Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 14
Cette vérité neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits nets, à l'époque où M. de Talleyrand touchait aux questions diplomatiques de son pays, c'est-à-dire en 1790 et en 1791. Voici pourquoi:
XI
Le règne si moral de l'infortuné Louis XVI avait fait, par suite des mauvais conseils d'un vieux ministre, une grande faute de moralité et une offense mortelle à l'Angleterre: cette faute était d'avoir pris en main la cause de l'insurrection civile des colonies anglaises de l'Amérique du Nord contre la mère patrie; c'était d'avoir pris en main cette cause en pleine paix, c'est-à-dire déloyalement et en contravention avec le droit des gens, politique indigne d'un roi honnête homme et d'une nation qui se respecte dans sa parole, politique qui déclare de bouche la paix à la nation britannique, et qui attise d'une main cachée la plus malfaisante des guerres, la guerre civile, la guerre d'insurrection, la guerre filiale contre la nation avec laquelle on simule la loyauté et la paix. Les secours déguisés, les incitations perfides, les subsides incendiaires, les armes et les volontaires français, prêtés sous main aux insurgés américains par Louis XVI, sont une page néfaste qu'on voudrait pouvoir arracher de sa vie.
XII
Cet acte répréhensible de son ministre des affaires étrangères a fait sans doute quelque mal à l'Angleterre alors; mais, comme tous les actes réprouvés par la conscience, il a fait plus de mal à Louis XVI et à la France.
La France, d'abord, quel avantage réel en a-t-elle retiré? si ce n'est l'ingratitude et souvent l'hostilité de cette république égoïste des États-Unis, qui a aboli de ses lois la reconnaissance comme une vertu improductive pour ce peuple de caboteurs, d'agioteurs et de négriers, qui a fondé sa législation politique sur un vice et sur un crime à la fois, l'anarchie et l'esclavage, qui a fait à la France la guerre navale des transports au profit de l'Angleterre et à la ruine de nos ports; qui, pour comble d'impudeur, après la paix, nous a demandé, _sous peine de guerre_, le remboursement des sommes qu'elle n'avait pas assez gagnées sur nous dans nos calamités nationales, l'indemnité de la rapacité américaine! l'usure d'un monde sur un autre monde! Juste récompense du sang et de l'or français, bravement mais déshonnêtement prodigués à une guerre illicite.
Louis XVI, ensuite, qu'en a-t-il recueilli?
Le ressentiment légitime et implacable de l'Angleterre, la contagion de l'esprit d'insurrection contre lui-même, la glorification de la guerre civile, l'esprit d'insurrection importé d'Amérique dans sa monarchie ébranlée, les engouements de la France pour les idoles de Boston, la popularité de la licence, et enfin les applaudissements de Payne et de ses compatriotes de la Convention aux préludes de la mort du roi leur bienfaiteur!
XIII
De plus, ce ressentiment très-fondé de l'Angleterre contre Louis XVI et contre la France, en 1790, menaçait de compliquer la révolution et de diviser la cause des peuples libres en Europe, en divisant la France et l'Angleterre.
XIV
Or il y avait alors, comme il y a encore en France, deux esprits révolutionnaires très-distincts et très-opposés: l'esprit philosophique de la révolution, et l'esprit turbulent de la guerre.
L'un était l'esprit des hautes classes, y compris le club des Jacobins, les hommes de paroles, de systèmes, d'utopies, de réformes, de liberté, d'égalité pratiques: ceux-là regardant la paix et la fraternité entre les peuples comme le premier bienfait de la révolution; les autres, passions populaires et soldatesques plus qu'intelligentes, vociférant la guerre universelle à grands cris, et surtout la guerre à l'Angleterre, par ce vieux ressentiment hébété qui fait partout appel à son bras, ne pouvant pas faire appel à sa tête, brutalité des places publiques et des casernes, qui n'a pour diplomatie que des vociférations et pour traités que des levées en masse.
