Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 17
Le hasard m'avait conduit à Londres dans ce temps-là. Je puis attester que le vétéran de la diplomatie avait la conscience de l'oeuvre honnête qu'il accomplissait, et j'ajoute, la joie intime de la conscience satisfaite.
Jamais je n'oublierai certaines matinées sombres du mois de novembre, où les brouillards froids et épais de Londres empêchaient de distinguer le jour de la nuit, et forçaient le diplomate matinal à écrire ses dépêches à la lampe, sur un petit guéridon au pied de son lit. Le prince de Talleyrand ne donnait que peu d'heures au sommeil; il passait une moitié de sa nuit dans les salons aristocratiques de Londres; il y semait ou il y recueillait négligemment ces mots qui deviennent le lendemain des indices ou des actes. C'était le moment où les conférences de Londres tenaient en suspens tous les jours la guerre ou la paix; tous les jours aussi il écrivait un compte rendu de la séance à M. Casimir Périer, qui contenait à Paris la turbulence du parti de la guerre, que le prince de Talleyrand contenait à Londres, «Connaissez-vous M. Casimir Périer? me dit un jour M. de Talleyrand.--Non, mon prince, répondis-je; vous savez que je ne veux pas servir deux maîtres, et que je ne vais point à la cour du nouveau roi tout en faisant des voeux pour que son gouvernement résiste à cet entraînement posthume qui porte le parti napoléonien aux champs de bataille.--Eh bien, reprit-il, priez la Providence de conserver M. Casimir Périer à la France. M. Casimir Périer, en ce moment, poursuivit-il, c'est l'homme nécessaire entre tous les hommes, c'est l'axe du monde; je ne suis ici que son porte-voix; son esprit et le mien soufflent sur les mêmes tempêtes pour les apaiser, lui sur la France, moi sur l'Europe. Que la Providence nous assiste; en tout temps, voyez-vous, les choses se personnifient dans un homme; et cet homme n'est plus un homme: il devient une puissance divine de destruction ou de conservation pour tout un monde. Qu'était-ce que M. Casimir Périer il y a six mois? Eh bien, c'est aujourd'hui le destin de l'Europe. Que le courrier de la France nous apporte aujourd'hui la nouvelle du renvoi ou de la mort de M. Casimir Périer, et, moi-même, je ne suis plus rien ici; car c'est sa force pacifique au conseil du roi de France qui me donne ma force ici pour rassurer, intimider ou contenir les passions de l'Europe.» Et, en reprenant sa plume pour continuer, de sa fine écriture, sa dépêche à M. Casimir Périer, il laissait voir sur son visage, pâle, ridé, et cependant toujours gracieux, de vieux diplomate, une auréole de satisfaction honnête et puissante, qui semblait dire: Cette diplomatie, tant calomniée par l'ignorance du vulgaire, a aussi sa foi; car elle a aussi sa vertu.
L
J'avoue que le spectacle de ce diplomate, de si équivoque renommée dans sa vie privée, usant ses dernières forces, sans intérêt d'ambition et sans autre rétribution que les injures des journalistes et des tribunes en France, à retenir le monde sur la pente des catastrophes, m'inspira pour ce vieillard un respect qu'il n'avait pas mérité toujours, mais qu'il méritait au soir de sa vie.
Peu de temps après, il se retira pour toujours des affaires actives, se bornant, dans son magnifique loisir, à rechercher le commerce des hautes intelligences de tous les temps, à mépriser, avec une légitime insolence, la foule incapable de le comprendre, et à donner gratuitement des conseils aux rois, quand ils lui en demandaient.
