Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 19

Chapter 193,552 wordsPublic domain

Passez les mers, et demandez à l'Amérique anglo-saxonne du Nord de reconnaître le principe des nationalités latines, espagnoles, portugaises, dans ces tronçons du Mexique et des républiques espagnoles de l'Amérique du Sud, par cette fédération envahissante des États-Unis, qui ne reconnaissent d'autres droits et d'autres origines que leur caprice. Enfin demandez à ces publicistes de Paris qui semblent emboucher chaque matin les trompettes du jugement dernier, dans un Josaphat européen, pour dire à toutes les nationalités de se lever et de se reconnaître dans cette vallée des morts, pour protester contre leur annexion à des races étrangères, demandez-leur s'ils trouveraient bon que Bretons, Normands, Francs-Comtois, Alsaciens, Flamands, Basques, Aquitains, se prévalussent de ce droit de nationalité originel pour revendiquer leur indépendance et pour décomposer la patrie désormais commune. Tous ces peuples, d'après vous, en auraient le droit, et cependant la France périrait. Or tout droit qui ne peut servir qu'à entraîner l'anéantissement de la France serait-il un droit? Non! ce serait un suicide. Proclamez donc, si vous l'osez, le droit du suicide!

Ce prétendu droit de nationalité imprescriptible n'est donc pas plus un principe de diplomatie au delà de la Manche, au delà du Rhin, au delà de la Vistule, au delà de l'Éridan, au delà de l'Arno, que chez vous. Ce qui est vrai est vrai partout. La France et l'Angleterre n'ont pas le privilége de la vérité. Il faut donc chercher un principe absolu de diplomatie ailleurs que dans ce principe de l'insurrection universelle.

Ce principe, il n'y en a qu'un, C'EST LA PAIX; la paix, le bien suprême et commun à tous les États constitués sur la terre. Voilà le but.

Et pour moyen, L'ÉQUILIBRE;

L'équilibre, maintenu, autant que possible, par la force relative propre, ou par la force des alliances qui mettent le poids des petits États à côté des grands pour égaliser les systèmes.

LA PAIX ET L'ÉQUILIBRE, voilà le principe; voilà le mot d'ordre; voilà l'honnêteté, l'honneur, la vertu, la sainteté de la diplomatie.

XXII

Or, pour assurer aux sociétés politiques la paix, et pour établir, autant que possible, l'équilibre, garantie de la paix, quels sont les moyens?

Il y en a deux: premièrement, la force nationale, qui donne aux États les conditions _défensives_ de leur nationalité par les armes; car nous ne sommes pas de ces béats de la paix universelle qui croient supprimer la guerre entre les peuples, comme si l'on pouvait supprimer jamais l'injustice, la cupidité, l'ambition, l'oppression, l'égoïsme, les passions, qui forment malheureusement la moitié de la nature des individus ou des peuples! Ne pouvant pas les supprimer, il faut les contenir; il faut se préserver soi-même, les armes de l'indépendance à la main, contre les armes de la conquête, de l'ambition, de l'oppression des contempteurs du monde.

Les armées sont les remparts vivants des peuples: offensives, elles sont de vils instruments de tyrannie; défensives, elles sont le droit armé des nations. Nous ne connaissons rien de plus beau dans l'organisation sociale qu'une armée donnant son sang pour la patrie. L'armée, ainsi comprise, c'est la paix sous les armes. Gloire aux armées!

Le second moyen de paix, c'est le système des alliances adopté par un État avec d'autres États pour se garantir mutuellement et se secourir, en réunissant leurs forces contre l'omnipotence, l'usurpation, l'oppression des autres États; une assurance réciproque contre les périls communs. C'est ainsi que l'Europe, vaincue, attaquée, opprimée depuis Madrid jusqu'à Moscou par Napoléon, de 1806 à 1813, finit par s'allier tout entière contre la France, instrument de gloire dans la main d'un César français, par trouver son salut dans cette alliance de tous contre un, et par dicter deux fois la paix dans la capitale de la guerre.