Les assemblées, les journaux et les clubs voyaient lutter dans leurs feuilles, dans leurs harangues, ces deux esprits. La guerre à tout le monde, et, avant tout le monde, à l'Angleterre, était le texte délirant des sociétés les plus populaires, à l'exception des supériorités de ce parti, assez hommes d'État pour comprendre que la guerre dévorerait, au premier coup de tambour, la liberté et la révolution.
XV
La paix avec les nations inoffensives, et surtout la paix avec l'Angleterre, étaient la politique transcendante des révolutionnaires hommes d'État.
L'oracle infaillible et universel de l'assemblée constituante, Mirabeau, voulait la paix.
M. de Talleyrand donne le premier signe de son génie diplomatique en flairant le premier le génie de Mirabeau et en s'attachant, corps et âme, à ce grand homme. Le disciple n'avait pas les mêmes puissances de persuasion sur l'esprit public, puisque Mirabeau était la souveraine éloquence, et que M. de Talleyrand, son disciple, n'était que la souveraine sagacité; mais l'un pensait ce que proclamait l'autre.
M. de Talleyrand, aussi organisateur et aussi monarchique que son maître, avait pris dans l'Assemblée le rôle de la pensée, le rapport, au lieu du rôle de la parole, l'improvisation. Finances, liberté des cultes, éducation publique, diplomatie, telles étaient ses larges sphères d'action dans l'Assemblée. En matière de culte, de finances, d'éducation publique, d'administration départementale, de distribution géographique du territoire, M. de Talleyrand exprimait, par système, la majorité. Trop habile pour la devancer, trop souple pour lui résister, il se laissait emporter par le courant des innovations, sans excès de zèle, sans fanatisme, mais sans scrupule envers ses préjugés de naissance, de rang, de société ou de profession. Il avait brûlé ses vaisseaux en passant de l'ancien au nouveau régime; mais il voulait faire apprécier bien haut ses services seulement par le parti législatif de la révolution. Il ne se précipitait point dans le parti passionné et anarchique; il voulait bien servir les idées dominantes, mais il ne voulait périr avec personne.
Il ne dépassa jamais la ligne de Mirabeau; car il avait compris tout de suite qu'en deçà de Mirabeau on était timide, et qu'au delà on était perdu.
Mirabeau, en mourant, voulut, pour ainsi dire, se perpétuer au sein de l'Assemblée dans la personne de son disciple, et le consacrer par sa mémoire, répandue sur lui comme le manteau d'Élie, à l'attention et au respect de l'Europe.
Ce fut M. de Talleyrand que Mirabeau chargea de lire, après sa mort, son discours posthume à l'Assemblée: c'était le désigner pour son successeur. Mais déjà Mirabeau était dépassé; on se hâta d'ensevelir sa mémoire sous l'amas des couronnes civiques et de l'oublier.
M. de Talleyrand, homme de cabinet et nullement de place publique ou de tribune, manquait du grand souffle qui soulève ou qui abat les tempêtes populaires.
Les orateurs secondaires constitutionnels, jacobins, girondins, terroristes, tels que les Condorcet, les Barnave, les Lameth, les Vergniaud, les Guadet, les Danton, les Robespierre, se partagèrent l'empire de Mirabeau à la tribune. M. de la Fayette, qui était à Mirabeau ce que l'engouement de la bourgeoisie est à l'estime de l'Europe, était devenu, par un reflet de Washington, le régulateur et l'instrument tour à tour de la révolution. Pris comme drapeau par la garde nationale, la Fayette marquait le vent à la multitude, il ne le dirigeait pas: ce n'était, aux yeux de M. de Talleyrand, qu'un Pétion de cour, très-habile dans le manége d'une popularité amphibie, mais livrant la cour au peuple par complaisance, et le peuple à ses discordes par faiblesse. Quant à la politique étrangère de la France à cette époque, M. de la Fayette n'avait pour toute politique que la monomanie de la république américaine, sorte de mirage fantastique qui ne pouvait s'appliquer en rien à une monarchie tombant de vétusté dans une anarchie. Ce qu'il fallait à la France pour le dedans comme pour le dehors à cette époque, c'était un dictateur, seul remède héroïque des révolutions qui ne veulent tomber ni dans l'invasion ni dans le crime. M. de la Fayette n'avait d'un dictateur que l'apparence. Un décret de l'Assemblée, après le 10 août, le détrôna, à la tête de ses troupes, à sa première velléité de royalisme. L'émigration en pays ennemi sauva seule de la mort l'antagoniste de l'émigration.