Il fut diplomate jusque dans son dernier soupir. Soit ressouvenir de son premier état, soit regret du scandale qu'il avait donné aux hommes religieux en sortant du sanctuaire, quoique affranchi de ses liens sacerdotaux par le souverain pontife, soit désir de laisser une mémoire en paix avec tout le monde, il négociait secrètement, depuis quelques années, une réconciliation consciencieuse ou politique avec l'Église, par l'intermédiaire de l'archevêque de Paris: il voulait une sépulture chrétienne en terre chrétienne. Elle était au prix d'une réhabilitation et d'une profession de foi qu'il avait rédigée de sa main prudente jusque dans le protocole de la mort; mais ce protocole, il avait résolu de ne le livrer à l'autorité ecclésiastique que posthume. Les pieux ministres du repentir et de la réconciliation suprême attendaient, dans un appartement de son palais, l'heure d'être appelés au chevet du mourant; lui-même, il épiait pour ainsi dire son dernier soupir, ne voulant ni avancer ni reculer d'une minute la signature de son traité de conscience avec ce monde et avec l'éternité; ultimatum des vivants et des morts, sur lequel il ne voulait pas avoir à revenir.
Le roi Louis-Philippe sortit à pied de son palais, et vint recueillir en ce moment son avant-dernier mot. Le roi, encore valide, et le vieux diplomate expirant, s'enfermèrent sous le rideau du lit pour que personne n'entendît leur entretien. Quelle alliance conseilla M. de Talleyrand? quelle politique adopta le roi? quel legs diplomatique pour la France fut légué par le grand esprit? quel legs fut accepté par le roi dans ce testament? Nul ne le sait, nul ne le saura tant que les papiers de ce roi, qui écrivait tant, ne seront pas révélés à l'histoire.
LI
Immédiatement après le départ du roi: «_Il est temps_, dit le mourant à sa nièce, faites entrer le ministre du ciel.» Et il lui remit la rétractation de sa vie épiscopale.
Grâce à cet acte, il fut enseveli dans toutes les dignités du sépulcre.
LII
Six jours avant, j'avais dîné chez lui, pour la seconde fois, presque en famille, dernier convive de ceux qu'il aimait à réunir toutes les semaines à sa table. J'assistai, par respect pour la haute intelligence humaine, à sa sépulture. Son hôtel, ou plutôt son palais, était plein, depuis l'atrium jusqu'au salon, d'une foule immense et somptueuse, dans tous les costumes, sous toutes les décorations de toutes les époques où il avait joué les grands rôles de la vie sociale, et rendu des services publics ou des services personnels à cette multitude de clients. C'étaient les ministres de la religion, avec lesquels sa dernière signature l'avait réconcilié quelques jours auparavant, et qui venaient constater tardivement sa résipiscence; les ambassadeurs de toutes les cours, avec lesquelles il avait négocié depuis Louis XVI, le Directoire, la République, l'Empire, les deux Restaurations, la monarchie légitime et illégitime, qui lui devaient les mêmes honneurs; les anciens sénateurs, les nouveaux pairs de France, les membres de l'Institut, fiers d'avoir compté dans leurs rangs l'art de négocier comme le premier des arts de la paix; les employés du ministère des affaires étrangères sous tous les régimes, qui tous avaient eu à se louer de sa bonté et à profiter de ses leçons; enfin quelques vieux survivants de son cabinet intime, rouages inconnus de la grande machine européenne, rédacteurs consommés de ses hautes pensées, qui l'avaient d'autant plus admiré qu'ils avaient, pour ainsi dire, plus vécu à son ombre ou dans sa sphère. Ceux-là étaient sortis, en simple habit noir, de leur retraite, non pour être remarqués, mais pour se rendre à eux-mêmes le témoignage de la fidélité de leur mémoire et de leur reconnaissance au delà du tombeau.
