Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 18
«Ce million d'apôtres armés vomis par la république française leur paraîtront une insulte plus qu'un secours à leur patrie; le patriotisme éternel se révoltera contre la propagande révolutionnaire; ils se rangeront autour de leurs gouvernements, un moment abandonnés, pour défendre le pays, le foyer, l'honneur national, en ajournant une liberté conquérante, flétrissante; les armées refréneront les populaces, elles s'entre-choqueront bientôt avec les envahisseurs français; victoire ici, défaite là, mêlée partout; coalition certaine des peuples et des rois contre ce débordement des baïonnettes françaises; refoulement inévitable de la France sur toute la ligne.
«Et qu'arrivera-t-il à l'intérieur? Enivrement si on est vainqueur, et proclamation du premier général populaire et victorieux comme dictateur de la république, c'est-à-dire recommencement d'un Napoléon de génie ou sans génie, et destruction de la liberté dans son propre foyer. Si, au contraire, on est vaincu, démoralisation générale, mesures de terreur pour arracher l'or et le sang dévorés par la guerre universelle, résistance du peuple à livrer son or et ses enfants, accusations de trahison, spoliations, emprisonnements, échafauds, fin de la terreur par l'horreur du monde, ajournement à un autre siècle de la liberté. Voilà, en quelques mots, le résultat logique de cette diplomatie de la démence!
XII
«Il y a un autre parti à prendre par le cabinet de la république: c'est de déclarer la paix à toutes les puissances qui ne se déclareront pas en guerre avec elle; c'est de respecter les limites, l'existence, la forme, quelle qu'elle soit, de tous les gouvernements adoptés par tous les peuples; c'est de déclarer la république française compatible avec toutes ces formes de gouvernement, dont elle n'a pas le droit de discuter la convenance avec d'autres idées, d'autres moeurs, d'autres intérêts, d'autres nationalités; c'est de la déclarer héritière de tous les traités de limites établis, même contre elle, à d'autres époques, et de promettre au monde qu'elle ne revendiquera des rectifications éventuelles à cette géographie des puissances que de concert commun avec tous les autres peuples, lorsque des événements imprévus viendraient à motiver, en congrès général, le remaniement européen, en ajoutant que, ce qu'elle accepte pour la France, elle l'exige naturellement pour les autres, et qu'elle prendra fait et cause, si cela lui convient, pour toute nation qu'une puissance étrangère voudrait contraindre ou opprimer dans son libre développement d'institutions.»
Ce fut cette diplomatie, UNANIMEMENT adoptée par le gouvernement de 1848, qui jeta sur les matières incendiaires de l'Europe la poignée de cendre qui rassura et pacifia la France et l'Europe.
Le peuple, il faut le reconnaître, fut aussi éclairé que le gouvernement; les partis même, et les plus exaltés, applaudirent à cette répudiation de la guerre pour la guerre; l'esprit de liberté étouffa l'esprit de conquête. Ce fut le jour de la plus haute sagesse de la France depuis 1789: ce jour prouva que l'expérience profite aussi même aux révolutions.
Je n'eus que l'honneur d'avoir pris, avec _tous_ mes collègues, l'initiative d'une pensée juste qui était dans la raison publique. Et qu'arriva-t-il?
XIII
Il arriva ceci: c'est que tous les cabinets européens sans exception, les plus hostiles à la France, et surtout à la France sous la dénomination de république, eurent la bouche fermée et la main désarmée par cette déclaration d'inviolabilité de tous les territoires, de tous les gouvernements et de tous les traités, même les plus onéreux pour la France; c'est qu'aucun gouvernement, monarchique, représentatif ou républicain, n'eut le prétexte d'appeler ses peuples aux armes contre une république qui respectait chez les autres les inviolabilités inoffensives qu'elle revendiquait pour elle; c'est que les peuples, au lieu de s'indigner et de se lever contre une France conquérante ou menaçante de leurs foyers, conçurent une partialité bienveillante pour une France respectueuse envers tous les territoires et envers toutes les formes d'institutions nationales des autres contrées; c'est que cette loyauté équitable de la France popularisa à l'instant le nom de la nouvelle république dans toute l'Europe, et prédisposa, sans aucune immixtion propagandiste du cabinet républicain, tous les peuples voisins à se donner des institutions représentatives modelées de plus ou moins près sur la France; c'est que Berlin, Vienne, Turin, Milan, Naples, Rome, Florence, Londres même et Dublin s'émurent d'une sympathie spontanée pour la France; c'est que, bien loin de pouvoir penser à former des coalitions nationales contre nous, les princes et les gouvernements eurent assez à faire pour se préserver eux-mêmes du contre-coup de notre sagesse; c'est qu'enfin, après trois mois seulement d'une telle diplomatie pratiquée religieusement dans le cabinet français, la France n'avait qu'à choisir entre tous les systèmes d'alliances qu'il lui conviendrait d'adopter. Je pus dire à la tribune, sans être contredit par personne en Europe, le jour où la France, debout dans sa représentation souveraine, eut à nous demander compte de sa diplomatie: «Nous nous présentons à vous avec la paix conservée et avec les mains pleines d'alliances; vous choisirez!»
