Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 2

Chapter 23,808 wordsPublic domain

La beauté de la comtesse Héléna, ou, comme on l'appelait parmi ses amies, par abréviation familière, _Léna_, ne pouvait se peindre: les mots et les couleurs, quelque nuancés qu'ils soient, ont des limites que le talent même de l'Arioste ou de Corrége ne peut dépasser; la beauté féminine n'en a pas, de limites. On aurait plutôt pu la chanter en musique qu'on n'aurait pu la décrire en paroles ou la représenter en couleurs. Il y a telle mélodie de Rossini, entendue dans une barque portant deux fiancés sur une mer lumineuse, par une belle lune d'été, dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie dans l'imagination la comtesse _Léna_, que tous les portraits et toutes les descriptions du monde. Moi-même j'ai essayé vingt fois dans ma vie, à tête reposée, de décrire sur une page en vers ou en prose cette indescriptible figure avec tous les détails des traits, des yeux, de la bouche, des cheveux, de l'attitude, sans avoir jamais pu y réussir. Je déchirais la page après l'avoir écrite; je jetais la prose ou les vers au vent, comme un peintre jette son pinceau impuissant sur sa toile. On ne décrit pas l'ivresse, on ne peint pas la verve; la beauté est la verve de la nature; la sienne semblait enivrer l'air qui l'enveloppait et qui devenait lumineux et tiède en la touchant; elle marchait, comme les héroïnes surnaturelles de l'Arioste, dans un limbe d'attraits et de fascination auquel on n'essayait même pas d'échapper.

Ce n'était cependant ni sa taille, plutôt harmonieuse qu'élancée, ni ses cheveux blonds, dorés comme les régimes de mais suspendus aux toits des chaumières de ses collines, ni ses yeux bleus, plus foncés que les eaux de sa mer Adriatique, ni sa bouche souriante, ni ses dents de nacre, ni sa tête ondoyante sur son cou de marbre un peu long, comme la tête légère de la jument arabe sur son encolure, ni sa démarche un peu traînante et un peu serpentante, comme celle de la femme turque accoutumée au divan, et qui traîne ses pieds nus dans ses babouches au bord de ses fontaines; ce n'était pas même le timbre enchanteur de sa voix, où tintait un rire sonore et léger sur une basse de mélancolie douce et tendre; non, ce n'était rien de tout cela qui pouvait donner le trait dominant à ce portrait d'Italienne du Nord. Il n'y a qu'un mot qui me la représente, et ce mot est étrange à force de vérité: c'était une âme à fleur de peau! Sa beauté était une transparence; on voyait au fond de son coeur, et tout ce qu'on y voyait était si bon, si tendre, si intelligent, si serein, si souriant et si compatissant à la fois, qu'on ne savait plus, en la regardant, si c'était l'enveloppe ou la personne qu'on admirait involontairement et unanimement en elle; ou, pour mieux dire, on ne pensait plus à admirer, on s'attendrissait: l'attendrissement est la vraie forme, la forme pathétique de l'admiration. Et puis cependant elle était si gaie et si jeune d'esprit que cet attendrissement, sans cesse dévié par son sourire, n'allait pas jusqu'à la passion et s'arrêtait au charme; le charme est ce crépuscule et ce pressentiment de l'amour, où l'amour devrait s'arrêter éternellement, pour n'arriver jamais jusqu'au feu, jusqu'à l'amertume et jusqu'aux larmes.

Telle était la comtesse _Léna_; je n'ai connu que madame Malibran, sa compatriote, qui me l'ait rappelée, non pour la beauté, mais pour l'attraction de l'âme. Hélas! elles ne sont plus, ni l'une ni l'autre, sur cette terre; elles sont remontées à ces régions inconnues d'où les belles matinées se lèvent derrière les montagnes de leur pays, et où les beaux soirs s'éteignent dans leur belle mer Adriatique. Quelques vagues, attardées comme nos coeurs, gardent leurs derniers reflets et les roulent jusqu'à la nuit, d'un rivage à l'autre, avec des lueurs et des soupirs qui donnent leur mélancolie même aux éléments.