Les marches du grand escalier étaient bordées d'une domesticité depuis longtemps rentrée dans la retraite, mais dont les larmes attestaient l'attachement qu'ils portaient au plus indulgent et au plus libéral des maîtres. Cette foule rappelait les jours de 1814, où, dans un congrès intime entre l'empereur de Russie, le roi de Prusse, les ministres de toute l'Europe et le souverain diplomate, ce même palais d'un particulier avait vu disposer du sort de l'Europe, et la paix sortir de la guerre dans cette même capitale dont la guerre était tant de fois sortie pour le malheur de tous et pour la gloire d'un seul! Princes de l'Église, débris vivants de l'Assemblée constituante, amis encore vivants de Mirabeau, survivants des échafauds de la Convention, émigrés compagnons de sa proscription d'Amérique, membres dépaysés aujourd'hui du Directoire, dignitaires, maréchaux, généraux, ministres de l'Empire, royalistes de 1814, auxquels un mot de ce mort avait rendu le trône et la cour de deux rois; courtisans de l'illégitimité d'Orléans, dont il avait ratifié l'avénement à la couronne pour franchir un abîme par un expédient; plénipotentiaires de toutes les puissances, qui venaient honorer, dans ce plénipotentiaire de la nation et de la paix, cette diplomatie reine des rois, souveraineté de la raison, providence invisible des peuples qui régit le monde en le pondérant: tout cela, disons-nous, donnait à cette sépulture l'aspect d'un congrès plus que d'un cortége funèbre; congrès posthume auquel il ne manquait que l'âme de tous les congrès de ce siècle. Mais que disons-nous? le grand diplomate, quoique muet et inanimé, n'y manquait pas. Sa mémoire négociait encore, du fond de ce cercueil, avec tous les partis, compensant les offenses par des services, les injures par des éloges, les vengeances par des honneurs, et reconnaissant tous, au moins, ainsi par leur présence, que quelque chose de grand venait de s'évanouir des conseils de l'Europe, et que la sagesse de ce monde venait de baisser d'un grand poids!
Quant à moi, sans honorer, dans le prince de Talleyrand, des personnalités peu honorables et des versatilités de services qui diminuent immensément la dignité de la vie et le prix même de ces services, je n'ai pu m'empêcher de professer toujours la plus haute estime pour le diplomate de la vraie révolution de 89, le diplomate de la paix, le pondérateur de l'équilibre, le conservateur économe de la vie des peuples au milieu de ces prodigues du sang d'autrui, qu'on appelle les gagneurs de batailles; et, toutes les fois qu'il y a eu, depuis les obsèques de ce grand négociateur, une de ces crises européennes que les ambitions dénouent avec des alliances ou tranchent avec l'épée, je n'ai pu m'empêcher de me demander curieusement à moi-même: QU'AURAIT CONSEILLÉ À SON PAYS, DANS CETTE CIRCONSTANCE, M. DE TALLEYRAND?
Ce sont ces conseils présumés de M. de Talleyrand dans les circonstances où s'est trouvée et où se trouve aujourd'hui la France, qui vont faire le sujet de ce second entretien sur la littérature diplomatique.
LAMARTINE.
LXe ENTRETIEN
SUITE DE LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.
I
Je vous disais, en finissant le dernier Entretien, qu'à chaque crise ou même à chaque question diplomatique posée par les événements depuis la mort du suprême diplomate, je m'étais toujours involontairement demandé: «Qu'aurait conseillé ici à la France M. de Talleyrand?»
Je vais mettre en scène ce dialogue du mort avec les vivants, et faire parler cet oracle du fond de son sépulcre, autant du moins que ma faible intelligence et ma sagesse bornée peuvent interpréter les pensées présumées de cette forte tête et de cette grande vue sur les affaires humaines.
II
Toute diplomatie avait cessé d'exister pour M. de Talleyrand du jour où Napoléon, promu à l'empire par sa propre volonté et par les victoires de ses armées, avait résolu de substituer les conquêtes aux alliances, et de détruire au profit de la France tout l'équilibre européen.
Qu'est-il besoin d'alliance à qui veut régner partout?
Qu'est-il besoin d'équilibre à qui ne peut souffrir d'indépendance?
Qu'est-il besoin de paix à qui est résolu de ne faire de pacte qu'avec la victoire?
Aussi, de ce jour-là, M. de Talleyrand se retira dans son inutilité et dans sa prévision des catastrophes: «À quoi servirais-je désormais? dit-il à Napoléon: vous êtes la guerre et l'omnipotence, je suis la transaction et la paix; le moindre de vos soldats est un plus grand diplomate que moi; vos congrès sont des champs de bataille; entre le monde et vous il n'y a d'arbitre que le destin: vous êtes un dieu de la force, je ne suis qu'un homme de pondération: allez où va le hasard, je me récuse et je m'efface.»
