Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 3
Le professeur nous lut alors, sans l'interrompre, tout le premier chant; on y voit avec plus de charme que de clarté comment Charlemagne, à la tête de l'armée d'Occident, attendait au pied des Pyrénées l'armée des Sarrasins commandée par Agramant; comment le paladin Roland, neveu de Charlemagne et revenant des Indes avec Angélique, reine du Cathay, dont il était amoureux jusqu'au délire, arriva au camp de Charlemagne pour lui prêter son invincible épée; comment Charlemagne, craignant que la passion de Roland pour Angélique ne lui fît oublier ses devoirs de chevalier et de chrétien, lui enleva Angélique, dont Renaud de Montauban, son autre neveu, était également épris; comment Angélique fut confiée par Charlemagne au vieux duc de Bavière, afin de la donner comme prix de la valeur à celui de ses deux neveux qui aurait combattu avec le plus d'héroïsme; comment les chrétiens sont défaits par les Sarrasins; comment Angélique s'évade pendant la bataille à travers la forêt; comment elle y aperçoit Renaud courant à pied après son cheval _Bayard_, qui s'était échappé; comment Angélique, qui a Renaud en aversion alors, s'éloigne de lui à toute bride; comment, arrivée au bord d'une rivière, elle est aperçue par le chevalier sarrasin Ferragus qui a laissé tomber son casque au fond de l'eau en buvant au courant du fleuve; comment Ferragus, enflammé à l'instant par la merveilleuse beauté d'Angélique, tire l'épée pour la défendre contre Renaud; comment Angélique profite de leur combat pour échapper à l'un et à l'autre; comment Renaud et Ferragus, s'apercevant trop tard de sa fuite, montent sur le même cheval pour la poursuivre, l'un en selle, l'autre en croupe; comment ils se séparent à un carrefour de la forêt pour chercher chacun de leur côté la trace d'Angélique; comment Renaud retrouve son bon cheval; comment Angélique, après une course effrénée de trois jours, descend de cheval dans une clairière obscure de la forêt.
Ici le poëte se complaît à décrire une des scènes pastorales de cette nature dont les imaginations poétiques sont le miroir complaisant, et qui rafraîchissent également le lecteur. Que ne puis-je vous la reproduire dans sa langue, qui n'est composée que de notes et de couleurs! Voltaire l'a essayé en vers et n'a pas réussi; il y faudrait la touche d'un Claude Lorrain.
«Angélique s'arrête à la fin dans un délicieux bocage dont une brise légère fait frissonner les feuilles; deux clairs ruisseaux murmurent à son ombre; leur onde fraîche y fait verdoyer en tout temps des herbes tendres et nouvelles; les petits cailloux dont leur courant était ralenti leur faisaient rendre une suave harmonie qui charmait l'oreille.
«Là, se croyant en pleine sécurité et éloignée de mille lieues de Renaud, lasse de la course et de l'ardeur du soleil d'été qui la brûle, elle prend la confiance de se reposer un moment; elle descend de son coursier sur cette herbe en fleurs et laisse le palefroi débridé aller à son gré paître l'herbe tendre; celui-ci erre en liberté autour des ruisseaux limpides qui ravivaient d'une verdure appétissante leurs bords humides.
«Voilà que, tout auprès, elle aperçoit une belle touffe de broussailles, d'épines en fleurs et de vermeils églantiers, qui se mire comme dans un miroir dans cette eau courante, et que des chênes touffus et élevés garantissent des rayons du soleil. Ce bosquet était vide au milieu et laissait une fraîche salle enfoncée sous une obscurité plus épaisse; les feuilles et les branches y étaient entrelacées tellement que les regards n'y pouvaient pas plus pénétrer que les rayons.
«Des herbes fines et molles y tapissaient à l'intérieur un lit qui invitait à s'y étendre; la belle fugitive se glisse au milieu, s'y couche et s'y endort. Elle ne tarde pas à être réveillée par le pas d'un cheval qui s'approche, elle se lève en sursaut et sans bruit, elle regarde entre les feuilles, et elle voit un chevalier couvert de ses armes.