XXIII

Or ces systèmes d'alliances sont-ils (comme on le dit si mal à propos) naturels, éternels, permanents entre les mêmes peuples?--Non! il faudrait pour cela que le monde fût immobile, et le monde change à tout instant. Il n'y a donc point de système d'alliance naturel et permanent pour un peuple; les alliances sont dépendantes des circonstances, des avantages, des dangers, des groupements de forces qui résultent pour les nations alliées de la situation des choses en Europe.

Prenons pour exemple la France, et, sans remonter trop haut et sans utilité dans le vague de l'histoire, examinons quel était le système de ses alliances avant la révolution, et quel système d'alliance lui serait réellement le plus profitable aujourd'hui, dans l'état tout différent où se trouve maintenant l'Europe. Nous allons scandaliser les faibles et dérouter les engouements et les préjugés populaires; n'importe: _Vitam impendere vero!_ Ce ne sont pas les multitudes qui dictent les arrêts de la sagesse des nations; les diplomates ne sont pas la foule. Les conseils où les États méditent leur diplomatie se nomment des _cabinets_, pour indiquer le petit nombre, le recueillement, le silence, le secret dans lequel doit s'élaborer la diplomatie, ce mystère de la vie des peuples: _Odi profanum vulgus et arceo._

XXIV

Le cardinal de Richelieu fut le Cromwell français de la nationalité, de la monarchie et de l'Église; le cardinal Mazarin fut le second Machiavel prêté à la France par l'Italie. Aussi doux qu'habile, ce ministre cacha une volonté virile sous des séductions féminines. C'est, selon moi, avant M. de Talleyrand, le plus grand diplomate des temps modernes.

Jusqu'à ces deux hommes d'État, et après eux longtemps encore, la diplomatie française ne fut que la résistance traditionnelle à la prépondérance de la maison d'Autriche, héritière, en Allemagne, en Espagne et dans les Pays-Bas, de la monarchie universelle de Charles-Quint. Les alliances très-secondaires de la France, même celle de Louis XIV avec Cromwell, ne furent que des positions prises en Angleterre, en Hollande, en Bavière, en Russie, en Suède, sur le Rhin, contre la domination autrichienne. C'était naturel: les effets, en diplomatie comme en mécanisme, subsistent longtemps après la cause; les traditions sont les idées de ceux qui n'en ont pas dans les négociations et dans les cabinets.

Pendant qu'on se prémunissait à Paris contre la maison d'Autriche, on ne s'apercevait pas que l'Angleterre s'inféodait l'univers insulaire et maritime, et affectait la monarchie universelle des flots, plus vaste trois fois que la monarchie universelle des continents. On ne s'apercevait pas que la Prusse rongeait, comme un champignon vénéneux, l'Allemagne du Nord, en s'alliant de génération en génération avec l'Angleterre, son soutien. On ne supposait pas que l'Espagne échappait elle-même à la maison d'Autriche, par déshérence et par adoption de la maison de Bourbon. On ne s'apercevait pas que le protestantisme, en s'étendant en Allemagne, y formait une ligue religieuse, la plus envenimée des ligues, contre l'Autriche, vieille catholique d'habitudes espagnoles sous Philippe II et le duc d'Albe; on ne s'apercevait pas, enfin, qu'un empire mystérieux et immense était né en Moscovie, grandissait en Orient et au Nord, et allait bientôt demander un espace proportionné à sa croissance en Pologne, dans la Turquie d'Europe et dans la haute Allemagne.

XXV

Le duc de Choiseul, celui qu'on appelait le cocher de l'Europe, était ministre presque absolu de Louis XV. C'était un homme léger de ton, étourdi d'allure; mais il avait du génie dans le coup d'oeil, de la promptitude dans la conception, de la résolution dans la main.

