Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 16
C'est en vertu de ce traité, conseillé en effet comme une transaction pacifique par M. de Talleyrand, qu'on a imputé à ce diplomate quoi? précisément le contraire de cette pensée, c'est-à-dire l'invasion de l'Espagne, l'expulsion de sa vieille dynastie, l'usurpation purement vaniteuse d'une dynastie napoléonienne sur le trône de Charles-Quint et de Louis XIV; la trahison de Bayonne, où toute une dynastie est prise au piége prémédité d'une fausse conciliation entre le père et le fils; enfin une guerre de conquête dynastique qui coûte à la France un million de ses meilleurs soldats, à l'Espagne des flots de sang, et à notre alliance un empire.
XXXIV
Nous ne louons pas le grand diplomate d'avoir mis la main, même par contrainte, dans le traité de Fontainebleau, quoique ce traité, réduit à ces proportions, fût une immense atténuation de la diplomatie napoléonienne en Espagne. Cette diplomatie, qui troque des provinces et qui solde les différences avec les dépouilles d'un tiers sacrifié à la convenance de deux contractants, manque d'honnêteté, et par conséquent de cette probité en plein jour qui fait la sûreté des contrats, parce qu'elle fait la conscience des nations.
Mais, si le traité de Fontainebleau manquait d'honnêteté, du moins ne manquait-il pas d'honneur et de vue. Il ne trahissait personne; il conservait à l'Espagne sa dynastie et ses droits de nation; il épargnait des torrents de sang; il assurait à Napoléon l'alliance de la famille de Louis XIV. C'était une paix mal assise, mais enfin c'était la paix du Midi.
L'opposition de M. de Talleyrand fut si forte et si péremptoire au détrônement des Bourbons d'Espagne et à la trahison de Bayonne, que ce fut la cause de la rupture définitive entre l'empereur et le diplomate. Napoléon tira de cette opposition une puérile vengeance, en ordonnant à M. de Talleyrand de recevoir les princes espagnols prisonniers dans son château de Valencay, changé en prison royale, comme pour compromettre par là son ministre dans la mesure qu'il avait le plus réprouvée, en donnant à ce ministre l'apparence du rôle de geôlier de la dynastie des Bourbons.
XXXV
De ce jour le prince de Talleyrand se replia dans une respectueuse humeur contre la diplomatie inique de Bayonne; il ménagea même si peu les termes de son opposition que Napoléon s'emporta jusqu'aux invectives contre lui en plein conseil, lui reprochant quoi? de lui avoir conseillé la politique de Louis XIV en Espagne, comme si la continuation de la politique de Louis XIV en Espagne avait pu être le détrônement de la race des Bourbons!
Une telle accusation de Napoléon n'était-elle pas la pleine justification de la diplomatie de M. de Talleyrand dans cette affaire? La colère égarait Napoléon dans cette scène; il voulait prouver à M. de Talleyrand qu'il avait été son complice à Bayonne, et il prouvait qu'il avait été son antagoniste dans ce détrônement de Madrid. M. Thiers, dans cette circonstance, est hors de la vérité, complétement partial contre M. de Talleyrand, par sa partialité habituelle pour Napoléon.
XXXVI
La répugnance vengeresse de l'Europe entière contre l'événement de Bayonne fit ce que l'horreur du meurtre du duc d'Enghien avait fait à une autre époque. Les cours et les peuples frémirent, se turent, tremblèrent pour eux-mêmes, et se préparèrent à la ligue solidaire contre l'ennemi commun. Des victoires et des défaites, depuis ce jour, furent les seuls actes diplomatiques de Napoléon. Essling fut son premier revers militaire, masqué sous un semblant de victoire; cette bataille, bien combattue, mais mal donnée, prouva à l'Europe qu'il pouvait être vaincu. Wagram effaça cette défaite, mais à condition de se hâter d'en tirer une paix douteuse. L'Espagne dévorait quatre cent mille de ses soldats et discréditait ses lieutenants par des capitulations et des retraites. Moscou anéantissait huit cent mille hommes pour conquérir un monceau de cendres. Dresde et Leipsick le punissaient d'avoir refusé la paix au monde et à lui-même. Il rentrait presque seul à Paris de ces deux campagnes.