«S'il est ami ou ennemi, elle ne le sait pas; la terreur et l'espérance agitent son coeur serré par le doute; elle attend, immobile, la fin de cette aventure, sans ébranler de sa respiration l'air qui l'environne; le chevalier se couche à demi sur le bord incliné du ruisseau, passe un de ses bras sous sa tête où s'appuie sa joue, et s'abîme tellement dans une profonde rêverie qu'il paraît transformé en une insensible pierre.
«Il resta ainsi plus d'une heure la tête dans ses mains, Mesdames, ce chevalier mélancolique, etc., etc. Puis il se plaint à haute voix, dans des strophes aussi pathétiques qu'amoureuses, d'avoir été abandonné et trahi, pour un autre amant, par la beauté qu'il adore. C'est dans cette élégie épique que se trouvent ces deux stances immortelles et si souvent reproduites et imitées depuis, même par le Tasse, sur la fleur de jeunesse et d'innocence qui donne seule son prix à la beauté:
«La verginella è simile alla rosa, etc.»
«La jeune fille est semblable à la rose, qui, dans un riant jardin, sur l'épine où elle est née, pendant que seule et intacte elle repose, ne voit s'approcher d'elle pour la cueillir ni la dent du troupeau ni la main du berger; le zéphyr caressant, la rosée humide, la terre et l'onde se disputent à qui lui prodiguera le plus de sollicitude. Les beaux adolescents et les femmes amoureuses ambitionnent d'en parer leur sein ou leurs cheveux.
«Mais non pas plutôt du rameau maternel ou de son buisson épineux elle est détachée, que tout ce qu'elle avait de faveur du ciel, de la terre et des hommes, tendresse, admiration, beauté, tout elle perd à la fois; la jeune fille, qui de cette fleur d'innocence doit avoir plus de soin que de ses yeux et de sa vie, laisse cueillir le trésor, perd à l'instant, dans le coeur de tous ses autres admirateurs, tout le prix qu'elle avait avant à leurs yeux!
«Qu'elle soit désormais vile pour tout le monde, et chère seulement à celui auquel elle s'abandonne! etc.»
Le guerrier qui soupire ainsi sur l'infidélité de son amante est Sacripant, roi de Circassie, éperdûment épris d'Angélique, et qui l'avait suivie du fond des Indes jusqu'aux Pyrénées. Une série d'aventures moitié plaisantes, moitié sérieuses, toutes féeriques, poursuivent la belle Angélique obsédée par une foule de chevaliers de chant en chant; Renaud, Bradamante, Roger, Pinabel, et vingt autres guerriers ou guerrières apparaissent, disparaissent, combattent, adorent, s'évanouissent pour reparaître encore comme des fantômes de l'imagination dans une nuit semée de feux follets, mais tous dans des aventures pittoresques décrites en vers, tantôt épiques, tantôt comiques, qui embarrassent quelquefois la mémoire du lecteur, sans lasser sa curiosité et son admiration.
C'est là cependant le défaut de l'oeuvre; le fil multiplié et embrouillé des aventures se rompt trop souvent, pour se renouer et se rompre encore. L'Arioste abuse de la complaisance de l'imagination qui le possède, et risque d'impatienter la complaisance de son lecteur. Au moment où le coeur se passionne pour un de ses paladins ou pour une de ses _paladines_, il rompt lui-même le charme qu'il vient de créer, il ajourne à un autre chant la fin de l'aventure, il prend un autre fil de sa vaste trame, et il l'embrouille encore dans un autre épisode. Il n'y a pas d'intérêt qui puisse résister à un tel éparpillement du sujet: il n'y a que la mémoire des Muses elles-mêmes qui soit capable de retenir l'innombrable multitude d'événements et de héros qui fourmillent dans son épopée. Aussi l'intérêt et l'attendrissement, qui sont fréquents dans chaque épisode, sont-ils nuls dans l'ensemble; il n'y a que des pages, il n'y a pas de livre.
_Infelix operis summa!_
Jusque-là cependant, grâce à la curiosité toujours plus fraîche au commencement d'une lecture qu'à la fin, la comtesse Léna, la candide Thérésina sa fille, le chanoine, le professeur et moi-même, nous nous laissions délicieusement promener sur le courant capricieux de la verve d'Arioste, au bruit de ses stances aussi limpides que mélodieuses. Le rivage changeait avec le fleuve, mais tous les aspects étaient ravissants.
