Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 4
Le professeur et le chanoine lui-même convinrent qu'elle avait raison. «Et vous, signor Alfonso, me dit à son tour la belle Léna, qu'est-ce que vous pensez de ce chant de Ginevra? Je ne le demande pas à Thérésina: son coeur a compris, puisqu'elle a pleuré; mais elle ne sait pas encore pourquoi elle pleure. Ce sont les belles larmes, ajouta-t-elle encore en badinant et en passant, pour les étancher, un flocon de ses beaux cheveux blonds et souples sur les yeux humides de Thérésina.
--Je pense, dis-je alors modestement et en regardant avec timidité le professeur, le chanoine et Léna, je pense qu'il n'y a dans aucun poëme connu un épisode plus amoureux, plus chevaleresque et plus dramatique que le chant de Ginevra. L'Arioste a inventé là aussi beau que nature; l'invention poétique ne va pas plus loin, et tout est naturel dans ce merveilleux: c'est le merveilleux du coeur ici; ce n'est pas le merveilleux de la fable ou de la féerie. Aussi ce chant de Ginevra, transformé en drame, serait-il aussi pathétique sur la scène qu'il est charmant à lire dans ce jardin. Une fille de roi, aimée d'un paladin de la cour de son père; une amitié tendre entre cette princesse et sa suivante, devenue en grandissant avec elle son amie; la séduction de cette Olinde par un débauché qui abuse de son innocence, cette ruse infernale de l'échange des vêtements sur le balcon, qui donne l'apparence du crime à l'innocence endormie; le désespoir de ce fidèle amant, témoin de la fausse infidélité de celle qu'il respecte et qu'il adore, le silence qu'il s'impose, et la mort qu'il essaye de se donner pour ne pas flétrir celle qui lui perce le coeur; ce Renaud, étranger à tous ces intérêts d'innocence, d'amour ou de crime, qui vient, par le pieux culte de la femme et de la justice, se jeter l'épée à la main dans cette mêlée comme la Providence; ce vieux roi, qui pleure sa fille et qui la livre à sa condamnation à mort par respect pour les moeurs féroces de son peuple; cet Ariodant, qui se revêt chez l'ermite de son armure de deuil, et qui va combattre masqué contre son propre frère pour le salut de celle dont le crime apparent le fait mourir deux fois; ce repentir et cette confidence de la suivante Olinde dans la forêt, retrouvée comme la vérité au fond du sépulcre; ce Renaud, qui interrompt heureusement le combat fratricide entre Ariodant et Lurcin, qui tue Polinesso et qui lui arrache la confession de l'amour de Ginevra; ces deux amants qui se retrouvent, l'une dans son innocence, l'autre dans son dévouement, et qui s'unissent dans les bras du vieux roi aux acclamations du peuple! J'avoue que je ne connais rien au delà de cette conception de l'Arioste. Quel sujet de tragédie sous la main de Shakspeare! Quel pendant de _Roméo et Juliette_! Et comment Shakspeare l'a-t-il méconnu ou l'a-t-il oublié? et comment un poëte tragique moderne ne s'en empare-t-il pas pour faire trembler, frémir, applaudir tout un peuple?...
--Je vous arrête, jeune homme, me dit le professeur; vous oubliez qu'un poëte de votre propre pays l'a fait. Ce poëte, c'est Voltaire; Voltaire, l'adorateur et souvent le plagiaire heureux ou malheureux de l'Arioste. Sa tragédie de _Tancrède_ n'est au fond que l'épisode de _Ginevra_, sous un autre nom. La magnifique invention du sujet, qui appartient tout à l'Arioste, a donné à cette tragédie de Voltaire un effet théâtral immense: mais Voltaire fait déclamer pompeusement la passion dans sa tragédie, et Arioste la fait chanter, raconter et pleurer comme la nature; il n'y a pas un homme de goût, dans aucun pays, qui puisse comparer de bonne foi les vers sonores et faibles de la tragédie avec les stances simples et pleines du poëme. Ajoutons, à l'honneur de Voltaire, qu'il reconnaissait le premier l'inaccessible supériorité de son modèle. C'est que Voltaire écrivait en grand artiste, et qu'Arioste chantait l'amour en grand amoureux.