M. de Talleyrand était en ce moment à Londres. Les hommes du dernier ministère de Louis XVI avaient envoyé à Londres M. de Chauvelin, jeune et ardent révolutionnaire, fils d'un favori de cour, dont le seul titre était sa défection à la cour.
Ce jeune homme, novice et inexpérimenté en diplomatie, n'était accrédité que par son titre auprès des hommes d'État du cabinet de Saint-James; il passait pour être l'envoyé secret et actif du jacobinisme français auprès des factions anarchistes de Londres; plutôt que l'ambassadeur loyal de Louis XVI auprès des ministres de la Grande-Bretagne. M. de Talleyrand lui fut, dit-on, adjoint comme une espèce de tuteur politique à Londres, pour modérer son zèle de propagande et pour diriger son inexpérience des négociations. Soit que le jeune ambassadeur des girondins, emporté par son ardeur de propagande jacobine à Londres, donnât des ombrages fondés au cabinet anglais, soit qu'il dédaignât de se conformer aux sages prescriptions de son mentor, M. de Chauvelin, décrédité de fait par l'événement du 10 août, échoua dans ses tentatives de négociations avec le gouvernement anglais; il fut même obligé de quitter l'Angleterre, suspect d'y fomenter l'esprit révolutionnaire au delà des limites de la constitution. Toutes ces transactions sont restées inexpliquées et louches: les Mémoires de M. de Talleyrand en donnent sans doute le vrai mot.
Cet homme d'État, accrédité ou non, caché ou non derrière ce jeune apprenti négociateur, encourut les suspicions et les répugnances que M. de Chauvelin inspira à Londres.
Ne voulant pas rentrer à Paris après la déchéance du roi, au service d'une faction qui débutait par un assaut au palais et par un emprisonnement du monarque, ne voulant pas non plus rester en Angleterre, en butte aux animadversions suscitées par M. de Chauvelin, M. de Talleyrand, diplomate pour son propre compte, passa aux États-Unis d'Amérique.
Il comprit tout de suite que ce n'était plus le temps des affaires, mais des violences, dans sa patrie; que ses opinions constitutionnelles et novatrices, son amitié avec Mirabeau, ne rachèteraient pas, aux yeux des girondins embarrassés de leur victoire, des jacobins exaltés, des cordeliers sanguinaires, les torts de sa naissance, de son état, de ses moeurs aristocratiques, de ses talents incriminés. Il savait qu'il y a des années où les hommes qui ne se sentent pas trempés pour la lutte doivent disparaître des révolutions, sous peine d'y périr inutiles à eux-mêmes et à leur patrie. L'éloignement alors est la seule innocence.
Mais il savait aussi que les colères du peuple sont aussi transitoires que ses faveurs, et que les réactions sont aussi régulières que les marées sur la mer des opinions françaises. Il alla attendre une de ces marées au delà de l'Atlantique. Il n'y emportait aucune fortune, à peine le nécessaire pour quelques années d'exil; mais il y emportait ses prodigieux talents de diplomate, son don d'à-propos, son aptitude à choisir l'heure juste des retours, sa résolution à ne rien laisser échapper des moindres avances de la meilleure fortune. Cela seul était une fortune; il se confia à sa nature, comme César à son génie.