VIII

La société très-restreinte que la comtesse _Léna_ emmenait avec elle à la campagne pour passer la _villegiatura_ se composait, outre sa fille, d'un vieil oncle de son mari. On l'appelait le _canonico_. Ce nom de _chanoine_ lui venait sans doute d'un prieuré ou d'un canonicat qu'il possédait aux environs de Padoue. C'était une de ces figures semi-joviales et semi-sérieuses, comme il y en a tant parmi les membres les plus irréprochables du haut clergé séculier en Italie. Quoique très-exemplaire dans ses moeurs et très-pieux dans ses pratiques, le _canonico_ n'avait rien du rigoriste dans ses plaisirs d'esprit; il avait un tel fond d'innocence dans le coeur, qu'il ne se scandalisait jamais des légèretés décentes de lecture ou de conversation autour de lui. La pruderie n'est pas la meilleure preuve de bonne conscience. Il n'avait aucune pruderie; le fin rire et la douce piété s'accordaient parfaitement sur ses lèvres; il n'entendait mal à rien; son bréviaire sous le bras en sortant de la chapelle, rien ne lui paraissait plus naturel que de prendre un Arioste dans son autre main et de nous en lire quelques stances, qui finissaient souvent par un éclat de rire. Les Italiens n'ont pas, sur ces badinages d'esprit, le rigorisme des Français, et surtout des Anglais. Ce qui badine est rarement coupable à leurs yeux indulgents. Le vice est sérieux, le plaisir est folâtre; la bonne intention et la belle poésie purifient tout à leurs yeux dans l'Arioste: seulement, quand la strophe était un peu trop nue, le _canonico_ jetait son mouchoir sur la page, comme le statuaire chaste jette une draperie ou un feuillage sur une nudité de marbre. Cet excellent homme adorait sa nièce, et surtout sa petite-nièce; il gouvernait la fortune et servait tout à la fois de père spirituel et de père temporel à la maison.

Un professeur de belles-lettres à l'université de Padoue, vieil ami du _canonico_ et de la comtesse, et qui n'avait pas d'autre nom que celui de _signor professore_, complétait tous les ans la réunion. C'était un homme d'une belle figure, entre cinquante et soixante ans, d'une voix pleine et sonore, accoutumé à remplir les vastes salles de l'université à Padoue. Il portait le front haut comme le verbe; son geste, majestueux et presque héroïque, accompagnait toutes ses paroles, comme s'il eût voulu les sculpter indélébilement dans la mémoire de ses auditeurs. L'habitude de professer donne souvent un pédantisme à la parole et une impériosité au geste, qui révoltent au premier abord; l'homme n'aime pas à vivre avec les oracles. Mais le _professore_ n'avait de l'oracle que l'extérieur; à son attitude près, c'était le plus modeste et le plus conciliant des hommes. Il avait pour fonction unique, dans la société, de rendre une espèce de culte, uniquement poétique, à la comtesse _Léna_, et de composer sur chacun de ses attraits, sur chacun de ses pas, sur chacun de ses sourires, des milliers de sonnets, qu'on imprimait sur papier rose, qui se distribuaient aux amis de la famille. On a dit plaisamment de ces sonnets lombards ou vénitiens:

Les sonnets que Turin voit éclore en un an Pourraient près de Ferrare engorger l'Éridan.

Le professeur avait, en outre, pour fonction, celle de lecteur dans la maison de _Léna_. Contempteur né de la poésie moderne, et partisan fanatique des écrivains et des poëtes du seizième siècle en Italie, Dante était sa divinité, Arioste était sa monomanie. Il en avait une édition dans toutes ses poches; ces éditions étaient surchargées de notes sur toutes les marges; il écrivait depuis dix ans des commentaires qui devaient élucider toutes les allusions du poëte de Ferrare. C'est par lui que j'appris que l'Arioste, dans un voyage qu'il fit à Florence, vers l'âge de quarante-cinq ans, conçut un amour sérieux et durable pour une charmante veuve florentine à laquelle il adressait mentalement toutes les louanges qu'il donne aux femmes belles et vertueuses, et dont il retraçait quelques souvenirs dans chacun des délicieux portraits de femmes dont son poëme est illustré.