Le duc de Choiseul fut le premier qui s'aperçut que le cabinet français s'obstinait, par routine, à combattre des fantômes évanouis, en combattant la maison d'Autriche, dont la monarchie universelle était ensevelie depuis longtemps dans le tombeau de Charles-Quint. Le grand Frédéric de Prusse, l'impératrice Catherine II de Russie, l'Angleterre, implacable quoique caressante, lui parurent avec raison bien autrement hostiles à la grandeur de la France que l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, veuve héroïque, à demi dépouillée de ses États, et défendant, par la main de ses fidèles Hongrois, son trône et l'héritage de ses enfants contre le démembrement de l'Allemagne.

L'Espagne, autrefois si militaire, si navale, si terrible par son infanterie et par ses flottes, n'existait plus, comme Espagne, qu'en Amérique; en Europe, elle était notre alliée à tout prix contre la maison d'Autriche dépossédée du midi; les Pays-Bas autrichiens n'étaient pour ainsi dire qu'une colonie continentale, trop séparée de l'Autriche pour tenir longtemps à l'Empire; les Italiens des papes étaient les ennemis naturels et invétérés de l'Autriche, vieux Italiens de souche, détestant le joug des Germains, toujours pour eux des barbares; le beau royaume de Naples et de la Sicile était devenu espagnol bourbonien, et par conséquent français; la Toscane appartenait encore à un dernier des Médicis, Parme à l'Espagne, Venise et Gênes s'appartenaient à elles-mêmes; le Piémont, puissance alors insignifiante, oscillait entre l'Autriche et nous, toujours plus entraîné vers le plus fort. L'Autriche n'y possédait donc en propre que la grande Lombardie, ferme opulente de la maison impériale plutôt que royaume. Une telle situation de l'Autriche dans la distribution géographique des puissances n'avait donc plus rien de menaçant en Europe, soit pour l'équilibre, soit contre nous.

Le duc de Choiseul le comprit, et le fit comprendre au cabinet des Tuileries. Cet habile négociateur jugea, au contraire, qu'il était de l'intérêt bien entendu de la France de s'allier avec la maison d'Autriche pour empêcher la Russie de déborder trop irrésistiblement sur l'Occident, et pour empêcher la Prusse de créer à son profit cette unité ambitieuse de l'Allemagne qui étoufferait sous sa masse toute influence française sur le Rhin et au delà du Rhin. Il prépara, en conséquence, le mariage tout politique de Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse, avec le Dauphin, qui fut plus tard l'infortunée victime d'une révolution tout intérieure. Ce mariage était évidemment une oeuvre d'excellente diplomatie; il fortifiait l'Occident contre la Russie, il réprimait la Prusse, il divisait l'Allemagne, il déroutait l'Angleterre, il donnait un allié de cinq cent mille soldats à la France en cas de guerre avec le reste de l'Europe. Quoi de plus indiqué par l'état réel du reste du monde? Le duc de Choiseul pouvait-il prévoir qu'au lieu d'un trône Marie-Antoinette trouverait en France un échafaud? Le destin a ses énigmes, même pour le génie. Mais la main autrichienne ne fut pour rien dans la révolution qui couvait en France sous la philosophie moderne, et nullement sous la diplomatie française.

XXVI

Tant que la Révolution fut philosophique, théorique, monarchique, libérale, elle eut dans l'esprit de Mirabeau et de M. de Talleyrand, lumières de l'Assemblée constituante, l'alliance anglaise pour principe; c'était le génie de la Révolution. La Révolution n'avait pas pour objet et pour but un accroissement de limites pour la France. Il ne s'agissait pas pour elle de conquérir du territoire, mais des idées. On se groupait par similitude d'idées, et non par similitude d'ambitions. On prévoyait que l'Allemagne, monarchique, ecclésiastique, absolue dans ses éléments, serait promptement en antipathie et bientôt en hostilité avec une nation libre, démocratique, peut-être républicaine; on devait donc chercher ses alliés dans la libre et représentative Angleterre. On y tendit résolûment; M. Pitt y inclinait lui-même. La Révolution, devenue radicale, militaire, terroriste, conquérante, brouilla toute diplomatie. L'Angleterre elle-même retira sa main de la main de M. de Talleyrand, de Danton, de Dumouriez. Il n'y eut plus de diplomatie entre les rois et entre les peuples. Les tempêtes n'ont plus de boussoles: on va où elles veulent; on échoue ou on aborde où l'on peut.

