort...»
«Cloridan reste confondu que tant de courage, tant d'amour, tant de fidélité, se révèlent dans un enfant. Il s'efforce, tant il lui porte de tendresse, de le faire renoncer à cette entreprise; mais Médor était déterminé ou à mourir ou à recouvrir d'un peu de terre la tombe de son seigneur. Voyant que rien ne peut ni fléchir ni effrayer Médor, Cloridan lui répond: «Eh bien! j'irai aussi, car quelle joie me resterait-il sur la terre, ô mon cher Médor, si j'y restais sans toi? Il vaut mille fois mieux mourir les armes à la main avec toi, que de mourir de mon chagrin si tu étais enlevé à mon amitié!»
Ils traversent heureusement dans la nuit le camp ennemi.
Pendant que Médor cherche parmi les cadavres le corps de son maître, Cloridan se charge de lui ouvrir une large voie pour le retour à travers le camp ennemi. Il fond sur les chrétiens assoupis, il immole une foule de guerriers, choisissant les plus illustres. Le poëte décrit en traits sanglants et pathétiques leurs divers trépas. Une stance attendrie décrit la mort d'un duc d'Albret, surpris dans son sommeil, avec son épouse qui l'accompagnait à la guerre. L'Arioste, dans cette stance digne de Pétrarque ou du poëte de Françoise de Rimini, laisse échapper de son coeur un cri de pitié ou d'envie qui révèle toute une âme amoureuse de Virgile:
«Cloridan était parvenu jusqu'à la tente où le duc d'Albret dormait dans les bras de sa femme, tellement rapprochés l'un de l'autre que l'air lui-même n'aurait pas pu passer entre eux. Médor leur tranche les deux têtes à la fois d'un seul coup! Ô heureuse mort! ô destinée si douce, qu'unis comme l'étaient leurs corps, je ne doute pas que leurs âmes, également enlacées, s'en allèrent ensemble au même ciel!»
Médor, distrait de ce carnage par l'impatience de retrouver le corps de son roi, adresse une invocation ardente à la lune pour qu'elle lui découvre enfin le cadavre. La lune l'exauce, le nuage qui la couvrait se dissipe; Médor court en pleurant à l'endroit où gît Dardinel; il le reconnaît à ses armes, il s'agenouille, il baigne son visage inanimé de ses larmes amères, dont un double ruisseau coulait sous ses cils; son attitude était si pieuse, ses gémissements si tendres, que les vents eux-mêmes se seraient arrêtés pour les entendre.
Il les réprime toutefois, non pas par crainte d'être entendu des ennemis et par aucun soin de sa propre vie, dont il lui serait plus doux d'être délivré, mais par peur qu'on ne l'empêche d'accomplir l'oeuvre pieuse pour laquelle il s'est dévoué. Les deux jeunes guerriers chargent le cadavre sur leurs épaules, afin d'en partager ainsi le poids.
Ils marchaient en silence sous ce fardeau sacré, et déjà les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel, l'ombre à s'éclaircir sur la terre, quand ils rencontrent Zerbin, qui rentrait au camp des chrétiens après avoir employé le commencement de la nuit à la poursuite des Sarrasins... Cloridan, à l'aspect de Zerbin et de son groupe de guerriers, supplie Médor d'abandonner sa charge, lui représentant qu'il serait trop insensé de perdre deux vivants pour sauver un mort.
En parlant ainsi, Cloridan jette son fardeau à terre, pensant que Médor va en faire autant; mais cet enfant, qui aimait son maître mort plus que sa vie, le recharge seul sur ses épaules. Son ami, croyant qu'il est suivi par Médor, fuyait à toute course; car, s'il avait su qu'il l'abandonnait ainsi à son sort, il aurait affronté mille morts au lieu d'une.
Les cavaliers de Zerbin les enveloppent, mais un bois ténébreux offre un asile impénétrable aux deux amis; ils s'y jettent, on les suit. Cloridan est tué en voulant secourir Médor. Médor, toujours le corps de Dardinel dans ses bras, cherche à ravir cette chère dépouille aux ennemis en se dérobant derrière les arbres, pareil à une ourse qui défend ses petits. À la fin, Médor est vaincu. Médor, blessé, est relevé de terre par ses beaux cheveux blonds. Zerbin le couche sur l'herbe, en attendant qu'il revienne étancher généreusement le sang de sa blessure; il s'éloigne un moment pour punir le féroce soldat qui a frappé cet enfant. Pendant cette absence du magnanime Zerbin, une jeune fille, d'un aspect royal et d'un visage éclatant de beauté, s'approche de Médor; ses humbles vêtements sont ceux d'une bergère, mais l'élégance de sa démarche et la délicatesse de ses traits la trahissent...
