Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 15

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M. de Talleyrand, lié de jeunesse avec les diplomates des grands cabinets en lutte avec la France anarchiste, était l'interprète le plus propre à faire entendre à ces cabinets, lassés d'efforts, de défaites, et même de victoires, des insinuations de paix. Tel fut le caractère du cabinet directorial; la fureur révolutionnaire en sortit, la conciliation y rentra. Des négociations patentes ou secrètes se renouèrent partout, et furent conclues dans quelques cours. Naples, la Toscane, le Piémont, l'Espagne, rentrèrent dans la neutralité ou dans l'alliance de la France. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre continuèrent seules le duel à mort contre les armées et les escadres de la république. M. de Talleyrand ne cessa d'incliner le Directoire et les cours à la paix, jusqu'au moment où une réaction violente contre la modération au dedans et contre la conciliation au dehors le contraignit en fructidor à quitter un poste où il devenait suspect aux exaltés du gouvernement.

XXII

Le 18 brumaire ne tarda pas à le rappeler à la direction du cabinet français. Il avait pressenti Bonaparte avec le même tact qui lui avait fait pressentir Mirabeau et Barras. Avant même que le jeune général d'Italie et d'Égypte eût déclaré son ambition de dictateur civil et militaire à ses confidents, M. de Talleyrand s'était insinué résolument dans sa pensée, et lui avait montré en perspective un coup d'État facile, un abandon certain de la France à toute usurpation de puissance qui lui promettrait la paix, la réconciliation avec l'Europe, la reconstruction d'un ordre civil personnifié dans un héros.

Le lendemain de brumaire, Bonaparte, ébloui par la lucidité d'esprit et séduit par l'admiration de M. de Talleyrand, le rapprocha de lui en l'élevant de nouveau au poste de ministre des affaires étrangères.

Ce jeune maître de la France ignorait les cours; ses entretiens de toutes les heures avec M. de Talleyrand lui apprirent sur les hommes, les choses, les négociations, les intérêts réciproques des puissances, tout ce qu'un grand diplomate pouvait enseigner à un grand homme de guerre. Bonaparte voulait très-sincèrement, à cette époque, donner la paix à la France; car la paix était la grande popularité à mériter d'un pays épuisé de crimes sur les échafauds, d'or et de sang sur les champs de bataille. Bonaparte livra donc le monde à pacifier à son ministre, devenu son oracle. Bonaparte, très-aristocrate d'esprit et très-antidémagogue de caractère, trouvait dans M. de Talleyrand un charme de plus, un parfum de hauts lieux, un écho de grands noms; qui épuraient, à ses yeux, la république de ces subalternités vulgaires et de ces séides sanguinaires dont la présence lui répugnait dans ses conseils et dont il rougissait devant l'Europe. Le nom, le ton, l'élégance de son ministre des affaires étrangères, donnaient à son campement militaire et consulaire aux Tuileries l'apparence d'une cour. En s'entretenant avec un si illustre courtisan, il se croyait d'avance sur un trône.

XXIII

Mais, pour que ce trône imaginaire devînt une réalité, il fallait que le sol de l'Europe fût raffermi sous tous les trônes, et que le sol de la France pût porter le sien. Liquider les guerres de la république et remettre le gouvernement consulaire en société diplomatique avec l'Europe entière, c'était donc la nécessité habile du premier consul, comme c'était l'instinct traditionnel de M. de Talleyrand. L'intérêt du consul et la pensée du ministre travaillaient dans un parfait accord à cette oeuvre préliminaire de toute reconstitution d'une monarchie. Aussi ces premières années du consulat, fécondes en négociations, en congrès, en traités de paix, en alliances provisoires au moins avec toute l'Europe, furent-elles les plus laborieuses et les plus prospères de la vie du prince de Talleyrand. C'est dans ces négociations incessantes, discutées dans le cabinet avec le premier consul, élaborées en conférences, en notes ou en dépêches avec les cours et les ministres, conclues avec les puissances, exposées devant les corps délibérants, que M. de Talleyrand fonda la haute autorité de son génie diplomatique. C'est de ce moment que son autorité politique se consacra aussi en Europe; c'est de ces succès multipliés en affaires européennes que le nom de la diplomatie et le nom du grand diplomate ne furent pour ainsi dire qu'un seul nom.