XXXVII
Des ministres inhabiles, ou trop compromis dans sa cause, n'avaient ni les vues supérieures, ni l'autorité européenne, ni le caractère indépendant nécessaires pour imposer à leur maître et à l'Europe. La diplomatie de Maret n'était que la foi d'un sectaire; la diplomatie de Caulincourt n'était que l'horreur de voir remonter les Bourbons sur le trône de France: l'un défiait toujours au nom de son maître à demi vaincu; l'autre concédait tout, pourvu que le trône impérial restât debout sur les ruines de la France. On ne comprend pas que M. Thiers ait donné à ce favori de Napoléon la qualification de grand citoyen, de profond négociateur, d'homme d'État. C'est abuser des plus grands mots de la langue politique; c'est décréditer l'estime et la reconnaissance des peuples que de décerner de pareils titres à des instruments, qui n'ont eu d'autre diplomatie que l'excès de confiance dans la bonne fortune, et l'excès d'abnégation dans la mauvaise. Le silence est plus juste que l'éloge quand il s'agit d'hommes qu'on ne peut louer et qu'on ne veut pas accuser. M. Maret, en diplomatie, ne fut qu'un secrétaire de cabinet; M. de Caulincourt ne fut qu'un parlementaire entre deux camps. Napoléon les employait, mais ne les consultait pas. Quand Napoléon voulait penser, et non brutaliser l'Europe, il appelait encore de temps en temps Talleyrand, le seul homme qui portât dans sa tête une tradition, un système, un avenir.
XXXVIII
Napoléon voulut fonder un système à l'époque de son divorce avec Joséphine. Il eut à se prononcer alors entre un mariage russe et un mariage autrichien. M. de Talleyrand, presque seul parmi les conseillers appelés à délibérer devant Napoléon sur ce choix entre deux alliances de famille, n'hésita pas à se prononcer pour le mariage autrichien; il le fit en termes d'oracle qui n'explique pas ses arrêts, mais qui les promulgue. C'était, en effet, l'oracle de la destinée pour la dynastie de Napoléon et pour celle de la France, si Napoléon n'eût pas rêvé au lieu de réfléchir, et si l'expédition d'Alexandre le Grand chez les Scythes ne l'eût pas emporté à une campagne d'imagination à Moscou qui déconcertait jusqu'à son étoile. Nous dirons tout à l'heure par quels motifs admirablement analysés M. de Talleyrand, en se déclarant pour le mariage autrichien, faisait acte de justesse de vues, de génie pratique et de philosophie de la paix dans un même avis.
XXXIX
Cet avis porta des fruits de paix deux ans après; il aurait fondé un équilibre européen dont la France et l'Autriche auraient tenu les poids dans leurs mains réunies, si Napoléon avait pu être jamais lui-même un homme d'équilibre. Où penchait sa volonté il fallait que penchât le monde: le monde ou lui ne pouvaient manquer d'être bientôt brisés.
XL
M. de Talleyrand, après ce dernier conseil vraiment diplomatique donné loyalement à Napoléon, disparut de la scène d'action.
On ne peut lui demander compte du délire d'un grand homme, ni des négociations désespérées et contradictoires. Le monde diplomatique, depuis son absence, était livré au favoritisme et à l'incapacité: _Quos vult perdere dementat!_ Les armées de Napoléon étaient détruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang; le Rhin était franchi par la coalition du Nord; les Pyrénées, par les Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur l'univers politique. Napoléon errait, coupé de sa capitale, avec trente ou quarante mille généreux soldats, débris de tant de millions d'hommes, objet de pitié, d'admiration, mais non de ralliement.