Le jour qui baissait, et la voix du professeur qui baissait avec le jour, nous firent remettre au jour suivant la lecture du poëme. Mais, au lieu de laisser dans notre entretien de la soirée cette mélancolie pensive que laisse la lecture d'un livre passionné dans l'esprit d'une société de lecteurs, notre entretien, plus gai et plus souriant qu'à l'ordinaire, se ressentit de la folie et de la verve du poëte: la villa, les jardins, les bois de lauriers, les vallées de l'horizon, la mer et le ciel nous parurent pleins de paladins, d'enchanteurs et de belles aventurières poursuivies par leurs persécuteurs ou poursuivant leurs héros à travers le monde. Nous nous couchâmes le soir sur un lit de songes, dont l'Arioste semblait avoir rembourré l'oreiller des deux maîtresses et des trois hôtes de la maison.
«Ne faites pas plus d'attention qu'il ne faut à tous ces héros et à toutes ces héroïnes secondaires du poëme, nous dit le professeur au déjeuner; tout cela n'est que le cadre plus ou moins bien ciselé des tableaux de la galerie infinie de mon poëte: mais attachons-nous seulement à cinq ou six médaillons qui priment tout le reste. Nous voici arrivés au cinquième chant; c'est, selon, moi le chef-d'oeuvre de l'imagination de l'Arioste.
--Pourquoi cela? dit la belle comtesse.--Parce que le coeur s'y mêle, répondit le professeur, parce qu'il a été pensé avec la sensibilité et non avec la fantaisie, parce qu'il a été écrit avec des larmes. Un éclair de plaisanterie légère brille encore sans doute à travers ces larmes, comme un rayon de soleil sur la pointe de ces herbes mouillées par l'écume de ce jet d'eau; mais, toutes brillantes que soient ces gouttes, ce sont des larmes. Il n'y a ni sourire ni fou rire qui ait le prix d'une de ces gouttes tièdes du coeur.--Oh! oui, s'écria naïvement l'innocente Thérésina, lisez, lisez, _caro professore_; j'aimerai bien le livre s'il me fait pleurer.»
Alors le professeur commença la lecture des aventures de Ginevra; mais, pour les rendre plus distinctes de cette nuée d'aventures dans lesquelles elles sont intercalées comme un fil d'or dans une trame mêlée de l'Orient, il les cribla pour ainsi dire de tout leur alliage et il en fit un tout non interrompu de vaine digression. Écoutons-le un moment:
«Renaud, cherchant aventure en Écosse, arrive dans un monastère, monté sur son cheval Bayard, cheval infatigable, machine d'opéra nécessaire à transporter ce paladin d'un pôle à l'autre. Il demande aux moines, en soupant avec eux, s'il n'y a pas quelque exploit à accomplir en faveur de l'innocence et de l'oppression dans leur contrée. L'abbé lui répond que jamais la Providence ne l'a conduit plus à propos pour le salut de plus d'infortunes. La fille de notre roi, lui racontent-ils, accusée justement ou injustement d'un commerce clandestin avec un étranger, est condamnée par la loi sévère du pays à mourir, à moins que, dans l'espace d'un mois entre le crime et le supplice, un chevalier secourable et vainqueur ne vienne, les armes à la main, prendre sa défense et faire mentir son accusateur. Renaud maudit une loi si féroce qui punit de mort une faute de coeur; il excuse l'entraînement de l'amour dans des vers pleins de l'indignation du héros et de l'indulgence de l'amant. Il monte Bayard, et, sous la conduite d'un guide, il chevauche à travers les chemins de traverse de la forêt vers la ville où Ginevra attend vainement un libérateur. Des cris de détresse poussés par une voix de femme dans l'épaisseur du bois l'attirent, l'épée à la main, de ce côté. À son aspect, des assassins, prêts à immoler une jeune et belle victime, s'enfuient en laissant leur crime inachevé. Interrogée par Renaud, elle lui raconte par quelle série de trahisons elle allait périr, sans lui, sous les coups de ces assassins.