XXIV

Il faut contempler, dans l'admirable histoire _du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, l'annaliste le plus scrupuleux et le plus complet des temps modernes, il faut contempler le tableau vivant avec les portraits historiques de toutes ces négociations du consulat. C'est le dictionnaire universel en action de la diplomatie de deux siècles; ce sont les archives de la France exhumées et sortant avec leurs mystères et leurs interprétations vraies de ces cartons, catacombes révélatrices de nos affaires étrangères. Sous ce rapport, le grand historien français est à la diplomatie savante ce que Champollion fut aux hiéroglyphes de l'Égypte. En relisant ce chef-d'oeuvre d'exposition historique dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs, nous ne nous reprochons qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas assez admiré. Ce livre sera le _Carmen sæculare_ de notre époque.

Nous ne lui reprochons que d'avoir sacrifié, dans M. de Talleyrand, l'homme d'État au grand général, M. de Talleyrand à Bonaparte: mais M. Thiers a le culte du sabre plus que le culte de l'esprit; il immole tout à la bataille gagnée, même la paix, seule liquidation des batailles.

XXV

On voit, on sent, on respire, on lit le génie restaurateur de M. de Talleyrand dans toutes les transactions diplomatiques du Consulat, seule époque où il y eut une diplomatie dans les conseils de Bonaparte; plus tard, il n'y eut que des ordres du jour à son armée, des injonctions au _Moniteur_, des proclamations dictatoriales à l'univers, et de temps en temps, dans le _Moniteur_, des insultes aux ministres, et des apostrophes outrageuses aux rois et aux reines qui disputaient leurs trônes ou leurs peuples à l'absolutisme de la victoire et de l'usurpation.

Mais, tant que l'inspiration du cabinet consulaire vint de M. de Talleyrand, la diplomatie du Consulat fut aussi grandiose que la victoire, mais en même temps aussi modérée que la paix. Tout reprit sa dignité, les vaincus comme les vainqueurs. Les notes et les dépêches de la main de M. de Talleyrand, retouchées seulement par le consul, ont un accent d'héroïsme tempéré par un accent de philosophie. On sent, en les lisant, que l'esprit de l'Assemblée constituante est rentré dans les conseils de la république, et que l'âme de Mirabeau respire encore dans son disciple.

Ce fut pendant ces courtes et belles années que la France diplomatique, interprétée au dehors par l'esprit de la civilisation pacifique, recueillit sans violence de mains ou de paroles tous les résultats légitimes des exploits de la république, du Directoire, et du vainqueur d'Italie.

XXVI

Voici ces actes, exprimés en paroles dignes de leur grandeur:

Les honneurs de la sépulture rendus à l'infortuné souverain pontife Pie VI, mort dans la captivité en France, et resté jusque-là sans sépulture royale ou pontificale à Valence: «Il est de la dignité de la nation française et conforme à son caractère de donner des marques de considération à un homme qui occupa un des premiers rangs sur la terre, des honneurs funèbres et un monument conforme au caractère du prince enseveli sans décrets.»

Des envoyés dans toutes les cours où ils peuvent être reçus avec dignité sont nommés pour saisir et renouer les fils rompus des relations internationales: le général Bournonville à Berlin, M. Alquier en Espagne, M. de Sémonville en Hollande, M. de Bourgoing en Danemark.

Un présent diplomatique, signe d'attention particulier, est offert au prince de la Paix, qui tient à Madrid le coeur et la politique de cette branche de la maison de Bourbon.

Une lettre fière et pressante pour le cabinet de Londres est adressée par le chef du gouvernement au roi d'Angleterre pour le convier à la paix.

Un appel à l'armistice et aux négociations est adressé de même à l'empereur d'Allemagne. M. de Talleyrand offre à l'empereur les bases du traité de Campo-Formio, et des possessions notables en Italie pour indemniser l'empereur de celles que la dernière guerre lui a enlevées en Allemagne.

Il provoque le cabinet de Berlin à se porter médiateur armé pour contraindre l'Angleterre et l'Autriche à la pacification.

Il institue la république Cisalpine, barrière vivante contre l'Autriche, sous le protectorat obligé de la France. Ce premier germe de fédérations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du ministre; ils savent par l'histoire que ces fédérations ne peuvent jamais être offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours défensives. La France, leur voisine, a donc tout à en attendre et rien à en redouter. Il dénoue avec la main d'un arbitre équitable le noeud si embrouillé de la distribution des territoires germaniques, après la sécularisation des souverainetés ecclésiastiques de ce pays morcelé par les évêques devenus électeurs des rois. Il balance les influences rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible à l'unité de l'Allemagne, qui serait la décadence ou l'état de guerre perpétuel de la France pour son propre sol.