Le _canonico_ et le _professore_ me prirent assez vite en amitié, par indulgence d'abord pour ma jeunesse, par complaisance ensuite pour la comtesse Léna, qui me traitait en frère plus qu'en étranger, et enfin pour ma prédilection de novice en faveur de la langue et de la poésie italiennes: seulement ils se hâtèrent de me prémunir contre mes enthousiasmes juvéniles et inexpérimentés pour _la Jérusalem délivrée_ et pour le Tasse. «Poëme et poëte de décadence, d'afféterie et de boudoir, me disaient-ils tous les deux, avec une moue de mépris sur les lèvres. Jeune homme, ne donnez pas dans ce travers, ajoutaient-ils souvent. L'Italie n'a que trois poëtes: l'un pour le surnaturel, _Dante_; l'autre pour le naturel, l'_Arioste_; le troisième pour l'amour, _Pétrarque_! Défiez-vous des autres: ils ne sont pas du bon temps ni de la bonne langue.

--Je parierais que vous ne connaissez pas l'Arioste!» me dit un jour, avec un air de supériorité un peu dédaigneux, le professeur. J'avouai modestement que je ne l'avais pas lu encore.

«Il ne faut pas le lui faire lire, dit le _canonico_: il est trop jeune, il y a trop d'_amourettes_, trop d'_Alcine_, trop de _Zerbin_, trop d'_Angélique_, trop de _Médor_.

--Oui, mais il y a des _Ginevra_, dit en rougissant un peu la comtesse, il y a des héros et des femmes adorables qui sont de bien bonne compagnie pour une imagination poétique de dix-neuf ans; pourquoi les lui interdire? On se modèle sur ce qu'on aime: laissez-lui aimer les belles choses, les belles aventures et les beaux vers; peut-être que, plus vieux, il aura eu des chagrins et il aura trop de larmes dans les yeux pour lire ces divins badinages à travers ses pleurs.

--Elle a raison, reprit le _canonico_, qui jamais ne contredisait sa belle nièce, et je me charge, si vous voulez, de tout concilier. Prêtez-moi votre divin poëme, mon cher professeur, ajouta-t-il en se tournant vers son ami le rhétoricien érudit de Padoue, je me charge de mettre le _sinet_ aux pages avant la lecture, de telle façon que le jeune étranger, la comtesse et même ma petite-nièce Thérésina, pourront tout lire ou tout écouter sans qu'il monte une image scabreuse à l'imagination du jeune homme, ou une rougeur au front de l'innocente. Je me piquerai peut-être un peu les doigts en émondant ce rosier à quarante-cinq feuilles qui enivre depuis trois siècles notre Italie; mais, à mon âge et avec mon caractère, on a la main callée et la peau dure; on peut jouer avec les feux follets de l'Arioste sans craindre de se brûler les doigts ou les yeux.

--Bravo! cher _canonico_, s'écrièrent en battant des mains la belle comtesse Léna, sa charmante fille, le professeur et moi; nous pourrons lire, et, si nous lisons une stance de trop, nous mettrons tous nos péchés sur la conscience du chanoine.»

Ainsi fut convenu; après souper nous nous endormîmes tous avec la perspective amusante des enchantements, des tournois, des aventures, des amours, des chevaleries, des héroïsmes et des poétiques folies du plus inventif et du plus gracieux des poëtes.