III
Madrid, Lisbonne, Bellune, Essling, Wagram, Moscou, Dresde, Leipsick, Paris, l'île d'Elbe, Waterloo, Sainte-Hélène, victoires, conquêtes, retours, défaites, déroutes, double invasion de la France en une seule année, exil, proscription, coalition universelle contre nous, furent les résultats de la diplomatie de Napoléon. De cette immense ruine, M. de Talleyrand sauva la France et l'équilibre de l'Europe. Les deux diplomaties furent jugées.
IV
On a vu comment, sous la monarchie de Juillet, M. de Talleyrand sauva la paix aux conférences de Londres.
Une fois M. de Talleyrand mort, nul de nos hommes d'État, quoique éminents, n'avait sur le roi Louis-Philippe et sur les cabinets européens l'ascendant, l'expérience et l'autorité acquise nécessaires pour diriger d'une main magistrale le système extérieur de la France. La diplomatie errait comme un aveugle, à tâtons, d'un pôle à l'autre; le roi seul avait une volonté fixe, la paix, non parce qu'elle est la paix, mais parce qu'elle est l'immobilité.
Cette volonté diplomatique du roi Louis-Philippe était sans cesse contrariée et contrainte par les cabales parlementaires, qui reprochaient à ce gouvernement sa seule vertu, et qui lui remettaient sans cesse sous les yeux, comme un contraste, les grandeurs de Napoléon, sans parler jamais des catastrophes et des expiations de ce génie qui avait dépensé deux fois la France pour payer sa gloire personnelle.
Tantôt on poussait la diplomatie de Louis-Philippe à la restauration chimérique de la Pologne, restauration que Napoléon lui-même, à la tête de sept cent mille hommes et campé à Varsovie, n'avait pas osé tenter.
Tantôt on la poussait à humilier ou à coaliser l'Allemagne au nom des limites du Rhin; tantôt à braver l'Angleterre, qui ne pouvait que s'en réjouir, en conquérant en Afrique un onéreux empire dont la France aurait la charge et dont l'Angleterre nous couperait la route en cas de guerre par de nouveaux Trafalgars et par d'autres Aboukirs.
L'Algérie était certainement un bras de la France engagé à perpétuité avec cent millions et cent mille hommes de l'autre côté d'une mer qui n'est pas à nous; diminution immense de nos forces actives, de nos budgets, de nos soldats, gage de dépendance donné à l'Angleterre toujours prête à nous dire: «Ou la paix servile, ou l'Algérie perdue, comme l'Égypte sous Napoléon, grâce à nos escadres et aux Arabes soulevés par nous contre votre naissante colonie!»
V
Tantôt on la poussait, par je ne sais quel engouement contre nature, à s'armer pour le démembrement de l'empire ottoman en faveur d'un pacha d'Égypte, ci-devant marchand de tabac à Salonique, ami des Anglais, révolté contre le sultan son maître; à donner ainsi, aux dépens de la Turquie, notre alliée naturelle, un empire arabe aux Anglais, pour doubler ainsi leur empire des Indes, et à livrer, d'un autre côté, l'empire ottoman, affaibli d'autant, à la Russie; politique à contre-sens de tous les intérêts de la France, que M. Thiers eut l'inconcevable tort d'adopter un moment, je ne sais par quelle concession de bon sens aux nécessités de tribune, mais dont sa justesse d'esprit ne tarda pas à apercevoir le vide, et qu'il jeta à la mer en se retirant du ministère, comme on noie ses poudres avant de rendre son pavillon.
VI
Certes M. de Talleyrand n'aurait pas eu assez de sourires de dédain pour de tels renversements de toute diplomatie sensée dans le cabinet des Tuileries, sous les ministres parlementaires de Louis-Philippe. Engager la guerre générale avec l'Europe pour qu'un pacha factieux du Kaire fumât sa pipe à Damas, à Alep, à Constantinople, cela ressemblait tout à fait à la diplomatie prêchée aujourd'hui à la France par les publicistes garibaldiens, poussant la France à risquer ses trésors de paix, de sécurité, d'or et de sang français, pour qu'un duc de Savoie, brave, aventureux et ambitieux de chimères, fasse des entrées capitoliennes à Florence, à Rome et à Naples!