Les rêves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accès dans ces deux têtes d'hommes d'État, l'une tout expérimentale, l'autre toute militaire. M. de Talleyrand modère dans le consul le vain orgueil qui le porterait à enclaver l'Helvétie dans ses frontières. Il croit la liberté un meilleur gardien des frontières de la France que l'annexion. Il inspire la médiation de la Suisse à Bonaparte: cet acte, parallèle à la création de la république Cisalpine, est empreint du génie d'un Washington européen. Le cabinet français devient le législateur des nationalités, le tribunal des limites des peuples. Quel temps que celui où la force des révolutions était dirigée, sous la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins, devrait-il être partagé entre l'exécuteur et l'inspirateur de cette sagesse.

XXVII

Mais cette sagesse devait baisser dans le cabinet à mesure que l'esprit des camps y pénétrait avec la brutalité des triomphes. Bonaparte aspirait à l'empire; la fortune l'autorisait à tout espérer, l'audace à tout prétendre. L'esprit monarchique de M. de Talleyrand ne résistait certainement pas au rétablissement du trône; au contraire, tout atteste que le ministre trouvait le consul trop lent ou trop timide à se saisir du pouvoir dynastique: «La paix n'est solide, disait-il, qu'entre puissances qui ont les mêmes formes et les mêmes moeurs. L'Europe n'a que des cours: soyez roi ou empereur. Votre force s'augmentera dans le présent de toute la foi que le pouvoir héréditaire inspirera au monde dans votre avenir.»

M. de Talleyrand, pilote plus exercé aussi aux pronostics de l'opinion publique en France, croyait plus que Bonaparte lui-même à la prostration facile des hommes et des choses; il savait combien la France politique est complaisante aux événements, et combien le lendemain d'un coup d'État ressemble peu à la veille. Son juste dédain pour le caractère civique des peuples était une preuve de sa sagacité.

Bonaparte voulait laisser mûrir la versatilité publique; M. de Talleyrand la croyait mûre tous les jours pour qui oserait en arracher le fruit. Les frères de Bonaparte, particulièrement Lucien, pensaient comme M. de Talleyrand; ils avaient raison. Le trône était prêt, le monarque seul manquait pour y monter.

XXVIII

Mais voilà qui étonne:

À mesure que le premier consul s'approche du trône, l'influence pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence succède à celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le ministre officiel d'une diplomatie passionnée et menaçante qui porte encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue à tort de la servir sans pouvoir la tempérer. Cette diplomatie d'état-major n'a plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des victoires sur terre, des défaites sur mer. L'Angleterre elle-même, déjà lasse de la paix d'Amiens, revient à M. Pitt, et donne cette fois de sérieux motifs à la rupture de cette paix. La guerre à mort est désormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance libérale rêvée en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la liberté dans le monde, est noyée dans des ressentiments implacables; Bonaparte les résume dans son nom. Le camp menaçant de Boulogne est sa seule négociation à l'extérieur; il voit partout des complots britanniques et des assassins soldés contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru, George, Moreau, l'un transfuge de la république, l'autre séide de la royauté, le dernier héros dépaysé dans une intrigue, lui semblent des instruments de crime façonnés par le cabinet de Londres pour substituer le poignard à la guerre loyale. Il se trompe: un gouvernement de publicité ne solde pas d'attentats. L'enlèvement du duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme répondent par un crime réel à ces crimes supposés de M. Pitt.

Les historiens et les pamphlétaires bonapartistes ont voulu rejeter ce sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole: atroce et lâche calomnie que la postérité n'acceptera jamais.

Que M. de Talleyrand ait été interrogé par le premier consul pour savoir si l'enlèvement d'une poignée de conspirateurs inconnus sur le territoire de Bade, à quelques pas de la frontière française, entraînerait une guerre générale de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche contre la France, et que le ministre des affaires étrangères ait répondu au premier consul qu'un si grand incendie ne serait pas allumé par une si faible étincelle, voilà le vraisemblable, et, selon toute apparence, voilà le vrai.

Mais que M. de Talleyrand ait suggéré l'enlèvement, contre le droit des nations, d'un prince de la maison de Bourbon, dont il ne connaissait pas même le nom et l'existence à Ettenheim; qu'il ait fait plus, qu'il ait conseillé au premier consul le meurtre, sans phrase et sans sursis, de cette victime de la précipitation et de l'ambition: voilà la calomnie.