C'est Angélique, l'amante ingrate de Roland, la superbe fille du roi des Indes. Depuis qu'elle avait recouvré son anneau enlevé au doigt de Roger, elle voyageait seule et sans crainte, sûre de se rendre invisible à volonté. L'amour qu'elle avait si longtemps bravé l'attendait dans ce bocage.
Il n'y a rien d'égal à cette scène de pitié, d'admiration et d'amour naissant entre Angélique et Médor, dans aucun poëme, excepté peut-être le chant d'_Haïdée_ dans lord Byron. Mais Haïdée est évidemment calquée sur Angélique. Or la gloire doit remonter toujours de l'imitateur au modèle. Écoutez quelques stances de ce chant des vrais amants. Le souvenir de la passion malheureuse de Roland pour Angélique y mêle au charme de la scène on ne sait quel grain de sel comique qui ajoute encore, s'il se peut, à la délicieuse saveur du sujet. C'est l'ombre du satyre portée sur le corps de Galatée dans un tableau du Titien.
Après qu'Angélique a compati par tous ses sens et par toute son âme à la beauté, à la blessure et au généreux dévouement de Médor, elle remonte sur son coursier pour aller chercher dans les prés voisins les simples dont elle connaît la vertu, afin de panser la blessure du jeune Sarrasin. Elle rencontre un vieux pasteur qui doit l'assister dans son pansement. Lisons: nous ne lirons rien de plus frais dans aucun poëte, à moins de remonter au poëme unique, mais en prose grecque, de _Daphnis et Chloé_.
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IV
Mais le jour même où nous devions continuer la lecture des amours d'Angélique et de Médor, nous quittâmes avec regret la villa des collines euganéennes. Une grande fête religieuse d'été, fête pour laquelle les seigneurs italiens reviennent toujours à la ville, força la comtesse Léna à rentrer pour quelques semaines dans son palais de Venise. Le chanoine, le professeur et moi, nous fûmes de la partie.
J'aurais dû naturellement profiter de ce déplacement de la comtesse Léna et de sa maison pour continuer mon voyage vers Rome, par Pezaro et le littoral de l'Adriatique; mais je ne sais quel sortilége ou quel enchantement, tout semblable aux sortiléges et aux enchantements de l'Arioste, ne me laissa même pas délibérer. Je suivis Léna et Thérésina comme si j'avais fait partie de la maison, sans savoir au juste si la magie qui m'entraînait résidait pour moi dans la mère ou dans la fille. Le charme dont je ne me rendais pas compte était le même, quoique différent. Ce tourbillon de beauté, de grâce, de bonté, de familiarité charmante dans lequel j'avais vécu quelques semaines à la villa, m'enlevait sans résistance de ma part, sans effort de la part de Léna, comme une feuille de ses jardins enlevée sous ses pas par le vent de mer.
Son palais de Venise, baigné jusqu'au vestibule par le grand canal, était trop vaste pour la fortune de la comtesse. On y sentait le vide des temps disparus. Le portique, assez vaste pour contenir une foule de clients; l'escalier de marbre blanc à rampes moulées; la salle des gardes, presque aussi longue et aussi large que le palais lui-même; la tribune haute qui régnait sous les corniches; les fresques poudreuses qui décoraient le sombre plafond; les statues de nobles Vénitiens sous leur armure, qui contemplaient les passants du fond de leurs niches autour de la salle; le parvis négligé et humide de cette salle; les volées de colombes qui s'y abattaient librement par les fenêtres ouvertes; le vent de mer qui faisait tinter ces vitres, mal attachées aux châssis de plomb; enfin le léger et mélancolique clapotement des petites vagues du canal contre les marches extérieures de l'escalier: tout cela donnait au palais de Léna une apparence et comme une odeur de sépulcre, qui imposait à tous les sens une certaine langueur molle, le caractère de la ville et des habitants. Il ne fallait rien moins que tant de jeunesse, de vie et de beauté dans les hôtesses de ce palais, pour qu'un tel séjour n'assombrît pas notre société de plaisir. Mais la jeunesse et la beauté rajeunissent et embellissent jusqu'aux ruines: les fleurs les plus odorantes que le pèlerin cueille, pour respirer des souvenirs avec leur odeur dans les pages de son journal de voyage, sont celles qui croissent sur des tombeaux.