--Amoureux ou non, c'est un grand amuseur, dit le chanoine.--Amuseur, oui, dit la comtesse, mais dans le chant de _Ginevra_ il est bien plus....--Tu veux dire, maman, que c'est un grand enchanteur, ajouta vivement Thérésina. Jamais aucun des livres que tu m'as laissé lire jusqu'ici ne m'a fait paraître l'heure plus courte, ne m'a fait tant frémir, tant pleurer, et ne m'a tant consolée aussi par la belle aventure qui fait éclater l'innocence de Ginevra et qui récompense la générosité d'Ariodant! Oh! quand me laisseras-tu lire seule et à ma satiété toutes ces belles aventures! Maman, est-ce qu'il y a beaucoup d'Ariodant, beaucoup de Renaud et beaucoup de Ginevra dans le vrai monde?
--Ce livre en est tout plein, Mademoiselle, dit le professeur; mais en voilà assez pour aujourd'hui. Le soleil baisse, le livre nous a fait oublier l'heure de la promenade en voiture; notre esprit s'est promené sur des sites et sur des scènes plus enchantés encore que ceux de ces belles collines et de cette belle mer. Il faut vous laisser ces charmants bocages et ces charmants fantômes dans l'imagination pour enchanter cette nuit vos rêves de quinze ans!»
Le professeur ferma le livre et alla le renfermer à clef dans la bibliothèque. Le chanoine nous quitta tout pensif pour aller dire ses vêpres dans la longue allée de lauriers; la comtesse fit dételer les chevaux et descendit avec sa fille et moi de la terrasse vers une pente d'herbes en fleurs d'où l'on voyait plus librement la mer Adriatique traversée çà et là de quelques voiles latines blanches ou peintes en ocre, semblables à des oiseaux à divers plumages. Un vaste pin d'Italie, qu'on appelle pin-parasol, s'élevait solitaire au milieu de cette pelouse; sa tige rugueuse, sur laquelle on entendait courir les lézards et bourdonner les mouches à miel qui aimaient le suintement sucré de sa résine, s'élevait de cent palmes avant d'ouvrir ses grands bras pour porter le ciel comme une cariatide végétale. Le jour, il faisait une large tache d'ombre sur la colline; le soir, il rendait, en frissonnant au vent de mer, des frissons mélodieux qui faisaient chanter l'âme à l'unisson de ses branches dans la poitrine. Nous nous assîmes tous trois sur ses racines veloutées par les nombreux duvets de ses feuilles qui tombent tout l'été des rameaux: les deux femmes, adossées à l'arbre, et moi, un peu plus bas à leurs pieds. Je vivrais cent mille ans, que le groupe charmant que je contemplais en élevant mes yeux vers l'arbre ne s'effacerait pas de ma mémoire.
La lecture de Ginevra avait laissé une légère teinte de gravité douce sur le visage de la comtesse Léna, et quelques folles larmes sur le fond d'azur des yeux de Thérésina. «Allons, allons, dit la mère à la fille, tout cela n'est que songe, folie, badinage d'esprit; ne vas-tu pas te faire du chagrin pour cette Ginevra imaginaire et pour cet Ariodant fantastique? Si tu prends ainsi ces fantaisies de coeur, je ne te laisserai plus assister à la lecture après la sieste.--Oh! maman, maman, ne me fais pas cette menace, répondit la jeune fille en joignant les mains, puis en les passant au cou de sa mère et en lui fermant la bouche par un long baiser!
--Eh bien alors, reprit avec un fol enjouement Léna, laisse sécher tes yeux au vent de mer et ne songeons plus qu'à faire des bouquets.»
En parlant ainsi, elle prit à deux mains la tête de la belle enfant, la posa de force à la renverse sur ses genoux, et, découvrant le front des tresses blondes qui tombaient sur les yeux de sa fille, elle lui tourna le visage vers le ciel bleu au-dessus de l'arbre, et vers la mer, plus bleue que le ciel; puis, agitant légèrement l'air avec son éventail de papier vert, elle étancha en riant les larmes de l'enfant avec le double vent de la mer et de l'éventail.