C'est à l'Angleterre seule de se féliciter du démembrement de l'empire ottoman par Méhémet-Ali, ou de la promenade monarchique du roi de Piémont en Italie pour y lever une armée de quatre cent mille hommes concentrés dans la main d'un client obligé des Anglais.
Louis-Philippe, convaincu par son bon sens à courte vue du danger de ces politiques guerroyantes, chercha à s'affermir par des alliances.
Or savez-vous quel système lui conseillèrent les ministres de ce qu'on appelait alors le _tiers-parti_ dans les chambres, ministère d'honnêtes et discrets légistes, ministère jaloux qui dissertait agréablement aux oreilles de la médiocrité, et qui n'inspirait de la jalousie à personne? Ils inventèrent pour la France ce qui n'avait jamais été inventé avant eux en diplomatie, l'alliance avec les petites puissances, c'est-à-dire l'alliance de la force avec la faiblesse, l'alliance de la grandeur avec la petitesse, l'alliance de quarante millions d'hommes avec des puissances de trois ou quatre cent mille sujets, l'alliance d'un budget d'un milliard avec des indigents et des nécessiteux qui ont à peine de quoi solder la sentinelle veillant à leur porte; alliance qui compromet sans cesse les grands États dans la cause des petits, sans que les petits États aient d'autres secours à porter aux grands que leur faiblesse et leur insignifiance; alliance qui donne pour ennemis éventuels à la France l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, et qui lui donne pour amis Bade ou Turin! Le nom justement respecté de l'honnête homme qui inventa cette sublimité diplomatique est sur mes lèvres; mais je ne le nommerai pas, par considération pour sa probité politique digne de meilleures inspirations. Cette grotesque invention du monde renversé prouve seulement que l'éloquence n'est pas de la diplomatie, et qu'entre le barreau et la tribune il y a la distance des affaires privées aux affaires publiques.
VII
Un autre ministre, dont le seul défaut était de ne douter jamais de lui-même, conseilla au roi de chercher le prestige de sa maison dans des alliances matrimoniales en Espagne. L'ombre de Louis XIV apparut dans le cabinet révolutionnaire des Tuileries. L'Espagne se prêta à cette illusion; tout le parti orléaniste s'écria unanimement que la monarchie illégitime était pour jamais légitimée par cet acte de foi de la cour d'Espagne dans la solidité du trône de Juillet.
Je me souviens du jour et de l'heure où le ministre de la maison d'Orléans tira le rideau qui voilait cette négociation et cette alliance, et où le pays jeta un cri d'admiration irréfléchie à l'aspect de ce chef-d'oeuvre.
Il y avait une nombreuse réunion d'hommes politiques de toutes nuances, encore vivants, chez moi ce jour-là. «Eh bien, qu'en dites-vous?» me disaient quelques-uns d'entre eux avec un air de triomphe. «Écrivez, leur répondis-je, que d'ici à six mois la maison d'Orléans aura cessé de régner en France.»
Ils sourirent d'incrédulité, comme on sourit à un paradoxe. J'eus quelque peine à leur faire comprendre qu'un pacte de famille était un contre-sens diplomatique à une monarchie élective et révolutionnaire en France, que la nation se soulèverait inévitablement à cette nouvelle, comme à une déclaration de guerre au principe révolutionnaire de Juillet, et que des défis d'opinions répondraient promptement au dedans à ce défi diplomatique de la couronne.
Quant au dehors, il me fut moins difficile de leur démontrer que l'Angleterre considérerait immédiatement ce pacte de famille en Espagne comme une déclaration de guerre à ses influences à Madrid; que Louis-Philippe lui paraîtrait un transfuge de son alliance dans une alliance dynastique indépendante de l'Angleterre, et qu'à partir de cet acte (prise de possession de l'avenir en Espagne, pierre d'attente de l'union des deux monarchies, la France et l'Espagne), le cabinet de Londres abandonnerait le cabinet d'Orléans à l'animadversion des puissances du Nord, animadversion que l'Angleterre seule avait contenue jusqu'à ce jour.