Léna et sa fille entrèrent dans une enfilade d'appartements, dont on apercevait à peine le fond à travers une longue avenue de portes en drap vert, toutes ouvertes. Le chanoine, le professeur et moi, on nous logea au sommet de l'édifice, dans de petites chambres à peine meublées, qui prenaient entrée sur la galerie à jour servant de corniche à la salle d'armes. Les délices de ces appartements élevés, c'étaient le soleil, la solitude, le silence: on n'y entendait d'autre bruit, le jour, que le pas boiteux du vieux majordome, traversant la salle d'armes pour aller à l'appartement de ses jeunes maîtresses, et le bruit alternatif des rames du gondolier sur le canal; le matin, quelques roucoulements de pigeons dans les combles, et le tintement lointain des petites cloches des couvents, appelant les religieuses à l'office. Ces impressions m'étaient neuves, consonnantes à l'âme et douces; je les savourais avec autant de délices que les impressions champêtres de la villa. D'ailleurs, n'étions-nous pas sous le même toit que ces ravissantes hôtesses, qui auraient embelli pour nous même la cabane du pasteur d'Angélique?
Après les fêtes passées, nous reprîmes nos lectures à Venise aussi régulièrement qu'à la villa. Le professeur n'était pas homme à démordre; il avait apporté avec lui son Arioste aussi ponctuellement que le chanoine avait apporté son bréviaire. Seulement nous n'étions plus mollement accoudés, pour l'entendre, sous une grotte sonore rafraîchie par un jet d'eau: mais le soir, à l'heure où la gondole remplace la calèche dans les lagunes de Venise, nous laissions le gondolier louvoyer à son caprice entre les îles, aux dômes dorés par le soleil couchant, qui se détachent comme des faubourgs à l'ancre de la ville, à l'embouchure de la vaste mer; et, à demi couchés sur les bancs, au branle de la barque, nous demandions au professeur un chant de poëte pour compléter toute cette poésie du soir à Venise.
V
«Où en étions-nous? dit le chanoine.--Ah! je le sais bien, moi, dit Thérésina: nous en étions à ce chant, si malheureusement interrompu par notre voyage, où le beau Médor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si courageux de coeur pour sauver le corps de son maître mort, est blessé par les féroces Écossais de Zerbin, et où la belle Angélique, touchée de sa jeunesse et de sa beauté, va cueillir des simples dans les prés pour guérir ce charmant païen.»
Léna sourit légèrement en admirant la mémoire heureuse de la jeune fille: «Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue à son âge et à son imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance, ajouta-t-elle, si le _canonico_ n'a pas mis trop de sinets à ce chant de jeunesse.--C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale dans une épopée. Ne craignez rien: cela rafraîchit, cela ne brûle pas l'âme. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux de bergeries et de nymphes, entremêlés à vos tableaux de religion ou de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes âmes, ce ne sont pas les beautés de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scènes de bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre sur la toile vivante de l'imagination fraîche et chaste de la jeunesse. Ces perspectives du coeur sont les beaux rêves de la vie: rêver beau, c'est le bonheur.--Et c'est aussi la vertu, dit le chanoine.--Rêvons donc,» dit Léna.
Alors le professeur rouvrit le livre, juste à la stance si bien remémorée par la naïve Thérésina.
VI
«Angélique rencontre un pasteur parcourant à cheval le bocage à la recherche d'une jeune cavale qui s'était échappée déjà depuis deux jours de l'enceinte où elle était parquée avec le troupeau; elle emmène avec elle le berger à la place où Médor, perdant toute sa vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe à l'entour et paraissait prêt à défaillir pour toujours.
«Angélique descend de son coursier et fait descendre comme elle le pasteur; elle pile à l'aide d'une pierre les simples, en fait découler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'étend sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du blessé; la salutaire liqueur arrête le sang et rend la vie à Médor.
«Il reprit assez de force pour qu'elle pût le faire monter sur la jument du berger; mais Médor se refuse à s'éloigner tant qu'il n'a pas recouvert de la terre de la sépulture le corps de son roi et celui de Cloridan. Après ces pieux devoirs accomplis, il suit Angélique où il lui plaît de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble cabane du berger resté auprès d'elle.