Thérésina, qui se trouvait bien sur cette couche de tendresse, ne cherchait pas à se relever; elle étendit un de ses bras à demi nu sous sa tête, comme pour se faire un oreiller; elle passa l'autre autour du cou de sa jeune mère comme pour s'y suspendre ou pour attirer vers le sien le visage de la comtesse. Leurs longs cheveux, presque pareils et d'une égale souplesse, se confondaient pour les voiler à demi; elles restèrent ainsi, moitié riantes, moitié attendries, laissant sortir deux visages d'une seule chevelure, comme deux roses sous une seule feuille.
Je ne savais en vérité laquelle admirer davantage des deux:
Thérésina, qui n'avait encore de formé que le corps, égalait Léna de taille et de stature; mais elle était loin de l'égaler encore en charme et en maturité de physionomie. Léna, qui était encore dans la fleur de la seconde jeunesse, quoique ayant porté déjà ce fruit de printemps, dans cette enfant, aurait pu lutter de candeur et de fraîcheur avec Thérésina; en sorte que la fille, par sa précocité, atteignait la mère, et que la mère, par sa lenteur à prendre les années, attendait la fille pour ne former, pour ainsi dire, à elles deux qu'une image de ravissante beauté, répétée dans deux visages, et pour enivrer deux fois le regard.
Elles continuèrent à jouer ainsi l'une avec l'autre devant moi, comme une jeune brebis avec son agneau devant un enfant qui les contemple. Leurs légers éclats de rire retentissaient sous la forêt.
Quant à moi, je ne riais plus: j'admirais, et je n'aurais demandé qu'à adorer, sans bien savoir si j'aurais adoré la mère plus que la fille ou la fille plus que la mère, tant ces deux charmes étaient inséparables et confondus.
Ce sont là de ces soirées qu'on n'oublie plus, et qui fixent dans la pensée l'heure où l'on a lu pour la première fois un livre désormais incorporé à nos souvenirs. Est-ce le livre, est-ce la scène, est-ce la personne, qui s'incruste ainsi dans notre âme, de manière à en faire partie éternellement? Je crois que le livre ne serait pas si identifié à nous, sans la personne et sans le site; et que le site et la personne ne seraient pas si fascinateurs sur notre souvenir, sans le livre. Il y a des sites, des heures de la vie, des personnes, des lectures, qui se complètent les uns les autres par une certaine consonnance de nos sens avec notre âme; de telle sorte que, quand on pense au livre, on revoit la personne et le site, et que, quand on revoit dans sa pensée la personne ou le site, on croit relire le livre. Ainsi, dans cette circonstance de ma vie poétique, la belle villa des collines euganéennes, les bois de lauriers sous nos pieds au penchant de la pelouse, le pin murmurant sur nos têtes, la mer Adriatique à l'horizon, le tintement du petit jet d'eau des terrasses qui venait jusqu'à nous sur les tièdes bouffées du vent du soir, ces deux charmantes figures de femme, l'une dans le septembre encore fleuri, l'autre dans l'avril à peine fleurissant de leurs années; cette tendresse égale, mais diverse, qui se peignait dans leurs yeux bleus en se regardant avec leur jeune amour, l'un de mère, l'autre de fille; le groupe enchanteur qu'elles formaient sans y penser en folâtrant ensemble dans des attitudes langoureuses ou enfantines, sous mes yeux; les joyeux éclats de rire innocents qui retentissaient dans leurs jeux, entre leurs dents sonores, tout cela me faisait une telle illusion et se confondait tellement dans mes yeux et dans mon imagination avec les stances de l'Arioste, encore vibrantes à mes oreilles, qu'il me semblait voir en réalité une _Ginevra_ dans la mère, une Angélique dans la fille, et que, si on m'avait demandé: Êtes-vous dans le poëme? êtes-vous sur la terre? je n'aurais su que répondre, tant le poëme et la terre se ressemblaient dans ces doux moments!