XVI
Il ne se trompa point en attendant beaucoup de la versatilité de la France. Les fureurs de la révolution démagogique, bien longues pour ses victimes, furent courtes pour l'histoire. La Terreur se dévora elle-même; la république se concentra dans le Directoire, ébauche de dictature collective, prélude de dictature militaire, prélude elle-même de monarchie absolue. Il n'y avait plus de danger à revoir sa patrie; il y avait de grands rôles à y tenter à travers des régimes novices en politique, qui avaient besoin qu'on leur prêtât des noms, des idées, des talents, que l'exil et la mort avaient décimés à la tête du peuple. La France de 1789 était décapitée; lui rapporter une tête, c'était s'illustrer par un service.
XVII
M. de Talleyrand avait passé ses années d'obscurité volontaire en Amérique, pauvre, solitaire, errant, sans agir, sans écrire, sans faire retentir son nom en Europe par aucune voix de la renommée. Sa seule consolation avait été d'y rencontrer çà et là quelques rares compagnons d'infortune, membres, comme lui, de l'Assemblée constituante, fuyant l'échafaud, naufragés sur ce nouveau monde, cultivant avec leur famille les steppes de l'Amérique du Nord. Il faut lire, dans les Mémoires de M. de Ségur, la rencontre de M. de Talleyrand dans le marché aux légumes de New-York avec la belle madame de la Tour du Pin, devenue fermière dans le voisinage, assise sur son âne, en costume de paysanne, et apportant ses légumes et ses fruits à vendre aux citadins d'une république.
Nous avons entendu nous-même ce récit, à la fois pastoral et romain, du temps des proscriptions, de la bouche de cette belle matrone française, devenue, après la restauration, ambassadrice de France auprès d'une grande cour de famille.
XVIII
M. de Talleyrand touchait à l'indigence quand, en lisant avec assiduité les journaux de sa patrie au delà de l'Atlantique, il comprit que l'heure juste de son retour en Europe sonnait pour lui. La république représentative et gouvernementale avait succédé à l'accès de démagogie, de fanatisme, de tyrannie et d'homicide dont la multitude avait souillé le nom de république.
On lavait partout le sang des échafauds; on cherchait, en tâtonnant parmi les débris, l'ordre à l'intérieur, la réconciliation avec l'étranger. Le Directoire, qui représentait confusément cette résipiscence après le délire, avait besoin de noms, autour de lui, qui rappelassent 89 au lieu de 93. Il lui fallait des réparateurs pris parmi les proscrits; il fallait, de plus, que ces réparateurs fussent assez compromis dans la révolution philosophique pour que la réparation n'allât pas dans leurs mains jusqu'au royalisme.
M. de Talleyrand, reflet de Mirabeau, portait précisément dans son nom cette nuance et cette garantie. Peu compromis avec la monarchie, il l'était beaucoup avec l'Église; or la répudiation qu'il avait faite de son caractère épiscopal le séparait radicalement de l'ancien régime; de plus, ses votes antiféodaux à l'Assemblée constituante ne le séparaient pas moins de l'ancienne noblesse.
Et cependant son grand nom parmi cette noblesse de la France lui laissait ce que l'aristocratie a de plus puissant et de plus inaliénable dans l'esprit même de ceux qui la nient, l'illustration. De tels noms sont les conquêtes dont la démocratie est le plus fière. On l'avait vu à Athènes, à Sparte, à Rome, à Paris, partout: les révolutions populaires les plus éclatantes avaient toutes été faites par l'aristocratie tendant la main au peuple; partout les Solon, les Gracques, les César, les Russell, les Sidney, les d'Orléans, les Mirabeau, les la Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Lauzun, les Talleyrand, les Sieyès, les la Fayette, tribuns du peuple ou tribuns des armées, avaient été nécessaires à la démocratie pour lui donner l'idée, la parole, le mouvement, la force, la popularité des révolutions. À ce titre aussi, M. de Talleyrand pouvait s'offrir au Directoire comme une célébrité utile à l'autorité de la république épurée.
XIX
Ces considérations étaient trop justes pour échapper à ce diplomate inné, décidé à se rendre nécessaire à tous les gouvernements acceptables de sa patrie. Il se hâta de s'embarquer, sans autre ressource que la somme indispensable à payer sa place sur la planche qui portait en lui toute sa fortune. En arrivant à Paris, il trouva dans le coeur et dans la bourse de ses amis les premiers vingt-cinq louis, base d'une fortune princière.