VIII
Ces six mois écoulés, la monarchie d'Orléans n'existait plus.
Jamais une prévision si simple aurait-elle échappé à M. de Talleyrand? et, s'il eût vécu alors, n'aurait-il pas dévoilé à Louis-Philippe la ruine qui se cachait sous cette apparente consolidation de son trône?
IX
La république de 1848, étonnement soudain de l'Europe et de ceux-là même qui la saisirent pour la diriger, eut à délibérer inopinément, le lendemain d'une révolution complète, sur la diplomatie qu'elle adopterait à la face de la France et du monde.
Appelé par le hasard à formuler et à motiver en une seule nuit cette diplomatie, dont tous les liens et toutes les traditions venaient de se briser en un seul jour, je ne manquai pas d'évoquer en silence l'esprit de l'Assemblée constituante, qui avait toujours été l'âme de M. de Talleyrand tant que Napoléon avait souffert la sagesse dans ses conseils, et je me demandai, avant d'écrire le manifeste de la république au dehors, quel serait dans ce cabinet, plein de ses souvenirs et de sa supériorité, l'avis de ce grand héritier du cardinal de Richelieu, du duc de Choiseul et de Mirabeau. Voici ce que je me répondis, en croyant véritablement entendre la voix creuse et impassible, la voix lapidaire de l'oracle des cabinets:
X
«Il y a deux partis à prendre, quand on est maître absolu de ses décisions, le lendemain d'un événement qui a fait table rase en Europe, quand on est la France de 1848 et qu'on s'appelle république: on peut se placer en idée sur le terrain des ambitions napoléoniennes, des ressentiments de Waterloo, des vengeances militaires, des humiliations populaires, des propagandes insurrectionnelles, des appels des peuples contre tous les trônes; on peut faire appel à toutes les turbulences soldatesques ou populaires; jeter au vent tous les traités, toutes les cartes géographiques qui limitent les nations; lever, au chant d'une _Marseillaise_ agressive, un million de soldats lassés de la charrue ou de l'atelier; les lancer, comme des proclamations vivantes, par toutes les routes de la France, sur toutes les routes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Hollande, et promener ces quatorze armées révolutionnaires avec le drapeau de l'insurrection universelle des peuples contre les rois, la grande _Jacquerie_ moderne, le rêve de tous les démagogues et de tous les forcenés de gloire, contre toutes les bases sociales, contre tous les pouvoirs et contre toutes les paix du continent.
«Rien de plus facile à exécuter; je dis même rien de plus difficile à contenir dans un moment où l'effervescence d'une révolution sans gouvernement donne de l'air à tous les soupiraux de Paris et de l'Europe.
«En six semaines, les frontières de tous les peuples voisins de la France seront franchies, les populaces debout, les soldats étonnés sous les armes, les uns se ralliant à la voix et aux amorces de l'insurrection soldatesque, les autres se pressant autour de leurs souverains pour les défendre; ceux-ci abandonnant leurs rois pour un autre, comme nous le voyons en ce moment en Italie; ceux-là arborant le lendemain le drapeau qu'ils défendaient la veille; l'enthousiasme, la terreur, l'indiscipline, l'anarchie soldatesque partout, le règne transitoire de cinq ou six cents _Marius_ de caserne faisant ou défaisant des républiques ou des démagogies partout; la France pendant quelques jours triomphante, comme coryphée de ces saturnales de la guerre, sur toute la ligne de ses frontières débordées.
XI
«Mais qu'arrivera-t-il aussitôt après cette première ébullition de l'esprit militaire tombée?
«Il arrivera que les peuples, les vrais peuples, ceux qui ont l'orgueil de leur indépendance, la vertu de leur patriotisme, le zèle sacré de leur famille, de leur propriété, de leur gouvernement, monarchie ou république, commenceront à s'étonner, puis à s'alarmer, puis à s'irriter de cette invasion de la France, et à se demander si la liberté apportée à la pointe des baïonnettes ou des piques étrangères est bien la liberté ou la servitude.