La France ne se levait pas à sa voix: elle le regardait comme on regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait séparé sa fortune de la sienne. Le ressort même du patriotisme s'était affaissé sous sa main; pourquoi? C'est que derrière tant de sacrifices on ne voyait plus de système; toute diplomatie était morte pour la France avec les armées si mal employées de Napoléon. La France, en promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus qu'un qui pût s'interposer entre elle et les cours étrangères, et cet homme était dans la disgrâce et dans l'isolement; mais, quand un homme de génie redevient nécessaire à un peuple, quelque disgracié et quelque isolé que cet homme soit dans son obscurité, la pensée publique le replace vite en évidence, et le regard involontaire de toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur l'écueil où la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprême, le sort de M. de Talleyrand.
XLI
Ce n'était plus un guerrier qu'il fallait à la France, puisqu'elle n'avait plus d'armes à lui fournir: c'était un politique.
M. de Talleyrand se montra, et tout convergea vers lui: son intervention fut le salut de son pays. On l'a nié, comme l'esprit de parti nie tout, même le patriotisme. La moindre équité et le moindre bon sens lui rendront la justice qui lui est due par l'histoire. Sa diplomatie couvrit la patrie, qu'une épée napoléonienne ne pouvait plus couvrir, puisque cette épée, brisée à Moscou, à Dresde, à Leipsick, sur le Rhin, n'était plus qu'un glorieux tronçon qui avait laissé violer jusqu'à sa capitale. Que pouvait faire M. de Talleyrand contre le monde et contre le sort?
Il n'avait point trahi Napoléon, quoiqu'il désespérât de lui depuis la guerre d'Espagne, depuis la campagne de Russie, depuis le refus de la médiation de l'Autriche dans la campagne obstinée de Leipsick; la preuve qu'il ne le trahissait pas, c'est qu'il avait fortement insisté, dans le dernier conseil du gouvernement où il fut appelé par les frères de Napoléon, pour que l'impératrice Marie-Louise et le roi de Rome ne sortissent pas de Paris, malgré les avis contraires. Cette fille de l'Autriche, sur le trône de France, défiant son père de la détrôner, et s'offrant comme un gage de paix entre Napoléon et l'Europe, lui paraissait un dernier expédient de négociation qu'il fallait garder pour le jour suprême. Les frères de Napoléon et Napoléon lui-même ayant voulu enlever Marie-Louise à la capitale et en disposer seuls comme d'un gage personnel de transaction, M. de Talleyrand, dépourvu de tout prétexte de négociation avec l'Europe, n'eut plus qu'à se prononcer entre un homme et la patrie.
XLII
Que pouvait-il proposer à l'Europe vengeresse de tant d'injures, d'invasions, d'usurpations, de défaites, d'oppression, d'humiliations, et aujourd'hui triomphante dans les murs de Paris?
L'évacuation sans condition du territoire français? Mais où était le million de soldats français pour faire accepter à la pointe des baïonnettes une telle évacuation à l'Europe?
Une régence de l'épouse de Napoléon?
Mais l'impératrice n'était déjà plus en sa puissance: elle ne s'était pas jetée à propos entre les armées de son père et le détrônement de son fils; elle était, à demi captive, entraînée aux extrémités de la France par les frères de Napoléon, sans armée, sans gouvernement, sans liberté et déjà sans couronne. Le moment était passé; ce n'était plus le coeur de l'empereur d'Autriche qui allait prononcer: c'était sa raison, c'était son cabinet, c'était son armée. Or la raison, le cabinet, l'armée de l'Autriche, pouvaient-ils oublier leur capitale deux fois envahie, et rétablir, sous le nom d'une jeune princesse de vingt ans, une régence napoléonienne, qui n'eût été qu'un second règne masqué de Napoléon? L'Autriche l'eût-elle proposé, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Espagne, l'univers, pouvaient-ils y consentir?
XLIII
M. de Talleyrand pouvait-il proposer à cette Europe monarchique la résurrection d'une république nationale en France comme gage de paix et de sécurité?
Mais, outre que M. de Talleyrand, quoique ayant servi la république par nécessité et par diplomatie alors, n'était pas républicain, quel gage à offrir à l'Europe monarchique armée, victorieuse, campée sur la place de la Révolution, autour des traces de l'échafaud de Louis XVI et de toute une famille royale, qu'une république le pied sur la tête d'un roi décapité?