Ô souvenir! puissance mystérieuse qui se réveille et qui s'attendrit en moi après tant d'années, comme par un contact électrique, chaque fois que j'ouvre un volume poudreux de l'Arioste dans ma solitude! comment êtes-vous resté vivant et immortel, et comme adhérent à ces vieilles pages jaunies, où je vous retrouve comme une fleur entre deux feuillets?
Hélas! je vous retrouve pour pleurer: car, peu de jours après que j'eus quitté les collines euganéennes pour retraverser les Alpes, une maladie rapide comme celles des enfants, un vent glacé, tombant des Alpes sur la villa, emporta Thérésina au séjour des plus beaux fantômes, et il y a peu de jours qu'une lettre d'un inconnu, à cachet noir, m'apprit la mort de la comtesse _Léna_, qui s'était souvenue jusqu'au tombeau de nos belles jeunesses. La mémoire est un vase où la vie s'égoutte, et qui se remplit de larmes secrètes jusqu'à ce qu'il déborde dans l'abîme de l'éternité.
Mais poursuivons les lectures de l'Arioste: on comprend maintenant pourquoi je l'ai tant aimé.
LAMARTINE.
LVIe ENTRETIEN.
L'ARIOSTE
(2e PARTIE).
I
Nous continuâmes ainsi quelques jours la lecture du _Roland furieux_; mais, quoique marchant d'aventures en enchantements, nous ne retrouvâmes pas l'émotion profonde et douce que nous avions savourée dans les chants de Ginevra. Le récit se brisait trop souvent sous la main capricieuse de l'Homère de Ferrare pour que l'intérêt, constamment réveillé, constamment éteint, nous conduisît sans fatigue jusqu'au terme de quarante-cinq chants. La petite Thérésina bâillait quelquefois de la cantilène monotone du professeur, qui lisait toujours; la comtesse Léna avait des distractions en passant ses longs doigts dans les boucles cendrées de sa fille; j'en avais moi-même en regardant plus complaisamment ces deux ravissantes figures de femmes que les fantômes du poëme flottant dans la brume de l'âme sous mes yeux; enfin le chanoine frappait de temps en temps du pied les dalles sonores de la grotte, comme un homme qui s'impatiente d'un entretien trop prolongé. Le professeur seul ne démordait pas de la page, admirant toujours, et avec raison, le divin style naturel de son poëte, même quand les récits produisaient la satiété.
Quand nous fûmes arrivés ainsi au sixième chant, il nous fit remarquer l'apparition d'un chevalier moins fou que Roland, plus héroïque que Renaud, plus beau qu'Ariodant: Roger, l'ancêtre des ducs de Ferrare, la souche de la maison d'Este. Depuis ce moment jusqu'à la fin du poëme, c'est presque toujours Roger qui est le véritable héros de ses chants. Ce paladin aime Bradamante, aussi guerrière, aussi belle, mais plus chaste et plus fidèle qu'Angélique. Roger et Bradamante, comme Angélique et Roland, ne cessent de se chercher, de se rencontrer, de se perdre et de se retrouver dans le monde. Roger monte à son tour l'hippogriffe, cheval ailé qui le transporte avec l'indocilité du caprice et avec la rapidité de la pensée d'un pays à l'autre; l'hippogriffe s'abat en Sicile, dans une délicieuse vallée plantée de myrtes. Le professeur nous lut avec plus de complaisance les stances dans lesquelles l'Arioste décrit ici la nature. On voit que ce poëte, comme tous les vrais poëtes, adorait la campagne et la peignait comme il l'aimait.
«Plaines cultivées, collines arrondies, ondes limpides, rives ombreuses, molles prairies, bosquets de jeunes tiges de lauriers-roses, cèdres, palmiers, orangers chargés de fruits et de fleurs, groupés et entrelacés en formes diverses, mais toutes gracieuses, faisaient un dais contre les ardeurs de l'été avec leurs épaisses ombrelles, et parmi les branches s'abritaient en pleine sécurité, chantaient et voletaient les rossignols...