XIV
Il n'y eut que trois tentatives folles, coupables et insignifiantes de propagande armée contre les gouvernements voisins par des bandes furtives et désavouées du gouvernement français, une incursion d'une poignée de Parisiens en Belgique, une incursion d'une poignée d'Alsaciens sur le territoire de Bade, une incursion d'une poignée de Savoyards et d'ouvriers lyonnais à Chambéry.
L'incursion en Belgique fut avortée aussitôt que conçue, par l'entente loyale entre les deux gouvernements.
L'invasion de Chambéry fut réprimée par le commissaire de la république à Lyon, le jeune Arago, qui se hâta de m'informer de cette violation de territoire.
J'offris moi-même au gouvernement sarde de prêter les soldats de la France au gouverneur de Chambéry, si ses carabiniers ne suffisaient pas pour expulser les envahisseurs.
L'invasion dans l'État de Bade fut dissoute immédiatement par les agents de la république envoyés par moi dans les États de Bade.
Aucun de ces gouvernements étrangers n'eut à accuser la république de ces fuites de gaz démagogique échappées de France par les fissures de notre territoire en ébullition.
Notre système diplomatique d'inviolabilité des peuples et des trônes en fut confirmé au lieu d'en être altéré; au lieu de demander une réparation, le cabinet républicain n'eut à recevoir que des remercîments. Il en fut de même à Londres, où la grande manifestation radicale des trois cent mille _chartistes_, qui était venue nous demander le concours de deux ou trois cent mille ouvriers français, ne reçut de nous que le refus le plus sévère de prêter un seul Français à des excitations de guerre civile contre un gouvernement avec lequel nous étions en paix.
Il en fut de même à Dublin, quand les fauteurs de l'insurrection irlandaise vinrent, par l'organe de leur chef, me sommer publiquement à l'hôtel de ville, à la tête d'un rassemblement populaire, d'appuyer l'insurrection de l'Irlande contre l'Angleterre. Ma réponse, publique aussi, fut la réprobation la plus éclatante de toute intervention de la république française dans les insurrections intestines d'une partie de la Grande-Bretagne contre la mère-patrie.
L'Angleterre devrait s'en souvenir aujourd'hui, où elle intervient à haute voix à Naples et ailleurs par les incitations de ses ministres dans leurs harangues, et par la présence de ses volontaires devant Gaëte, contre des princes avec lesquels elle est en paix; intervention insurrectionnelle qui est le droit public de la guerre civile et le droit des gens de l'insurrection.
La guerre est déplorable sans doute; mais elle est respectable quand elle est purement nationale, c'est-à-dire quand elle est le soulèvement spontané et quelquefois héroïque des opprimés contre les oppresseurs. La guerre civile, au contraire, portée, formulée, encouragée par un gouvernement étranger contre des gouvernements avec lesquels ce gouvernement étranger n'est pas en guerre, cette guerre civile-là n'a pas eu de nom jusqu'ici dans la langue de la diplomatie, dans le vocabulaire du droit public; elle en aurait un désormais, elle s'appellerait _la guerre britannique_. Malheur aux ministres qui trempent leurs noms, jusque-là honorables, dans le sang de cette diplomatie de l'insurrection par fantaisie, et de la guerre civile par volontaires!
XV
Il en fut de même, enfin, pour la Pologne, quand, à la tête d'une émeute de trente mille vociférateurs recrutés dans les rues de Paris, les Polonais voulurent nous imposer la folie d'une déclaration de guerre au continent tout entier pour la cause malheureusement trois fois jugée de la Pologne. Je leur répondis que la France ne se laisserait jamais dicter sa politique par des étrangers, et que c'était aux Polonais de ressusciter la Pologne. Ils s'en vengèrent quelques jours après en venant, dans un tumulte nocturne, me menacer dans mon foyer d'une émeute irrésistible pour me contraindre à leur obéir: ils tinrent parole. Le 15 mai suivant, l'émeute, aux cris de: _Vive la Pologne!_ vint envahir une assemblée souveraine française, et donner à Paris le spectacle des anarchies de Varsovie. Paris tout entier se leva pour réprimer cet outrage à sa représentation, et pour désavouer cette diplomatie en haillons qui jetait des cris sans les comprendre. Il ne fut pas donné à une diplomatie d'émigrés de dicter des lois à la nation française.