IX

La vie que l'on menait pendant la villégiature, dans la villa de la comtesse Léna et de toutes les familles élégantes d'Italie, était éminemment adaptée à ces longues lectures en commun qui sont l'occupation des longues paresses d'esprit. La villa, immense et paisible, composée de vastes salles tapissées de vieux tableaux, et de quelques chambres hautes sous les toits, ouvrant sur les cours de marbre de l'édifice, ou sur les longues avenues de myrtes et de lauriers taillés en murailles, était généralement silencieuse comme un cloître. On n'y entendait guère que le pas lourd et régulier du vieux majordome de la maison, qui parcourait les corridors pour porter des cruches d'eau aux portes des chambres des hôtes, et le jaillissement monotone des jets d'eau retombant en notes argentines dans les bassins de la cour intérieure. Tous ces édifices, dont l'architecte éloigne avec scrupule les fermes, les basses-cours, les écuries, les cuisines, les logements des serviteurs, semblent avoir été construits surtout pour la sieste, ce sommeil diurne qui occupe un tiers de la journée des Italiens. Les hôtes eux-mêmes se réunissaient et se rencontraient peu dans la maison et dans les jardins, excepté à l'heure du dîner et après la sieste, qui se prolongeait jusqu'au penchant du soleil sur l'horizon de l'Adriatique. Le reste du temps appartenait à la solitude; par moment le bruit d'une fenêtre qui s'entr'ouvrait en battant mélancoliquement contre la muraille, et le bras blanc de la comtesse Léna ou de sa fille qui écartait doucement le rideau pour laisser rentrer le demi-jour dans leur chambre, appelaient l'attention: un petit bâillement sonore qui s'échappait à haute voix de leurs lèvres au réveil, un doux et tendre _oïmè_! exclamation langoureuse qui accompagne un million de fois par heure, en Italie, le geste de la femme entr'ouvrant ses persiennes après la sieste; c'était là le seul bruit qu'on entendait autour de la villa.

Ce dernier bruit surtout me charmait; j'avais soin de m'éveiller le premier, j'aimais à m'accouder sur ma fenêtre, qui était au-dessus de la fenêtre de la belle veuve, pour recueillir ce doux _oïmè_! et pour regarder cette blanche main qui se retirait sous sa manche de soie noire, après avoir écarté le contrevent.

Il n'y avait point de déjeuner en famille; chacun jouissait de sa première matinée à sa guise et sans rendre aucun compte de ses heures jusqu'après midi. À sept heures du matin, le vieux, majordome apportait à chacun, sur un petit plateau de vieux laque de Chine, sa mousse de chocolat dans une tasse de Saxe, accompagnée de cinq ou six _grissins_ de Turin, petites flûtes de pain durci au four jusqu'à la moelle, et d'un grand verre de Bohême rempli d'eau à la glace: seul déjeuner des peuples sobres nourris par le soleil, comme les Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Américains du Sud.

Après ce frugal repas, on restait ou on sortait, à son caprice. La belle veuve et sa fille s'occupaient dans leur intérieur de quelques détails de ménage avec l'intendant, le majordome et les fermiers de la terre; le chanoine disait sa messe ou lisait son office à l'ombre des longues allées de charmille du parterre; le professeur annotait pour la centième fois son Arioste dans la bibliothèque, pavée de manuscrits. Je prenais un chien au chenil ou un cheval dans les écuries, et j'allais chasser ou chevaucher pendant quelques heures, dans les bouquets de pin ou dans les sentiers de sable de ces collines, à demi vêtues de chaumes ou de bois d'oliviers. Le son de la cloche de l'_Angelus_ dans la tour carrée du village nous rappelait tous au dîner.

On dînait alors en Italie au milieu du jour. Ce repas, chez la comtesse Léna comme partout ailleurs, était sobre et court; une soupe de pâte d'Italie saupoudrée de fromage de Parmesan râpé, du riz, des oeufs, des légumes, quelques poules de la basse-cour ou quelque gibier de la colline; un vin noir, épais et sucré, qui tachait le verre; des figues et des olives du domaine, étaient tout le luxe de ces tables, même dans les plus opulentes villas.

Après le dîner, chacun se retirait de nouveau dans sa chambre pour la sieste; on dormait ou on rêvait, jusqu'à quatre heures. On redescendait alors pour se rencontrer sur les terrasses, et pour commencer nonchalamment une seconde matinée, jusqu'à l'heure où le soleil touchait presque à la mer, où la première rosée du soir mouillait l'herbe, et où l'on annonçait que la calèche était attelée pour la promenade du soir, aussi régulière que le coucher du soleil.