«Près de là, auprès d'une fraîche source entourée de cèdres et de palmiers féconds, Roger dépose son bouclier, découvre son front de son casque, et, tantôt vers la plage de la mer, tantôt vers la montagne, il tourne son visage pour se faire caresser les joues par les brises fraîches et embaumées qui, sur les hautes cimes, font frissonner avec de gais murmures les feuilles des hêtres et des chênes.
«Il trempe alors dans l'eau claire et glacée ses lèvres sèches, et il agite l'eau courante avec ses mains pour faire évaporer l'ardeur de ses veines, etc...»
La forêt enchantée du Tasse, imitée de cette aventure de l'Arioste et d'abord imitée de Virgile, se rencontre merveilleusement racontée ici pour la première fois en italien moderne. La branche d'un myrte auquel Roger a attaché par la bride l'hippogriffe, et dont le cheval cherche à se dégager, pousse une plainte humaine; l'écorce sue de douleur et de honte comme une peau humaine. Ce myrte prend une voix: il raconte à Roger qu'il est Astolphe, autre paladin, cousin de Roland, et qu'il a été transformé en myrte par les enchantements de la magicienne Alcine. Alcine est une copie des sirènes antiques. Astolphe raconte la puissance et les merveilles de ses enchantements: après l'avoir aimé deux mois, Alcine se dégoûte de lui par un nouveau caprice; pour se débarrasser de lui, elle l'a changé en arbre dans cette forêt, toute peuplée de ses amants, métamorphosés comme lui.
Roger déplore le sort d'Astolphe, parce que Astolphe est cousin de cette Bradamante qu'il adore. Il a l'imprudence, à travers mille aventures, d'entrer dans le palais d'Alcine pour y tenter la délivrance d'Astolphe. Cette témérité le perd: il est fasciné lui-même par la beauté surhumaine de la magicienne. La description de cette beauté égale ou surpasse tout ce que l'Albane ou le Corrége ont de plus suave et de plus velouté dans le pinceau. La peinture de leurs amours doit être aussi vive, car le chanoine avait mis le sinet sur cinq ou six stances. L'Arioste n'y avilit pas la poésie jusqu'au libertinage, mais il l'amollit jusqu'à la volupté; le feu de sa jeunesse coule dans ses stances.
Pendant cet oubli fatal de Roger dans les jardins d'Alcine, sa vertueuse amante Bradamante s'informe partout de lui; elle s'évanouit de douleur et de jalousie en apprenant qu'il est dans les bras d'Alcine. Mélisse porte à Roger l'anneau qui fait disparaître tous les enchantements de la magie; dès que Roger a passé à son doigt l'anneau, Alcine lui apparaît sous sa forme hideuse d'une vieille magicienne, faisant horreur et dégoût. Il se revêt de ses armes, monte Rubicon, le cheval d'Astolphe, et s'évade du palais.
II
Ici on perd de vue Roger. On revient à Angélique, l'amante de Roland. Elle est jetée par une suite de prodiges dans une île déserte; des corsaires l'enlèvent; elle est condamnée à être dévorée par un monstre marin. Roland, qui est occupé au siége de Paris, près de son oncle Charlemagne, gémit nuit et jour sur la destinée inconnue d'Angélique. Un songe l'avertit confusément des périls qu'elle court; il s'évade du camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout l'univers. Charlemagne, indigné de ce lâche amour qui fait déserter l'armée à son neveu, envoie à sa poursuite _Brandimont_, ami de Roland. Brandimont est suivi par _Fiordalisa_, sa maîtresse, qui le poursuit à son tour de contrée en contrée. Cette chasse aux amants et aux maîtresses à travers le monde est une des conceptions héroï-comiques les plus habituelles à l'Arioste dans son poëme.