Cette diplomatie provisoire ne démentit pas, dans la tempête, la diplomatie de la France dans les temps réguliers; elle n'eut que le mérite des gouvernements de transition, elle ne compromit rien de l'avenir. L'esprit de M. de Talleyrand, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante, l'esprit qui a pour objet la conquête des idées, au lieu de la conquête des territoires, était resté dans le cabinet des Tuileries.
XVI
Maintenant un autre gouvernement a surgi; mais la France est toujours la France, la vérité diplomatique est toujours la vérité. Examinons l'état de l'Europe à la minute juste où le temps et les événements nous ont porté. L'aiguille change de chiffre sur le cadran des temps, mais c'est toujours le même cadran.
XVII
La première chose à rechercher pour un grand diplomate, c'est un principe, un principe dirigeant de toute diplomatie théorique ou pratique pour son pays et pour tous les pays du globe constitués en nations. Les nations, ces individualités, agissent diplomatiquement les unes sur les autres par cette pression mutuelle qui s'exerce dans la guerre, dans la paix, dans les négociations, dans les congrès, dans les traités d'un bout du monde à l'autre.
Si la diplomatie civilisée n'a point ce principe dirigeant dans ses conseils, ce n'est plus la diplomatie: c'est la barbarie, la violence, l'astuce, l'ambition, l'égoïsme national, bouleversant partout et sans cesse les sociétés humaines, et ne reconnaissant de juste que son intérêt, de morale que la victoire. Nous en avons vu et nous en voyons en ce moment même sous nos yeux des exemples dans des contrées voisines. Cet athéisme à ce qu'on appelle le _droit public_, ce défi à la conscience du genre humain, ce mépris de l'honnêteté en diplomatie, cette lâcheté devant ce qui est fort, cette oppression de ce qui est faible, ce _Væ victis_ jeté impudemment à tous les droits, ce _Sauve qui peut_ de tous les traités, cette déroute de toute diplomatie, ont un succès de scandale pour un jour, et amassent des charbons dévorants sur les cabinets qui les osent. C'est une diplomatie qui réussit quelquefois aux grand Frédéric, aux Napoléon Ier, aux colosses d'ambition et de talent, mais qui ne va qu'à eux. Les grands crimes ne siéent pas aux petits moyens. Ces enjambées du monde veulent des géants, et encore ces géants trébuchent-ils tôt ou tard dans leur carrière; mais les pygmées!... qu'en sera-t-il?
Donc il faut un principe fondamental permanent; nous ajoutons honnête, de diplomatie à tout cabinet national. Où trouver ce principe? On en a inventé des centaines jadis et aujourd'hui, chez nous et ailleurs, selon les besoins de la circonstance et selon l'engouement passager et ignorant des masses populaires auxquelles on jetait en pâture ces soi-disant principes diplomatiques afin de donner un air de science à la perversité, et de profondeur au vide.
On a préconisé longtemps le principe dit _machiavélique_, c'est-à-dire le principe de l'_utile_, sans considération des moyens d'astuce, de mensonge et de violence qui feraient pendre un scélérat, et qui glorifieraient un diplomate. On a osé s'écrier, comme Mirabeau dans une fanfaronnade d'éloquence et de dépravation: LA PETITE MORALE TUE LA GRANDE. Comme s'il y avait deux morales et deux consciences dans le ciel et sur la terre! comme si la politique était hors la loi de Dieu! comme si la moralité ou l'immoralité diplomatique était autre chose que du crime ou de la vertu à plus grandes proportions que le crime ou la vertu à petites proportions du scélérat ou de l'honnête homme! Et à quelle mesure, dirons-nous aux partisans nombreux de ce sophisme, à quel degré du thermomètre moral reconnaîtrez-vous que l'immoralité change de nature, et que ce qui était crime dans le petit nombre devient moralité dans le grand nombre? Qui est-ce qui graduera cette échelle de la justice ou de la perversité diplomatique? Qui est-ce qui osera dire, le doigt sur l'échelon: Ici finit le crime, là commence la vertu; ce fourbe, au-dessous du chiffre convenu, est un fourbe; au-dessus, c'est un Richelieu ou un Mazarin; ce meurtrier, qui ne tue qu'un de ses semblables, est meurtrier; ce souverain, qui a cent mille baïonnettes à sa suite et qui égorge une nation, est un honnête homme? Un tel principe n'a duré pour les hommes pensants que le temps de l'analyser et de le maudire. Malheureusement il dure encore pour les multitudes: mais les multitudes sont nées pour être la proie des sophismes; voilà pourquoi elles sont éternellement esclaves. N'en parlons pas.