Ce ne fut pas l'Autriche qui attaqua la première la république: ce fut la Prusse. L'Autriche patienta autant qu'elle put: il lui répugnait de combattre la France, dont la ruine ne pouvait profiter qu'à la Prusse et à l'Angleterre; et, quand elle fut obligée de suivre le mouvement allemand dans les Pays-Bas, l'Autriche nous combattit mollement et comme à regret. Elle ne combattit avec toutes ses forces que pour l'Italie et en Italie. Vaincue et victorieuse tour à tour, puis expulsée enfin de la Lombardie par Bonaparte, elle eut un tort de caractère ineffaçable, c'est d'accepter Venise des mains de Bonaparte comme prix de la paix, complice ainsi et recéleuse d'un État indépendant qu'elle n'avait pas conquis, qu'elle n'avait pas droit de conquérir et dont elle ne pouvait accuser l'usurpation, puisqu'elle consentait à en faire l'objet d'un trafic avec Bonaparte. Voyez comme tout s'expie, en diplomatie comme en morale, par ce qui se passe en ce moment! Embarrassée de la possession de Venise, elle n'ose ni la répudier ni la défendre. La France, de son côté, n'ose ni enclaver Venise dans sa paix ni l'en exclure. Le temps est lent, mais il est juste. Les deux diplomaties de Campo-Formio s'expient par cet embarras mutuel.

XXVII

La diplomatie de l'empire, tant qu'elle fut éclairée par le génie pacifique de 1789 personnifié dans M. de Talleyrand, n'abandonna jamais l'idée mère du duc de Choiseul, l'alliance autrichienne comme pivot solide de l'équilibre continental.

M. de Talleyrand (on l'a vu), même après Austerlitz, Wagram et le traité léonin de Presbourg, se hâta de saisir la première circonstance décisive et la première lueur de haute raison dans Napoléon pour renouer, par un lien indissoluble, le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, l'alliance entre les deux monarchies.

Sans le crime diplomatique de Bayonne et sans l'extravagance militaire de Moscou, les deux monarchies réunies étaient à jamais arbitres du continent pacifié; leur influence irrésistible excluait l'Angleterre, dominait la Russie, régentait la Prusse, pacifiait l'Italie et l'Espagne. C'étaient là les vues de M. de Talleyrand; c'était l'intérêt de Napoléon, non plus conquérant, mais fondateur de dynastie. Ces vues étaient si justes que l'Autriche se trouva entraînée à nous suivre en Russie, même dans notre folie: à plus forte raison nous eût-elle suivis dans notre raison et dans notre droit. Ce fut encore cette alliance qui nous offrit obstinément à Dresde, après nos catastrophes de Russie, une paix acceptable et glorieuse sous la médiation autrichienne. M. de Metternich ne renonça à nous sauver que quand nous voulûmes obstinément nous perdre: il ne quitta Dresde que découragé par les injures personnelles de Napoléon.

Au congrès de Châtillon, et le Rhin franchi par sept cent mille hommes, M. de Metternich tentait encore de négocier pour qu'on offrît des conditions plus tolérables au vaincu de Leipsick (lisez les correspondances diplomatiques entre Napoléon et ses plénipotentiaires au congrès de Châtillon; elles sont écrites du champ de bataille; elles varient de la nuit au jour, selon la défaite ou la victoire). L'Autriche ne désespère de Napoléon que quand il s'abandonne lui-même au hasard, qui livre sa capitale aux alliés et sa dynastie à l'abdication.