Cette opulence fut plusieurs fois renversée par des prodigalités et par des opérations hasardeuses; plusieurs fois elle fut reconstruite par son esprit d'affaires appliqué avec bonheur a ses intérêts domestiques. Grand joueur, accoutumé à tout perdre ou à tout gagner avec les événements, il les fit entrer toujours comme enjeu dans sa fortune. De malversations, jamais: il savait trop combien la probité est un prestige dans l'homme d'État. De scrupules, pas davantage: il savait trop combien la prodigalité est utile à coïntéresser beaucoup de cupidités ou d'ambitions à sa grandeur. N'est-ce pas à ses dettes que César avait dû l'empire? N'est-ce pas à sa pauvreté que Mirabeau avait dû ses vices, sa vénalité, sa déchéance dans l'opinion? Supposez Mirabeau assez riche pour avoir les dettes de César, ou assez homme d'affaires pour avoir l'opulence de M. de Talleyrand, Mirabeau, intact de manéges avec la cour, et investi d'une clientèle bien solide dans l'opinion, pouvait devenir le dictateur de la France, au lieu de rester le législateur d'une anarchie.
L'opulence, pour M. de Talleyrand, était donc une politique autant qu'une élégance de sa vie. La source de cette opulence, peu scrupuleuse alors, mais licite pourtant dans les usages de l'ancienne diplomatie, cette source fut dans les présents diplomatiques que les négociations conduites à leur fin et les traités conclus permettaient aux négociateurs de revendiquer, comme des étrennes de paix, et d'accepter, comme des reconnaissances honorifiques, des cours étrangères. L'usage blessait peut-être le désintéressement, mais il n'offensait pas la probité. Les présents faits par l'empereur d'Autriche au général Bonaparte après le traité et après la paix de Campo-Formio ne furent jamais imputés à crime au général négociateur et au premier magistrat de la république.
XX
À son arrivée à Paris, M. de Talleyrand, toujours et justement favori des femmes célèbres par leur goût pour l'élégance d'esprit, par leur beauté ou par leur génie, retrouva dans madame de Staël une amie capable d'apprécier son charme et son talent.
Fille de M. Necker, épouse du ministre de Suède en France, écrivain sublime, orateur de salon, publiciste passionné, femme du monde, femme politique bercée au branle de la révolution, émigrée, proscrite opulente, puis rappelée dans cette capitale dont elle avait fait sa patrie, elle y exerçait un ascendant dominateur sur le Directoire. Sa seule présence à Paris était une réaction; elle y symbolisait le retour à l'aristocratie révolutionnaire, à la liberté intellectuelle, à la paix possible entre la république et l'Europe. Elle aimait dans M. de Talleyrand tout à la fois l'aristocratie réhabilitée par la république, le talent remis à sa place par la liberté, le charme personnel de la grâce des moeurs et de la politesse d'esprit réinstallé dans la société par ce débris si jeune encore de l'ancien régime, recueilli et relevé par son influence.
M. de Talleyrand était pour elle un autre chevalier de Narbonne, mais un Narbonne aussi solide que l'autre était léger. La grâce était égale. Mais la grâce de M. de Narbonne, premier favori de madame de Staël, n'avait que de la surface; celle de M. de Talleyrand avait de la profondeur. Son goût pour le premier n'était que de l'engouement; son goût pour le second était de la politique. Il lui convenait de jeter ses favoris dans les affaires, afin de gouverner l'Europe par les hommes dont elle gouvernait le coeur et l'esprit.