«Apprends d'abord, lui dit-elle, qu'à la première fleur de mes années enfantines, je fus admise au service de la fille du roi, dont, en grandissant avec elle, je devins la compagne et l'amie plus que la suivante. Le cruel amour, envieux de mon bonheur, me fit paraître plus belle que toutes les autres belles de la cour aux yeux du duc d'Albanie.
«Imprudente, ajoute-t-elle, je le recevais en secret dans l'appartement le plus secret de ma maîtresse, où elle renfermait ses atours les plus précieux, et où quelquefois même elle venait dormir. C'est du balcon de cette chambre que je laissais glisser quelquefois une échelle de corde pour introduire le prince qui m'aimait.»
Ici le chanoine avait mis un sinet, sans doute pour préserver l'innocence de Thérésina; nous le respectâmes. Le professeur nous dit seulement en prose, et sans nous expliquer la cause de ce caprice, que la belle Olinde, par complaisance pour le prince, revêtait quelquefois les habits de la fille du roi pendant le sommeil de la princesse, et causait sur le balcon au clair de lune dans ce costume royal. Elle fit plus; triomphant de l'amour qu'elle ressentait pour l'ingrat duc d'Albanie, Olinde servit l'amour ambitieux qu'il avait conçu pour la princesse. Ses efforts furent vains, ses pensées perdues: la princesse rejeta avec dédain ses déclarations. Elle aimait secrètement un jeune chevalier italien accompli, venu à la cour de son père avec son frère, et comblé de faveurs par la famille royale d'Écosse. Cet étranger se nommait Ariodant. «L'amour, dit la stance, qu'elle entretenait pour lui d'un coeur sincère et d'une fidélité vertueuse, se changea en aversion contre son odieux rival, le duc d'Albanie. Ce scélérat imagina de jeter le soupçon dans l'âme d'Ariodant, l'infamie sur l'innocence de Ginevra. Il se vanta à Ariodant de son intimité nocturne avec Ginevra, et, pour l'en convaincre par ses propres yeux, il le fit cacher dans des masures inhabitées qui couvraient le glacis du palais au pied du balcon de la princesse. Ariodant, suivi de son frère, se cache en effet une nuit derrière les murs abandonnés de ce précipice.
«J'apparus au balcon comme à l'ordinaire, vêtue de la robe de Ginevra; ma parure blanche éclatait au loin sous les reflets de la lune; ma taille et mon visage, qui ressemblaient à la taille et au visage de ma maîtresse, me faisaient confondre avec elle; l'astucieux duc d'Albanie s'approche à pas furtifs, saisit l'échelle que je lui jette et monte sur le balcon.--Passez une stance inutile, dit le chanoine au professeur; elle ne méritait pas un sinet, mais un silence.» Le professeur omit la stance et poursuivit.
«L'infortuné Ariodant et son frère furent témoins de cette entrevue au balcon. Sans le secours de son frère, Ariodant se serait percé le coeur dans son désespoir.--«Frère insensé, lui crie-t-il en lui arrachant l'épée des mains, peux-tu bien avoir perdu à ce point la raison que tu t'immoles pour une femme? Puissent-elles s'en aller toutes de nos pensées comme la nue au vent!...» Ariodant renonce en apparence à se tuer; mais le lendemain matin il disparut, au grand étonnement du roi et de la cour, sans qu'on entendît plus parler de lui en Écosse. Un mendiant vint huit jours après raconter à Ginevra qu'il l'avait vu se jeter volontairement dans la mer du haut d'un écueil du rivage. Le désespoir de Ginevra est gémi en vers qui arrachent l'âme; le bruit se répandit à la cour et dans tout le royaume qu'Ariodant s'était tué pour avoir trop vu. Le frère d'Ariodant accrédita ces bruits par son témoignage. «Ta fille est seule coupable de la mort de mon frère, dit-il un jour au roi, devant toute la cour; la preuve de son impudicité, qu'il a vue de ses propres yeux, lui a transpercé le coeur, lui qui aimait Ginevra plus qu'on aime la vie.»