XXVIII

Cette ténacité de l'Autriche à préserver l'empire napoléonien, même après toute espérance perdue, éclate encore en mauvaise humeur évidente contre les Bourbons, après l'abdication et après la réinstallation de Louis XVIII sur le trône. Tous les efforts de M. de Talleyrand au congrès de Vienne ne tendent qu'à neutraliser cette mauvaise humeur de l'Autriche. Cette mauvaise humeur du cabinet de Vienne précipite même M. de Talleyrand dans la seule grosse faute d'habileté diplomatique qu'il ait jamais commise dans sa carrière de négociateur. Nous voulons parler de son traité secret et séparé, pendant une négociation commune, en faveur de la Saxe; traité téméraire divulgué par l'indiscrétion des contractants, et propre à donner défiance et jalousie à la Russie contre nous.

Aussi tout le temps que la Restauration règne en France, l'Autriche, irritée d'avoir perdu notre alliance exclusive, se montre-t-elle partout et en toute occasion l'alliée la plus difficile, la plus susceptible, la plus envieuse, disons le mot, la plus hostile contre nous: colère d'une puissance qui ne nous pardonne pas de caresser d'autres alliances que la sienne. Elle ne manque pas, en Italie, en Espagne, en Afrique, au congrès de Vérone, au congrès de Laybach et ailleurs, l'occasion d'un froissement avec nous: libérale quand nous sommes absolutistes, jésuitique quand nous sommes libéraux, papale quand nous sommes tolérants, piémontaise quand le Piémont nous donne des ombrages, napolitaine sans concession quand nous désirons concilier à Naples le gouvernement représentatif avec la maison de Bourbon, illibérale et tracassière en Toscane quand le gouvernement toscan se popularise par l'esprit de Léopold et de la France; antagonisme systématique et perpétuel qui prouve plus d'animosité contre les Bourbons que de monarchisme dans M. de Metternich, le Talleyrand autrichien. Ce ressentiment de M. de Metternich avait la même cause, la douleur chagrine de ne pas posséder seul pour sa monarchie l'alliance du cabinet des Tuileries.

XXIX

Le règne de Louis-Philippe ne pouvait pas, par sa nature, renouer cette alliance avec le cabinet de Vienne. M. de Metternich se borna à ne pas donner de sujets de guerre au monde, déjà trop agité, selon lui, en heurtant la France. La seule alliance possible de l'usurpation de famille en France était l'alliance anglaise. Le roi de la branche cadette des Bourbons n'avait pas le choix: il fallait être Anglais ou être seul.

Une neutralité polie, mais malveillante, était la seule diplomatie possible des souverains du continent avec la monarchie de Louis-Philippe. Aussi ses ministres n'eurent-ils point d'alliance, mais des pourparlers de quinze ans. La seule tentative d'une alliance avec l'Espagne fit crouler son trône: M. de Talleyrand n'était plus là pour l'équilibrer.

XXX

La république de 1848, mieux placée que la royauté à deux visages de Juillet, n'eut pas le temps d'avoir un système d'alliance. Préserver la paix du monde était assez pour elle; elle la préserva: «Ne préjugeons rien,» dis-je à l'ambassadeur d'Autriche, le loyal comte Appony, que j'honorais de la plus juste estime depuis longues années; «dites à votre cour que nous ne lui demandons pas la paix, ce serait une lâcheté indigne de la France; que nous ne lui déclarons pas d'hostilité préconçue, ce serait une provocation funeste à l'Europe; que nous ne sommes avec elle ni en guerre ni en paix, mais en expectative inoffensive; que c'est à votre cour à faire elle-même sa situation envers nous et notre situation envers elle; que la république légitime, qui n'a point d'intérêt dynastique, est compatible avec toutes les monarchies légitimes, et que rien n'empêche de nouer, au besoin, entre la république et l'Autriche, l'alliance des rois et des peuples qui se respectent dans leurs droits réciproques. Un pas de vous en Italie pourrait nous y faire descendre. Nous nous préparons aux événements, non par ambition, mais par devoir. Nous ne soulèverons ni l'Italie ni la Hongrie; nous ne prendrons pas la responsabilité du chaos. Les soulèvements spontanés des peuples conquis sont des droits, les soulèvements artificiels par l'étranger sont des crimes: nous ne ferons jamais la diplomatie des crimes.»