«Elle ne consent pas à le laisser repartir tant qu'il n'est pas rétabli en parfaite santé, tant la tendre pitié qu'elle a éprouvée à son premier aspect, étendu sur la terre, puis, après le premier étonnement, tant sa beauté, sa grâce, ses manières, lui mordent le coeur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu à peu le coeur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse.
«L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une chaumière, était située dans un petit vallon en plaine entre deux montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants. Construite par lui tout nouvellement, tout y était neuf et propre de fraîcheur. C'est là que Médor fut promptement rétabli par les soins de la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle avait au coeur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de guérir.
«Plus l'une se referme et se _rassainit_, plus l'autre s'élargit et s'envenime. Le beau jeune homme se remet à vue d'oeil; elle, au contraire, tantôt glacée, tantôt brûlante, languit d'une incurable fièvre. De jour en jour, la beauté de Médor fleurit; de jour en jour, la malheureuse sent la sienne se flétrir, comme une neige tombée après la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage.
«Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne sur elle de le révéler, car il n'est pas à espérer que Médor ose l'encourager à un tel aveu.
«Elle demande enfin pitié à celui qui l'a percée d'un tel coup sans le savoir.»
Ici le poëte, par une apostrophe tragi-comique, qui sort d'elle-même du sujet, tourne sa pensée vers Roland, l'amant obstiné et toujours malheureux d'Angélique.
«Ô comte Roland! ô roi de Circassie! votre éclatante valeur, dites-moi, à quoi vous sert-elle?» Il en adresse autant aux autres héros adorateurs d'Angélique: Agrican et Ferragus.
Puis il reprend la note sérieuse et tendre pour raconter la félicité des deux amants dans la solitude:
«Angélique laissa cueillir à Médor la première rose d'un sentiment qui n'avait encore été respiré par personne. Jamais jeune fille ne savoura une telle ivresse que celle qu'elle trouva dans ce jardin où se cachait et où se légitimait son amour. Les saintes cérémonies consacrèrent ce mariage, où elle eut pour marraine la femme du berger sous les auspices du tendre amour.
«L'humble cabane vit célébrer ces noces mystérieuses avec la solennité rustique qu'une telle solitude comportait. Les deux amants y séjournèrent plusieurs mois, pour en savourer seul à seule les délices.»
Bien que la description de cette retraite conjugale soit irréprochable, le chanoine avait mis le sinet sur quelques stances. Nous ne les traduisons pas, par le scrupule, peut-être excessif, d'une langue plus réservée que l'italien; mais le doux loisir des deux nouveaux époux, dans un lieu enchanté et solitaire, égale tout ce que les églogues de Virgile et les pastorales du Tasse ont de plus langoureux.
Si Angélique s'asseyait à l'ombre ou si elle s'éloignait de la cabane, le jour, la nuit, elle avait le beau jeune homme à ses côtés, le matin et le soir; tantôt cette rive du ruisseau, tantôt un antre elle allait cherchant, ou bien quelque prairie verdoyante; au milieu du jour, une grotte les couvrait de son ombre.
«Dans ces doux entretiens, partout où un jeune arbre à la tige droite et élancée croissait au bord d'une source ou sur la rive d'un courant d'eau limpide, son écorce était à l'instant gravée avec l'aiguille d'Angélique ou avec le couteau de Médor. De même, s'ils venaient à découvrir un rocher d'un grain moins dur que les autres, et en dehors de la cabane, et dedans contre les murailles, les noms d'Angélique et de Médor, enlacés l'un dans l'autre par différents dessins, se lisaient en lettres intarissables.»
Enfin ils s'éloignent à regret, après un long séjour, de la cabane; Angélique, pour récompenser le pasteur et sa famille, leur laisse un bijou sans prix qu'elle a reçu de Roland. Elle s'achemine avec son jeune époux vers les Indes, où elle va faire couronner Médor roi du Cathay.
VII
Ici le poëte s'amuse de nouveau à éluder la curiosité de son lecteur par une autre curiosité. Il se complaît, pendant deux mille vers, à raconter vingt aventures épisodiques de Marphise, de Bradamante, de Roger, de Griffon, de paladins, d'amazones, de fées, d'enchanteurs.
Ce n'est qu'au vingt-troisième chant que l'on revient à Roland, le véritable héros, mais le héros toujours oublié du poëme. L'aventure qui le ramène sur la scène n'est plus héroïque et n'est pas même comique: car on ne rit pas d'une infirmité physique et morale, telle que la folie, surtout quand c'est une passion tendre qui enlève la raison à un héros.