XVIII
On a inventé plus tard le principe de l'ambition toujours légitime des cabinets, pourvu que cette ambition _per fas aut nefas_ eût pour objet et pour résultat l'agrandissement de la puissance, ou dynastique ou nationale, des États; le principe de l'accroissement illimité et toujours légitime des peuples ou des rois, faux principe qui ne se résume que dans ce qu'on a appelé la monarchie universelle, principe qui a été porté à son apogée par les Grecs sous Alexandre le Grand, par les Romains sous les consuls et les Césars, par les Barbares sous Charlemagne, par les Arabes sous Mahomet, par les Espagnols et les Germains sous Charles-Quint et sous Napoléon, principe qui a été chaque fois démenti par le soulèvement du genre humain contre ces ambitions du monde, qui, non contentes d'aspirer à le fondre dans l'unité de la servitude, aspiraient encore à assujettir d'autres planètes pour que l'infini de leur orgueil remplît l'infini de l'espace! La Providence a soufflé pour toujours sur ce principe de l'accroissement indéfini des peuples, et il n'en est resté qu'un peu de noms et beaucoup de cendres. L'unité de l'univers dans la servitude est le rêve de l'homme; la diversité dans l'indépendance est la loi de Dieu.
XIX
On a inventé et on cherche encore à réchauffer aujourd'hui le principe de la diplomatie par conformité de religions entre les peuples. L'Europe aventureuse briserait à la fois l'Europe, l'Afrique et l'Asie, si elle écoutait ces publicistes de fantaisie; qui, déistes à Paris, se proclament chrétiens en Chine, en Cochinchine, en Australie, en Syrie, à Constantinople, à Ispahan, à Calcutta, et qui mettent hors la loi de la diplomatie et de l'indépendance un grand tiers du globe, sous le prétexte d'un christianisme diplomatique qu'ils ne professent que dans leurs protocoles.
Si ce principe de l'unité de civilisation chrétienne _par les armes_ sur tout le globe était vrai en Asie et en Afrique, il serait vrai, sans doute, en Europe; s'il était vrai contre les peuples qui ne sont pas chrétiens, il serait vrai contre les peuples qui ne sont pas orthodoxes; la guerre et l'extermination seraient de droit divin entre les catholiques et les schismatiques; un symbole de foi serait inscrit sur tous les drapeaux opposés des cultes qui se partagent le continent; les catholiques ne reconnaîtraient que des catholiques pour nationalités légitimes et indépendantes, les grecs que des grecs, les anglicans que des anglicans, les luthériens que des luthériens, les calvinistes que des calvinistes; Russes, Prussiens, Anglais, Irlandais, Hollandais, Belges, Français, Espagnols, Italiens, seraient dans un antagonisme permanent et universel; la terre ne serait qu'une sanguinaire anarchie au nom du ciel. Un tel principe de diplomatie, que des fanatiques hors de sens cherchent à exhumer des croisades de Mahomet, ne laisserait ni une conscience libre ni une race indépendante sur le globe. La moitié de l'humanité serait éternellement occupée à massacrer l'autre moitié; et, ces moitiés de croyants se divisant de nouveau en sectes antipathiques, l'humanité tout entière finirait par être immolée au dernier croyant! Ce principe d'exclusion du droit public pour cause de non-conformité religieuse peut être la diplomatie des _derviches_ et des _fakirs_, mais ne pourra jamais être la diplomatie des hommes d'État.
XX
Enfin on vient tout récemment de découvrir un autre principe de diplomatie, à Paris, à Turin, à Londres, pour la convenance d'un petit prince des Alpes, qui éprouvait le besoin de devenir une grande puissance, et de peser du poids de trente millions de sujets et d'une armée de cinq cent mille hommes à côté de la France, et, qui sait? peut-être un jour sur la France!
Ce principe, c'est ce qu'on appelle en ce moment le principe sacré, supérieur et absolu des _nationalités_. Les publicistes quotidiens de Paris et de Londres l'ont adopté avec l'enthousiasme des nouvelles découvertes et des généreux patriotismes; c'est un beau cri de guerre, mais est-ce un principe? Examinons de sang-froid.