Alors il raconta la scène nocturne et trompeuse du balcon. Le roi, consterné d'entendre accuser sa fille chérie, ne peut refuser aux lois d'Écosse la satisfaction qui leur était due pour un pareil crime; l'infortunée Ginevra fut vouée à la mort, après l'intervalle d'un mois, si un chevalier ne venait prendre sa cause, démentir le frère d'Ariodant, et triompher du calomniateur en champ clos.
Les hérauts du malheureux roi parcourent l'Écosse et les contrées voisines en publiant en son nom que tout paladin qui veut venger une princesse innocente et belle, l'obtenir pour épouse et conquérir une dot royale avec elle n'a qu'à se présenter. Nul ne se présente par doute de la vertu de Ginevra et par crainte du glaive de _Lurcins_: c'est le nom du frère d'Ariodant, accusateur de la princesse.
Le malheur veut, continue la suivante Olinde, que Zerbin, le frère de Ginevra, ne soit pas en ce moment en Écosse. Il adore sa soeur, et il combattrait triomphalement pour elle, à qui sa vertu n'est pas suspecte.
«Cependant, ajoute Olinde, le prince perfide qui a abusé de mon amour pour perdre, par son subterfuge, Ginevra, craignant que je ne révèle son crime et l'innocence de ma maîtresse, m'a livrée à ces assassins qui, sans vous, allaient m'arracher la vie.»
Renaud fait monter Olinde, voilée, à cheval, et entre avec elle dans la capitale. Le peuple s'assemblait déjà pour assister à l'épreuve du tournoi. Un chevalier inconnu, arrivé la veille, allait combattre Lurcins dans une prairie voisine transformée en lice; le féroce duc d'Albanie, en qualité de connétable, présidait en champ clos. Monté sur un puissant coursier, il se réjouissait malignement en secret du péril de Ginevra et du succès de sa perfidie.
Renaud, s'avançant vers le roi, lui dit d'interrompre le combat entre Lurcins et le chevalier inconnu. «Car l'un, ajouta-t-il, croit combattre pour la vertu, et combat pour la calomnie; l'autre ignore s'il est dans le vrai ou dans le faux, et combat, par une magnanime générosité, pour arracher à la flétrissure et à la mort une si parfaite beauté. Moi, j'apporte le salut à l'innocence, j'apporte le démenti à qui a ourdi le mensonge.»
On suspend le combat; Renaud explique devant le roi et devant sa cour toute la trame de _Polinesso_. Il défie le perfide calomniateur. Le roi et le peuple font des voeux pour Renaud. Les deux chevaliers courent l'un contre l'autre; Renaud traverse du fer de sa lance le corps de Polinesso; le vaincu demande la vie. Renaud descend de son cheval, délace la cuirasse et le casque de _Polinesso_, qui confesse son subterfuge et son mensonge devant le roi et devant le peuple; le scélérat meurt en rendant l'innocence et la vie à Ginevra. Des acclamations de joie et de triomphe s'élèvent de la bouche du roi et du peuple autour de Renaud. On prie le chevalier inconnu qui n'a pas eu la gloire, mais le mérite de prendre la cause de Ginevra, de se découvrir: son casque, qui tombe, laisse reconnaître Ariodant, l'amant de Ginevra; tout en la croyant coupable, il avait voulu vaincre pour elle ou mourir pour elle. Il s'était, en effet, précipité de désespoir du haut d'un rocher dans la mer, et le pèlerin auteur de cette rumeur n'avait pas menti; mais il s'était repenti de mourir sans que sa mort fût au moins utile à sa maîtresse, quoique infidèle, et il avait regagné la rive à la nage. Un ermite chez lequel il s'était réfugié pour sécher ses vêtements lui avait appris la condamnation de Ginevra et son péril de mort; il avait pris la résolution de combattre contre son propre frère pour l'innocence de son amante. Il avait revêtu d'autres armes, monté un autre coursier, arboré un écu noir en signe du deuil de son coeur. Renaud, le roi, la cour, le peuple, touchés de sa générosité et de sa constance, avaient supplié Ginevra de récompenser tant d'amour par le don de sa main. Elle lui avait déjà donné et gardé son coeur.
L'aventure finit par le mariage d'Ariodant et de Ginevra.