C'étaient ces heures nonchalantes de l'avant-soirée entre la sieste et la promenade du soir, que nous passions dans la grotte de rocaille à respirer l'air de la mer, à causer sans suite, à rêver tout haut, à jouer de la main avec l'eau courante qui scintillait et chantait dans la rigole de marbre à nos pieds. Ce furent celles aussi que nous décidâmes de consacrer tous les jours à la lecture de l'Arioste.

Le _canonico_ avait fait scrupuleusement sa tâche. Après son bréviaire dit pendant la matinée, il nous apporta tout radieux un volume poudreux d'une vieille édition de Venise, en faisant retentir les deux couvertures du volume entre ses grosses mains. Il nous fit apercevoir autant de sinets pendants en bas des pages qu'il y en a ordinairement dans un livre d'église à demi couché sur le pupitre à gauche de l'autel. «Voilà vos limites, dit-il avec un sourire grave au professeur, à la comtesse Léna, à Thérésina et à moi; vous ne les franchirez pas: mais, entre ces limites, vous pourrez vous promener à votre aise à travers les plus riants paysages, les plus merveilleuses aventures et les plus poétiques badinages qui soient jamais sortis de l'imagination d'une créature de Dieu.»

Nous promîmes tous de respecter religieusement les sinets sacrés que le _canonico_ avait certainement empruntés à un de ses vieux bréviaires, et nous prîmes séance dans les attitudes diverses du plaisir anticipé de la curiosité et du repos: le chanoine sur un grand fauteuil de chêne noir sculpté, adossé au fond de la grotte, et qu'on avait tiré autrefois de la chapelle pour préparer au bonhomme une sieste commode dans les jours de canicule; le professeur sur une espèce de chaise de marbre formée par deux piédestaux de nymphes sculptés, dont les statues étaient depuis longtemps couchées à terre, toutes mutilées par leur chute et toutes vernies par l'écume verdâtre de l'eau courante; la comtesse Léna à demi assise, à demi couchée sur un vieux divan de paille qu'on transportait en été du salon dans la grotte, les pieds sur le torse d'une des nymphes qui lui servait de tabouret, le coude posé sur le bras du canapé, la tête appuyée sur sa main; sa fille Thérésina à côté d'elle, laissant incliner sa charmante joue d'enfant sur l'épaule demi-nue de sa mère; moi couché aux pieds des deux femmes, à l'ouverture de la grotte, sur le gazon jauni par le soleil, le bras passé autour du cou de la seconde nymphe et le front élevé vers le professeur, pour que ni parole, ni physionomie, ni geste, n'échappassent à mon application. Boccace aurait fait une description de cette lecture au bout d'un jardin; Boucher en aurait fait un tableau: mais ni Boccace ni Boucher n'auraient pu en égaler le charme, à moins que la comtesse Léna et sa jeune image, répercutée en ébauche dans le visage de sa fille Thérésina, n'eussent posé devant eux, comme elles posaient en ce moment devant nous.

X

Le professeur ouvrit le livre; mais il ne regarda même pas la première page, tant il savait par coeur l'exorde chevaleresque du poëme; et, d'une voix magistrale, qui faisait résonner l'antre comme un instrument à vent, il nous récita les premières stances:

Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc.

c'est-à-dire en style littéral, le seul qui rende l'intention et le génie local du poëte:

«Les femmes, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries, les aventures héroïques je chante, qui furent au temps où les Maures d'Afrique passèrent la mer et ravagèrent si cruellement la France, etc., etc.

«Je me propose de dire, par la même occasion, de Roland, des choses qui n'ont jamais été dites encore ni en prose ni en rimes; d'homme si sensé et si estimé qu'il était au commencement, il devint, par amour, insensé et furieux. Je dirai ces choses, si toutefois celle qui m'a rendu presque aussi fou que lui, et qui m'enlève de jour en jour davantage le peu de sens que j'avais, m'en laisse assez pour accomplir ici ce que j'entreprends!