De tels crimes ne se conseillent pas, ils s'improvisent sous l'empire d'une passion ou d'une peur. Il faut un intérêt brûlant et implacable comme le crime lui-même pour le concevoir et pour l'exécuter. Où était l'intérêt de M. de Talleyrand au meurtre d'un prince de la maison de Bourbon, contre laquelle il n'avait ni ressentiment ni haine? Où était la férocité de caractère d'un homme doux, et à qui on a pu reprocher des vices, des intrigues, mais du sang, jamais? Où était pour un tel homme, courtisan et grand seigneur prévoyant par excellence, la nécessité de jeter ce sang de Bourbon entre l'avenir et lui, et de se rendre à jamais impardonnable par une dynastie dont le retour possible était plus probable alors que jamais? Non, M. de Talleyrand a pu être souvent le conseiller d'une politique, jamais le conseiller d'un meurtre. Les seuls complices de ce meurtre furent les exécuteurs; et ce sont précisément ces exécuteurs qui en ont accusé sa main pour masquer leur main: mais ce sang, qu'on s'efforce vainement de laver sur leurs noms, s'y attachera comme une éternelle vengeance. Ils sont trois qui ont prêté leur déplorable complaisance à l'attentat: qu'ils en portent le poids devant Dieu et devant les hommes! Ils en ont reçu la récompense de leur vivant: qu'ils en reçoivent le salaire dans la postérité. Je n'ai pas besoin de les lui nommer: elle les sait.

XXIX

Nous venons de voir que le système de M. de Talleyrand était la pacification de l'Europe, la réconciliation avec l'Autriche, l'armistice éternel avec l'Angleterre, les ménagements avec la Russie dans une perspective plus ou moins lointaine. La meilleure preuve que ce ministre ne fut pas l'instigateur du meurtre de Vincennes, c'est qu'à l'instant même où ce meurtre retentit en Europe, l'Angleterre déclara toute alliance incompatible avec le gouvernement coupable de tels défis à l'Europe, au droit des gens et à l'humanité. La Prusse, déjà presque liée avec nous, retira sa main avec horreur de la nôtre. Lisez, dans les Mémoires de madame de Staël alors à Berlin, la lugubre matinée où la cour de Prusse se souleva d'abord d'incrédulité, puis d'indignation contenue contre ce coup de foudre.

La Russie éclata de réprobation; l'Autriche se tut d'horreur: mais le frémissement irrité de tous les cabinets rompit tous les liens déjà formés du système diplomatique français dans toute l'Europe. La guerre, pour être sourde et immobile, n'en fut que plus inévitable.

M. de Talleyrand, interrompu dans son travail de reconstitution de l'ordre européen, n'eut qu'à pallier, à gémir ou à se taire. Ce coup tranchait sa pensée entière, et on voudrait qu'il l'eût conseillé! C'eût été le suicide de son oeuvre. Six mois après, un plan de coalition générale contre la France est formé par la Russie, revu et approuvé par M. Pitt, alors ministre, signé par toutes les cours, à l'exception de l'Espagne. Qu'on juge du bouleversement des idées de M. de Talleyrand. L'empire était proclamé, et la guerre sous-entendue avec l'empire.

XXX

De ce jour, ce n'est plus la diplomatie qui pense, c'est la passion qui veut. Napoléon, devenu empereur et décidé à ne borner son empire qu'aux bornes de son ambition, c'est-à-dire à la monarchie universelle, ne consulte plus M. de Talleyrand, dont la sagesse l'importune; il se contente de l'appeler de temps en temps à lui, pour rédiger en traités les décisions de la victoire. Le ministre des affaires étrangères voyage dans le bagage des armées.

C'est ainsi que Napoléon l'appelle après Austerlitz, pour rédiger le traité de Presbourg, traité qui impose trop d'humiliation à l'Autriche en Italie pour être autre chose qu'une pierre d'attente de guerre nouvelle.

C'est ainsi qu'après la déroute de la Prusse, à Iéna, il appelle M. de Talleyrand en Pologne, pour déchirer la carte de la Prusse, en laissant trop de territoire encore pour l'anéantir, trop peu pour la concilier à ses intérêts. Les traités, pour être sûrs, ne doivent jamais être implacables. Effacer la Prusse valait mieux que la mutiler.

C'est ainsi qu'il appelle encore M. de Talleyrand en Pologne, pour promettre une patrie indépendante aux Polonais et pour ne faire de la Pologne qu'un champ de bataille: faute égale des deux côtés, faute de promettre l'impossible, faute de manquer à ce qu'on a promis.

M. de Talleyrand lui objecte en vain le danger de ces promesses: «La Pologne est de la chevalerie peut-être, lui dit-il, mais ce ne peut plus être une puissance; c'est le plus triste, mais le plus réel des faits accomplis. Pour la reconstruire, il faudrait anéantir les trois plus grandes puissances de l'Europe, et, quand vous l'auriez reconstruite, il faudrait la soutenir tous les jours. Or ce peuple, héroïque dans ses camps, est la plus inconstante des anarchies dans ses gouvernements.» Napoléon, convaincu, mais cachant ses desseins, flatte les Polonais pour en être flatté, et les sacrifie sans scrupule aux conférences de Tilsitt avec l'empereur de Russie.