Il n'y avait donc aucune option pour un homme d'État aussi clairvoyant que M. de Talleyrand alors: ou la ruine de sa patrie, ou la dynastie des Bourbons rapportant à la fois, d'un long exil, la conciliation avec l'Europe, l'amnistie de tous les actes et de toutes les opinions de la révolution, et la liberté constitutionnelle garantie à la France par la monarchie représentative.
C'est ce que M. de Talleyrand, redevenu en une heure l'oracle de la France et de l'Europe, définit admirablement dans le conseil des rois: «La république est une impossibilité; la régence, c'est Napoléon continué, avec le ressentiment de sa déchéance et l'inimitié de l'Europe; Bernadotte (candidat alors de la Russie), c'est une intrigue: la légitimité seule est un principe.»
Cette note verbale était l'expression exacte et forte de la France, de l'Europe et du temps; elle portait en peu de mots un sens souverain et irréfutable. C'était l'axiome de la diplomatie; il forçait la conviction des puissances: une acclamation l'adopta. M. de Talleyrand, maître par ce seul mot des convictions au dedans et au dehors, n'eut qu'à ménager, par son habileté, la transition de la révolution à la légitimité, de l'invasion à la paix, du despotisme à la liberté représentative. Les Bourbons furent rappelés: la France fut sauvée.
Premier ministre et ambassadeur à la fois au congrès de Vienne, M. de Talleyrand domina, quoique vaincu, les vainqueurs; les Bourbons rentrèrent de plain-pied, et avec la France ancienne tout entière, dans la société des rois et des peuples. M. de Talleyrand fut véritablement arbitre de l'univers au congrès des rois; il ne dut cette autorité personnelle qu'à son génie de diplomate, et non à son titre de plénipotentiaire. Ce fut sa personne qui négocia; il portait dans sa tête ses instructions: un signe de ses sourcils faisait taire les ennemis de la France.
XLIV
Le second retour de Bonaparte, évadé de l'île d'Elbe, interrompit le congrès où M. de Talleyrand reconstituait l'Europe.
Le rôle du grand diplomate alors, nous le reconnaissons, fut délicat aux yeux de ceux qui reconnaissent uniquement la France dans le sol. Rallier les souverains contre Napoléon, c'était rallier les armées de l'Europe contre les armées de la France: c'était une oeuvre de Thémistocle. En la considérant sous un aspect purement militaire, peut-être M. de Talleyrand, plus scrupuleux, aurait-il dû alors se récuser, comme Français, de toute intervention au congrès comme diplomate des Bourbons, et se retirer dans la triste neutralité du citoyen qui gémit sur l'erreur de son pays, mais qui n'arme pas contre sa patrie l'étranger.
Nous pensons ainsi. Mais nous reconnaissons cependant que M. de Talleyrand pouvait se dire que Napoléon n'était plus le souverain légal de la France; qu'il avait violé, en rentrant à main armée en France, sa propre abdication; que son seul titre désormais était son invasion; que la France n'était plus qu'un pays conquis par sa propre armée sous la conduite d'un envahisseur héroïque, et que la vaincre, c'était la délivrer.
Il pensa ainsi; il agit, non en citoyen, mais en ministre des Bourbons; il parvint, à force de volonté, de résolution, d'habileté, de promptitude, à renouer une coalition déjà dissoute et à faire marcher d'un seul pas l'Europe entière au secours des Bourbons. Ce fut un miracle de diplomatie, mais ce miracle était une coalition contre la France. Que d'autres l'exaltent comme diplomate et comme homme d'État; nous le plaignons: une telle intrépidité, nous ne nous en sentirions pas capable.