J'envoyai, peu de temps après cette conversation, un diplomate confidentiel en observation à Vienne pour y tenir le même langage, et, sans la guerre d'agression du roi de Piémont à l'Autriche, un système d'alliance, fondé sur des concessions libérales et nationales en Italie, pouvait s'ébaucher entre la république et l'Autriche. Les bases en étaient déjà éventuellement posées: elles étaient des bornes très-reculées de l'Allemagne en Italie; mais elles n'étaient pas un empire de trente millions d'hommes, improvisé au profit d'un roi guerrier et d'un pays militaire contre l'Allemagne et contre la France.

XXXI

Toutes ces questions ont été ravivées, il y a deux ans, par la seconde guerre du second roi de Piémont contre l'Autriche et par la situation tout à fait critique où les extensions de cette guerre ont placé la France et l'Europe. Cette situation est telle que le moindre faux coup de gouvernail imprimé par le télégraphe du fond du cabinet des Tuileries peut jeter l'Europe dans une nouvelle guerre de Trente ans ou la faire rentrer dans un puissant équilibre. Supposons M. de Talleyrand appelé au conseil secret de son pays, et tâchons d'arracher à son sépulcre ce qu'il aurait dit de son vivant.

XXXII

Il aurait commencé, sans doute, selon sa puissante méthode analytique, par considérer d'un coup d'oeil et par caractériser sans illusion l'état de l'Europe, afin d'y faire prendre à la France la position juste, forte et pacifique, sur ce champ de manoeuvre de la diplomatie; il aurait cherché, en méprisant les préjugés populaires et les forfanteries soldatesques, quel était et où était le système d'alliance actuel le plus propre à assurer l'existence, la durée, la prépondérance légitime de la France, tout en maintenant le plus longtemps possible à l'Europe l'inappréciable bienfait de la paix.

Or voici, selon nous, comment la géographie diplomatique de l'Europe se serait dessinée à ses yeux exercés, et comment il aurait, de ce coup d'oeil de haut sur les choses, conclu au système le plus actuel d'alliance, soit pour la guerre, soit pour la paix, convenable à son pays. Il faut être très-hardi pour oser le dire; mais, du fond du sépulcre ou du fond de la retraite, hors des choses humaines, on est très-hardi. Permettez-moi donc de prêter à cette grande ombre la parole très-pâle d'un de ses disciples:

XXXIII

«Déroulez-moi sur cette table la carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, aurait-il dit à ses auditeurs, et suivez mon doigt sur ces continents, ces îles, ces mers, qui sont chacun une lettre de cet alphabet diplomatique de puissances, et qui forment en se combinant la langue politique et les systèmes de guerre ou de paix de tout l'univers. Il y a beaucoup de morts, beaucoup de cadavres de puissances dans tout cela; nous vous en parlerons bientôt à leur place, mais nous vous parlons d'abord des vivants.

«Voici d'abord l'Angleterre, la plus bornée par l'espace insulaire de son domaine, la plus répandue, et on pourrait dire la plus universelle de toutes les puissances politiques (à l'exception de la Chine) qui ont jamais occupée une part du globe. Quelle que soit l'antipathie plus ou moins jalouse que l'on puisse porter comme Français à l'Angleterre, il suffit d'être homme pour s'enorgueillir, comme homme, d'une puissance de civilisation, de richesse, de commerce, d'intelligence, de navigation, d'armées de mer et d'armées de terre, capable d'avoir créé, dans cette poignée d'Anglo-Saxons, sinon les maîtres, du moins les modèles des peuples civilisés.»

LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)