XXI
Qu'est-ce qu'un principe? C'est une vérité qui s'applique d'une manière absolue partout et toujours, et sans se démentir jamais, à tous les temps, à tous les lieux, à toutes les circonstances. S'il n'est pas principe partout, il n'est principe nulle part; s'il est faux ici, il n'est pas vrai là; s'il est absurde en Angleterre et en France, il ne peut être absolu nulle part; ce n'est plus un principe, c'est une convenance, une utilité peut-être, une fantaisie ici, un sophisme là, un intérêt ailleurs, un mensonge partout.
Or, ce que ces écrivains bien inspirés par leur coeur, mais illusionnés par leurs nobles inspirations même, appellent le principe des nationalités, s'applique-t-il en effet partout et toujours, en tous les temps et en tous les lieux, en toutes les circonstances à tous les actes internationaux du monde politique, de manière à constituer un droit des gens, un droit public, et à servir de guide à la diplomatie des nations? Demandez-le seulement à ceux qui le proclament; demandez à la maison de Savoie si elle reconnaîtrait le droit des Piémontais conquis, des Sardes asservis, des Lombards donnés, des Génois usurpés d'hier, de s'insurger contre la maison de Savoie au nom de ce principe des nationalités, en vertu duquel la maison de Savoie insurge en ce moment des Siciliens, des Campaniens, des Samnites, des Napolitains contre leur roi, des Romagnols contre leur pape, plus Italien cent fois qu'un Piémontais, des Étrusques et des Toscans contre leur propre souveraineté grand-ducale ou républicaine, des Vénètes contre leur république, tantôt conquérante, tantôt conquise, mais toujours vénitienne de nation quand elle est libre de disposer d'elle-même.
Que vous répondra la maison de Savoie? Si elle répondait par le principe des nationalités, on lui répliquerait par un sourire; il n'y a pas un de ses appels aux nationalités qui ne soit une dérision de ce qu'elle invoque contre ce qu'elle a fait depuis qu'elle existe et contre ce qu'elle fait en ce moment les armes à la main, le sophisme sur les lèvres.
Demandez à l'Angleterre, qui professe avec un front qui ne rougit plus le principe des nationalités, parce que ce principe va peser cruellement et prochainement sur la France au delà des Alpes; demandez-lui si elle reconnaît le principe de la nationalité espagnole à Gibraltar, enclavé et retenu dans les serres de l'omnipotence cosmopolite de l'Angleterre par deux mille griffes de bronze sur ses batteries dont elle ouvre et ferme à son gré deux mers. Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités gréco-italiennes à Corfou et dans cet archipel ionien où ses vaisseaux, ses garnisons, ses forteresses et ses proconsuls arrachent à ces îles leur indépendance et à l'Italie ses archipels. Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités sur ce rocher moitié arabe, moitié italien et tout catholique de _Malte_, où elle règne à la portée de ses canons sur la Méditerranée, et où elle a usurpé des ports tout creusés par des puissances catholiques, pour en faire des ports et des arsenaux protestants plus anglais que Portsmouth. Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités à _Parga_, où elle traque des populations grecques comme des troupeaux, avec des pasteurs musulmans. Demandez-lui si elle reconnaît le principe de nationalité à Canton, à Shang-haï en Chine, où elle enclave des comptoirs anglais dans des garnisons britanniques; où elle proclame, au lieu du droit public des nations, le droit d'empoisonner les peuples de la Chine, avec impunité et privilége, au moyen de cet _opium_ qui leur donne l'ivresse, la stupidité, la mort, et qui enrichit les Anglais du salaire de cet empoisonnement national. Demandez-lui enfin si elle reconnaît le principe sacré des nationalités dans ces trois cent millions d'Indous arrachés à leurs nationalités légitimes et inoffensives, martyrisés quand ils résistent à la conquête, martyrisés quand ils se soumettent, martyrisés quand ils se révoltent contre l'oppression, et qu'ils protestent par des assassinats nationaux contre les dominateurs britanniques.
L'Angleterre ne vous répondra pas, parce qu'il n'y a rien à répondre, et ses publicistes continueront à déclamer, selon le degré de latitude, dans leurs colonnes, incendiaires en Europe, terroristes en Asie, des encouragements au principe insurrectionnel des nationalités!
Demandez à tous les États constitués de l'Europe s'ils reconnaissent ce principe des nationalités dans ces innombrables annexions de nations ou de fragments de nations qui, de gré ou de force, ont composé, avec le laps du temps, la puissance dont ces nationalités forment aujourd'hui le bloc national; demandez-le à l'Écosse, demandez-le à l'Irlande, demandez-le à la Pologne, à la Galicie, à la Silésie, à la Hongrie, à l'Ukraine, à la Crimée, à tous ces démembrements de races, de tribus, de provinces, de peuplades, de familles humaines agglomérées aux noyaux des grands empires, des grandes républiques, des grandes monarchies.