XI
L'attention, qui était restée flottante et distraite sur toutes les physionomies jusqu'à cet épisode ingénieux et pathétique de Ginevra, s'était recueillie, concentrée, et comme pétrifiée sur toutes les figures, depuis qu'il se déroulait en stances cadencées sur les lèvres du lecteur. On respirait à peine; on n'entendait d'autre bruit dans la grotte que celui de la rigole qui accompagnait, comme une basse continue, la musique des vers. Le visage de la candide Thérésina reflétait chaque sensation et chaque stance; il y avait tantôt de la rougeur, tantôt de la pâleur sur ses joues, tantôt du sourire fugitif, tantôt des larmes superficielles dans ses beaux yeux. C'était la première fois qu'un grand poëte jouait, pour ainsi dire, de son âme neuve et de son imagination encore endormie; à lui seul ce visage était un poëme.
Sa charmante mère était moins émue, mais pas moins charmée; elle recueillait son plaisir intérieur sous ses longs cils fermés sur ses yeux; mais, pendant que le haut du visage gardait ainsi la gravité de l'attention, ses lèvres souriaient par moments comme en rêve.
Le chanoine même était attendri:
«Vous voyez, dit-il à la comtesse Léna, que l'épisode n'a rien perdu de son charme par les cinq ou six stances, non licencieuses, mais un peu étourdies, que j'ai retranchées. Et maintenant que le livre est fermé, que pensez-vous du chant de Ginevra et du génie d'Arioste?
--Je pense, dit la comtesse Léna, que, si l'Arioste avait écrit beaucoup de chants comme celui-là, il ne serait pas seulement l'Arioste, il serait tout à la fois l'Arioste et le Tasse. Quel homme, à qui le sentiment sied aussi bien que le badinage! Ah! pourquoi badine-t-il trop souvent et ne s'est-il pas complu davantage à nous faire rêver et pleurer, lui qui a le don des douces larmes autant que celui du fou rire?
--Vous oubliez, belle Léna, dit gravement le professeur, qu'alors il ne serait plus l'Arioste, car le caractère de son génie est précisément de nager entre deux eaux, comme on dit en français, d'être un poëte amphibie, si vous aimez mieux, et de passer du rire aux larmes ou de l'esprit au coeur, comme le parfait musicien passe d'une gamme à l'autre sur le même instrument: c'est le caractère du souverain artiste.--C'est vrai, répondit Léna, il serait moins artiste peut-être ainsi, mais il serait plus homme et par cela même plus pathétique; et tenez, voulez-vous que je vous dise pourquoi son chant de Ginevra nous touche et nous ravit plus que toutes les amusantes folies que nous avons lues jusque-là? C'est qu'il y est plus homme, plus lui-même, plus sensible que dans le reste du livre. Et voulez-vous que je vous dise plus? C'est qu'à mon sens, il a écrit ce chant sous l'influence vive et personnelle de l'amour malheureux qu'il éprouvait pour une autre Ginevra. Car remarquez qu'il a donné à son héroïne le nom de la tendre veuve de Florence, dont il fut l'adorateur pendant son âge mûr et jusque dans ses jours avancés. Ce nom l'a inspiré, c'est l'amour qui a tenu sa plume ici, ce n'est plus seulement sa belle imagination. Et voulez-vous que j'achève toute ma pensée? Je soupçonne que la belle veuve florentine, sa _Ginevra_ à lui, avait été, comme celle d'Écosse, la victime de quelque calomnie féminine où les apparences étaient contre elle, et où l'Arioste avait fait triompher son innocence. Car Ariodant, c'est évidemment l'Arioste; le poëte n'a pu trouver que dans son coeur ce magnanime dévouement ignoré même de celle pour laquelle on se dévoue, et qui ne demande sa récompense qu'au mystère et à sa conscience d'amant. Les poëtes, selon moi, portent le modèle de leur héros en eux-mêmes; ils ne peignent jamais bien que ce qu'ils ont eux-mêmes éprouvé. Cette Ginevra florentine devait être adorable en effet, puisqu'elle a pu inspirer à son amant un des plus beaux chants qui soit dans la mémoire des hommes. Ah! vous aurez beau faire, ajouta-t-elle en souriant, vous ne ferez jamais rien de sublime ou de charmant qu'en pensant à Dieu là-haut ou aux femmes ici-bas.»