Elle persuada aisément aux principaux membres du Directoire, et surtout à Barras, le Périclès des Aspasies de ce temps, que M. de Talleyrand était le seul homme, capable de traiter de niveau avec l'aristocratie diplomatique européenne; que les généraux de la république suffisaient assez pour la faire respecter sous les armes, mais qu'il lui fallait des ancêtres pour la faire considérer dans les salons et dans les chancelleries. M. de Talleyrand, ainsi annoncé et présenté par elle, n'eut qu'à parler pour tout fasciner. Son charme souverain était surtout un charme confidentiel; aussitôt qu'on lui prêtait l'oreille dans un entretien secret, il enlevait l'estime et l'attrait de ses interlocuteurs. Plus il s'ouvrait, plus il laissait entrevoir de ressources d'esprit sous la grâce nonchalante et grave des paroles; l'intimité en lui était irrésistible. Le Directoire fut conquis en quelques entretiens; M. de Talleyrand fut promu au poste de ministre des relations extérieures. La France se sentit honorée, l'Europe rassurée. Il prit, avec sa dextérité souveraine et avec sa convenance innée, l'attitude, les manières, le ton d'un ministre supérieur à son poste, et qui, en acceptant la direction extérieure de la république, semblait autant la protéger que la servir.
XXI
La guerre de la république avec l'Europe en ce moment était plutôt une sorte d'habitude et d'impulsion continuée qu'une guerre d'intérêt ou de passion. La pensée de la république n'avait jamais été la conquête, mais la défense. La pensée de l'Europe, depuis la campagne des Prussiens en 1792, depuis le supplice de Louis XVI et la fin de la Terreur, n'avait jamais été de contester à la France le droit de se constituer en république régulière, mais de limiter à la fois son anarchie, sa propagande armée et son ambition.
M. Pitt, le ministre de génie que la Providence avait donné à l'Angleterre pour lui faire traverser les plus grandes crises intérieures et extérieures de son pays, avait été lent à rompre irrévocablement avec la France révolutionnaire, même après le 10 août. Ce ministre, plus philosophe et plus libéral qu'on ne le peint généralement aux préjugés populaires de la France, négociait encore secrètement en Hollande avec Danton pour atermoyer la rupture à mort entre les deux peuples modernes qui représentaient la liberté européenne. L'histoire, à cet égard, est à refaire. Si Danton n'avait pas souillé son génie d'homme d'État dans le crime irrémissible de septembre, il aurait pu être le successeur de Mirabeau. Presque aussi orateur et plus homme d'action que son maître, Danton, sans aucune utopie sociale et sans aucun fanatisme républicain, n'avait au fond que le geste frénétique et la voix tonnante du démagogue enchérisseur de popularité sur ses rivaux de clubs et de tribunes; mais il avait autant que Mirabeau ce qu'on peut appeler le coup d'oeil de l'Europe. Il ne croyait nullement que des levées en masse indisciplinées, et dont le courage n'était que des accès, pussent faire face sur des champs de bataille de terre ou de mer aux armées et aux flottes d'une coalition universelle. Il voulait un système diplomatique à la république autant que Mirabeau en voulait un à la monarchie. Mirabeau lui avait laissé en mourant, comme à Sieyès et à Talleyrand, le système de l'alliance anglaise. Il savait qu'une coalition mortelle à la France n'était pas possible si la Grande-Bretagne retirait sa main aux coalisés. Il ne rêvait point cette conquête universelle du continent par les armes qui devait plus tard humilier, ravager, asservir ou soulever le monde européen contre nous, et déclarer l'incompatibilité de la France victorieuse avec la dignité et la sécurité de tous les peuples. Mirabeau, Danton, Sieyès, Dumouriez, Talleyrand, pensaient, au contraire, qu'il fallait, pour faire accepter la révolution et la liberté française à l'Europe, la montrer inoffensive à tous ceux qui ne l'offenseraient pas dans son territoire ou dans son indépendance. Ce que ces diplomates (voyez les _Confidences_ de Dumouriez, leur général) aspiraient à fonder, c'était la neutralité de l'Espagne, la faveur de la Prusse, l'alliance de l'Angleterre. Ces traditions de 1789 formaient alors le fond de la diplomatie de M. de Talleyrand: c'était celle du Directoire. En désavouant la Terreur au dedans, il désavouait la guerre systématique au dehors.