XLV
Après le second retour des Bourbons, l'oeuvre de la diplomatie était accomplie; l'oeuvre de l'homme d'État, dans un pays libre et déchiré par les partis en lutte, commençait. C'était l'oeuvre des orateurs et des tribuns, des hommes de caractère et de paroles. Soulever et calmer les tempêtes de tribune, de presse, de place publique, ou les apaiser du geste et de la voix, était un rôle qui n'allait pas au souverain diplomate. La nature ne l'avait pas taillé dans les grandes proportions que l'on donne aux Chatam, aux Pitt, aux Mirabeau, aux Danton, aux Vergniaud, ces foudres d'éloquence. Sa force était de tout comprendre, mais non de tout dominer, même le peuple; c'était une intelligence suprême, mais une intelligence à demi-voix; il ne parlait qu'à l'oreille, comme la persuasion; il n'écrivait même bien qu'avec réflexion, lenteur et clarté, mais sans chaleur. C'était un résumeur infaillible et divinatoire; les résumeurs sont admirables dans les salons, jamais dans les foules; les improvisateurs seuls sont les maîtres du moment; la sagacité froide n'improvise pas, elle juge. Tel était ce caractère, toujours recueilli dans son silence, et qui ne laissait échapper son grand sens que dans des mots qui donnaient à réfléchir, parce qu'ils étaient eux-mêmes profondément réfléchis. L'axiome spirituel et imprévu était la forme de son esprit; c'est la forme de la vérité, quand elle veut se faire remarquer par la surprise et se faire accepter par la grâce.
XLVI
Les quinze ans de la Restauration laissèrent, non sans importance et sans dignité, M. de Talleyrand dans une sorte de négligence. Il n'y fut pas frondeur, mais indépendant; il y fréquentait de jeunes talents, tels que MM. Thiers, Mignet, Villemain, auxquels il donnait le goût des grandes vues et le ton des grandes élégances: _magister elegantiarum_, portant son aristocratie naturelle dans ces jeunes aristocraties de nature. M. Thiers, à en juger par ce qu'il en dit dans son _Histoire de L'Empire_, ne nous paraît pas avoir compris la supériorité de ce modèle, pas plus que la supériorité de M. Pitt; il parle avec légèreté de ces deux hommes d'État, seuls peut-être au niveau de leur siècle et au niveau l'un de l'autre. C'est une faute de goût autant que de point de vue: il faut savoir admirer.
XLVII
M. de Talleyrand voyait souvent le duc d'Orléans, sans être néanmoins de sa faction. Ce prince, d'une habileté très-inférieure à celle du ministre, était l'héritier présomptif des fautes ou des malheurs de la Restauration: héritier très-légitime, s'il avait su attendre et recevoir de l'avenir ce que la nature des choses lui promettait; héritier très-équivoque, si sa dynastie prématurée expulsait du trône deux générations de sa famille et un enfant innocent de ses calamités.
Le duc d'Orléans, parvenu au trône, eut le mérite de résister à la folle impulsion du prétendu libéralisme soldatesque qui poussait la révolution de Juillet à la guerre. Tout ce qui bouillonne tend à s'extravaser; le patriotisme antibourbonien de 1830 n'avait d'autre politique que le ressentiment des deux invasions; il oubliait que l'Europe, elle aussi, avait dix invasions de la France à venger.
Les Français ont-ils donc seuls le privilége de l'orgueil national? «Qu'en pense le prince de Talleyrand?» demanda le nouveau roi à ses confidents avant de prendre un parti sur les affaires étrangères.
M. de Talleyrand, fidèle au principe de toute sa vie, démontra au roi, dans une longue conférence, la nécessité de la paix pour asseoir son gouvernement sur les sympathies de l'Europe. Malgré l'impopularité acharnée dont le parti de la guerre révolutionnaire, dans les journaux et dans la chambre, poursuivait le ministre de 1815, inventeur de la légitimité et de la paix pour sauver la nationalité, le duc d'Orléans, devenu roi, eut le courage d'avouer M. de Talleyrand pour son conseil intime devant la tribune belligérante et devant la presse injurieuse. M. de Talleyrand lui-même, qui ne manquait point de l'héroïsme du diplomate dans le cabinet, eut le courage de braver l'opposition, la tribune, la presse, et d'accepter l'ambassade d'Angleterre, au risque de toutes les invectives et de toutes les menaces dont les patriotes de caserne écrasaient son nom.
Sans doute, il devait lui en coûter de paraître apostasier son principe, la légitimité, pour aller représenter le principe de l'illégitimité dynastique à Londres; mais peu lui importait cette inconséquence apparente, pourvu qu'il sauvât son principe supérieur, la paix.
À l'âge de quatre-vingts ans, rassasié de fortune, de dignité, de renommée, ce n'était certes pas une ambition vulgaire qui pouvait le porter à sortir de son repos pour exposer sa personne et son nom aux outrages des partis bonapartistes, des partis royalistes, des partis républicains et des partis perturbateurs du monde, en défendant contre eux tous la paix, contre laquelle tous alors semblaient conspirer. Il y a des moments où ce qui paraît une ambition insatiable est un dévouement pénible à l'idée qu'on croit nécessaire au salut de son pays. Selon nous, M. de Talleyrand eut un de ces dévouements très méritoires en acceptant l'ambassade publique de Londres et la direction secrète de toute la diplomatie européenne du gouvernement de Louis-Philippe.
XLVIII
La paix ou la guerre ne tenait, en ce moment, qu'à un fil. Entre des mains moins délicates et moins expérimentées, ce fil pouvait se rompre, on peut même dire qu'il était déjà rompu par la révolution de Belgique, contre-coup de la révolution de Paris. Or la question qui venait de se poser devant les cabinets de France et d'Europe était celle-ci:
En 1815, on avait reconstitué l'Europe à peu près telle qu'elle était géographiquement constituée avant 1790. Cependant l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, étaient tombées d'accord qu'il fallait unir la Hollande et la Belgique en une seule monarchie sous la royauté du prince d'Orange. Cette annexion de la Belgique catholique à une royauté étrangère et protestante blessait l'orgueil et la conscience des Belges. Le lendemain de la révolution de Juillet, les Belges, soulevés par le contre-coup, avaient rompu l'unité avec la Hollande et chassé le roi. Or le royaume-uni hollando-belge, on ne le cachait pas, était un rempart élevé par l'Angleterre et la Prusse contre des invasions éventuelles de la France, champ de bataille fortifié, que les Anglais avaient le droit de surveiller et d'occuper en cas de guerre.
La révolution de Belgique démantelait donc l'Angleterre et les puissances du Nord de leurs principales fortifications contre les ambitions de la France. L'Angleterre et l'Europe se refusaient naturellement à reconnaître ce déchirement de la Belgique et de la Hollande en deux parts; on menaçait de les contraindre par la force à l'unité, qui leur répugnait comme la mort. La Hollande invoquait à son secours l'Angleterre et les Prussiens du Nord pour l'aider à contraindre les Belges à l'annexion. La Belgique invoquait la France, et lui offrait même sa couronne pour la coïntéresser à son indépendance.
Les Belges, longtemps Français, révolutionnaires de tradition, catholiques de religion, libéraux de circonstance, avaient d'immenses sympathies dans tous les partis de l'opposition en France. Refuser de les secourir, c'était une lâcheté, selon l'opposition; les adopter, c'était la guerre universelle. Négocier à Londres, dans un congrès européen, entre le refus et l'acceptation, c'était un chef-d'oeuvre de difficultés à vaincre.
Ce chef-d'oeuvre donc, M. de Talleyrand était chargé de l'accomplir; il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de sagesse, d'habileté, de poids et de contre-poids maniés avec la dextérité d'un instrumentiste dont l'Europe aurait été le clavier. Grâce à son zèle véritable, et on pourrait dire instinctif, pour la paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honoré, de sa longue lutte de vieillard contre l'esprit de désordre, de violence, de discorde européenne; et, après la signature du dernier protocole des conférences de Londres, il put dire: «J'ai vaincu le monde, et je l'ai vaincu par la raison. J'ai été le Napoléon de la paix; il n'y a pas une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une bénédiction: j'ai été l'instrument de la Providence pour épargner le sang d'une génération!»
XLIX