«Ô généreux descendant d'Hercule, ornement et splendeur de notre siècle, Hippolyte (d'Este), puissiez-vous accueillir le peu que votre humble serviteur veut ainsi vous offrir; ce que je vous dois, je peux essayer de le payer en paroles et en ouvrage d'encre, et, si je vous donne si peu, ne me l'imputez pas à ingratitude, puisque tout ce que je peux donner, je le donne à vous!»

--Voyez, dit le professeur en s'arrêtant après ces deux premières stances, quelle sobre exposition et quelle invocation à la fois modeste et touchante à l'amitié de ce prince. Hélas! le pauvre poëte, ajouta-t-il, il n'avait pas besoin d'enfler sa voix pour célébrer la générosité de ses souverains, qui ne le payèrent presque jamais qu'en applaudissements et en familiarité. À l'exception d'Auguste, des Médicis et de Louis XIV, les princes et les nations semblent s'être réservé le privilége d'ingratitude envers ceux qui les illustrent. Le Tasse, après Arioste, devait en être un mémorable exemple, à la même cour de Ferrare.

--Que voulez-vous, dit le _canonico_, on ne peut pas recevoir deux fois sa récompense, quelque bon ouvrier qu'on soit; les immortels sont payés par l'immortalité.--Ah! si j'avais été une Lucrèce Borgia ou une Éléonore d'Este, s'écria la comtesse Léna, j'aurais voulu donner à ces deux divins poëtes la moitié de mon revenu pour que l'un me fît pleurer le matin et que l'autre me fît sourire le soir!--Vous dites mieux que vous ne pensez, reprit le professeur en disant _sourire_, car vous allez voir que l'Arioste ne déride jamais son génie jusqu'à la bouffonnerie, ce défaut de ses prédécesseurs dans la poésie héroï-comique, mais seulement jusqu'à la légère plaisanterie. Il est badin et jamais cynique; sa poésie est de la fantaisie toujours, de la sensibilité quelquefois, de la crapule ou de la grimace jamais. L'imagination ne se salit pas avec lui, elle _s'enjoue_, si le seigneur français me permet cette mauvaise expression dans sa langue. Ce n'était pas un homme de l'espèce de votre curé de Meudon: c'était un homme de bonne compagnie, d'une éducation achevée, d'une figure aussi belle et aussi noble que son génie; vivant le matin dans sa bibliothèque, rêvant le jour dans les bois et dans les jardins des environs de Ferrare, récitant le soir aux dames et aux courtisans d'une cour oisive et élégante les charmantes badineries de sa plume, et nourrissant comme une foi terrestre, dans son coeur, un amour délicat et respectueux pour sa charmante veuve de Florence; culte intime qui l'aurait empêché jamais de profaner dans la femme l'idole féminine dont il était l'adorateur.--Et pourquoi ne l'épousa-t-il pas? dit la belle veuve Léna en faisant des lèvres une petite moue d'impatience. Si j'avais été d'elle, j'aurais préféré l'amour d'un tel _cavaliere_ à la main du premier prince d'Italie!--Cette charmante veuve, répondit le professeur, était de la riche famille des Amerighi de Florence dont un membre, Amerighi Vespuzio, donna son nom au nouveau monde. Sans doute la médiocrité de fortune d'Arioste fut l'obstacle qui s'opposa à leur union, car elle l'aimait et elle pressentait sa gloire. Il allait la revoir à Florence toutes les fois qu'il traversait la Toscane pour aller à Rome ou pour en revenir, dans les ambassades dont il fut honoré par les princes de Ferrare auprès des papes et surtout de Jules II et de Léon X. Cette belle personne se nommait Geneviève, _Ginevra_: il lui adressait mentalement des élégies, des odes et des sonnets d'une perfection au moins égale à celle de son poëme; vous allez voir tout à l'heure que ce nom chéri occupait sans cesse sa pensée et qu'il l'encadra dans son poëme, en faisant de _Ginevra_ l'épisode le plus touchant et le plus enchanteur d'un de ses chants. Mais il ne divulgua jamais son amour, par une discrétion inséparable du véritable culte. Continuons.»