M. de Talleyrand ne lui sert qu'à donner de la grandeur, de la grâce, de la décoration à la conférence.

L'empereur de Russie en sort enivré, la Prusse irritée, l'Autriche ombrageuse, M. de Talleyrand plein de sinistres pressentiments sur la folie de livrer l'Orient aux Russes. Il médite d'échapper le plus tôt possible à la responsabilité d'une diplomatie qui méconnaît les intérêts permanents de la France pour des intérêts transitoires qu'une bataille crée et qu'une autre bataille détruit. «Ce n'est plus un ministre qu'il faut à l'empereur, dit-il, ce sont des commis.» À travers la victoire, il voit la perte de tout système français, en Turquie comme en Allemagne. Il se laisse nommer à une dignité inamovible, celle de grand électeur, afin de colorer sa sortie du ministère par une situation neutre dans le gouvernement des affaires européennes. Napoléon craint d'aliéner une pensée si vaste et si profonde de son gouvernement; il la décore en l'éloignant. L'humeur du soldat et du diplomate couvent et s'enveniment sous les apparences d'une satisfaction mutuelle. M. de Champagny prend le ministère, c'est-à-dire que Napoléon le retient à lui seul.

XXXI

Le traité de Tilsitt porte ses fruits dans l'année même. L'Autriche arme; la Russie, à laquelle on permet tout, se complète par la Finlande, concession intéressée et ingrate de Napoléon sur la Suède, alliée fidèle de la France. L'empereur Alexandre débat avec M. de Caulincourt, plus favori qu'ambassadeur de Napoléon, le partage de l'empire ottoman. À ce prix, la Russie livre le Portugal et l'Espagne à sa convoitise de trônes napoléoniens.

XXXII

Ici la diplomatie de M. de Talleyrand reprend un moment son rôle, non dans le cabinet, mais dans le conseil de Napoléon. Les adulateurs du maître du monde ont rejeté sur ce ministre la réprobation universelle qui s'est attachée à la conception et à la conduite de l'affaire d'Espagne. Les documents historiques les plus irrécusables limitent l'intervention de M. de Talleyrand, dans cette iniquité diplomatique, au traité de Fontainebleau. Le traité de Fontainebleau était précisément le moyen d'allier indissolublement la France à la monarchie espagnole, sans porter atteinte au trône de la maison de Bourbon, et sans jeter entre l'Espagne et nous l'éternelle antipathie dynastique.

XXXIII

Qu'était-ce que le traité de Fontainebleau, dans lequel en effet M. de Talleyrand mit sa main, non officielle, mais officieuse, de grand diplomate? Le plan de ce traité secret entre le premier ministre d'Espagne Godoï et le gouvernement français consistait à s'emparer du Portugal, devenu vassal de l'Angleterre, au moyen d'une armée combinée, moitié française, moitié espagnole; à donner à l'Espagne, pour prix de ce concours, deux principautés souveraines formées du démembrement du Portugal: l'une pour Marie-Louise, fille du roi d'Espagne, en indemnité du royaume d'Étrurie (la Toscane), dont Napoléon voulait doter sa soeur Élisa Bonaparte; l'autre pour Manuel Godoï lui-même, premier ministre et favori de la reine d'Espagne; enfin on réserva Lisbonne et ses provinces limitrophes à la France, pour y instituer un trône de famille française.

En retour de ces deux souverainetés, la France recevait en toute possession les provinces pyrénéennes espagnoles, jusqu'à l'Èbre, soit pour dominer de là et de plus près la fidélité de l'alliance espagnole, soit pour voler plus vite au secours de l'Espagne, si cette monarchie venait à être attaquée par l'Angleterre. Un mariage de Ferdinand, héritier de la couronne d'Espagne, avec une princesse française de la maison de l'empereur, devait compléter et cimenter cette seconde alliance de famille. Le roi d'Espagne prendrait, en outre, le titre d'empereur des Amériques.

Voilà le traité de Fontainebleau, voilà la transaction que M. de Talleyrand avait conçue, d'accord avec Godoï, premier ministre, ministre presque souverain d'Espagne, et ensuite avec la passion de Napoléon de jeter un de ses frères sur ce trône, au risque d'aliéner à jamais de la France cette grande nation espagnole, alliée naturelle de la monarchie ou de la république française.