Roland, en courant après Angélique, traverse la Hollande; il y accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, à laquelle il rend un trône. Instruit qu'Angélique va être dévorée par le monstre marin dans l'île d'Ébude, une des îles de la Zélande, il s'embarque pour cette île; mais il est prévenu par Roger. Roger a recouvré l'hippogriffe, ce Pégase de la chevalerie; il fend les airs sur ce coursier; il arrive à la plage de la mer où Angélique, enchaînée nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dévorer. La description de la chaste nudité d'Angélique rappelle les plus belles statues de Vénus, vêtues de leur seule pudeur, et qui n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles sont formées. «Ses larmes seules, dit le poëte, baignant les roses et les lis de son beau corps, attestaient qu'elle était animée.» Roger, à l'aspect de ces yeux éplorés, se souvient de sa chère Bradamante; son coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse compassion, mêlée d'une galanterie chevaleresque, à Angélique: «Ô beauté céleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels l'amour mène ceux qu'il a enchaînés! quel est le misérable qui a pu flétrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces bras et de ces mains?»
Angélique se colore à ces mots d'une couleur pudique; elle aurait couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'étaient rivées au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins pouvaient couler librement, tombèrent de ses yeux et voilèrent son visage, qu'elle s'efforça de cacher en le baissant sur sa poitrine. Elle commençait à chercher pour répondre des paroles entrecoupées à travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre s'avançait à grand bruit des flots sur la mer, etc., etc.
Roger le foudroie en découvrant son écu magique, qui a la puissance d'éblouir et d'atterrer tout ce qui est frappé de son éclat; profitant de l'éblouissement du monstre engourdi, Roger déchaîne Angélique, la fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part à travers les airs et ne peut s'empêcher de se retourner souvent pour admirer trop amoureusement celle qu'il a sauvée. Il fait abattre l'hippogriffe dans une clairière des forêts de chênes de la Bretagne française, prend Angélique dans ses bras et la dépose mollement sur l'herbe.
Angélique, exposée à d'autres dangers que ceux auxquels elle vient d'échapper, aperçoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchanté qui lui a été ravi jadis à elle-même. Cet anneau a la vertu de faire disparaître celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le porte à ses lèvres, et elle s'évanouit aux regards pétrifiés du chevalier. Il parcourt à tâtons le bocage, croyant ressaisir la fugitive; il n'embrasse que l'air: Angélique était déjà loin de lui. Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profité de sa liberté pour s'envoler on ne sait où. Ainsi, par cette fatale et coupable distraction, Roger a perdu à la fois son cheval, son anneau et sa maîtresse.
La description de l'asile qu'Angélique trouve chez un pasteur du voisinage est égale ou supérieure à la même scène décrite par le Tasse, quand Herminie se réfugie chez les bergers. On voit combien ces poëtes s'enviaient les uns aux autres ces poétiques inventions. Mais l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en sérénité et en fraîcheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thérésina elle-même pouvait entendre sans que la délicate pudeur de sa mère s'en alarmât pour son enfant.
III
«Là habitait un vieux pasteur, qui gardait un grand troupeau de cavales; les juments et leurs petits paissaient çà et là, dans la vallée, les herbes tendres à l'entour des frais ruisseaux. Il y avait de distance en distance, autour de la cabane, des abris en planches où elles se réfugiaient contre les ardeurs du milieu du jour. Angélique chercha en ce moment un refuge contre sa nudité dans un de ces hangars, et y resta longtemps sans être aperçue de personne.
«Et vers l'heure du soir, après qu'elle se fut rafraîchie et qu'elle se sentit suffisamment reposée, elle s'enveloppa de quelques vieux et rudes haillons abandonnés dans cette hutte, vêtements trop contrastants avec les étoffes de luxe, vertes, jaunes, perses, bleues et pourpres, qui la paraient ordinairement; mais, quelle que fût leur sordidité, des habits si humbles ne pouvaient déguiser ni la beauté ni la noblesse de la jeune fille.
«Qu'on cesse de parler de Phyllis, de Néère, d'Amaryllis, ou de la fugitive Galatée, dont la beauté ne put jamais rivaliser avec tant de charme, etc., etc.»
Elle choisit dans le troupeau la plus rapide des juments et songe à reprendre la route de l'Orient.
Le poëte ici l'abandonne; il revient à Roland dont il chante de nouveaux exploits de chevalier en faveur des dames. Roland trouve Isabelle enchaînée dans une caverne par des brigands; il les assomme. Elle lui raconte ses peines; l'histoire est naïve autant que pathétique: