Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 12

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Mais voici, du matin humant la fraîche haleine, Comme un marin serré dans sa veste de laine, Devant le cimetière et le sombre inconnu, Debout sur son balcon, qu'un homme, le cou nu, Jette aux oiseaux du pain; ils viennent par volées, Du faîte de la tour et du fond des allées. Lui, fixe on ne sait quoi là-bas à l'horizon, Comme pour voir au ciel l'enfant de sa maison. La chapelle des morts, l'église du village Montent devant ses yeux, au-dessus du feuillage. Avec ses lévriers sur son balcon de bois, Il me salue au loin du geste et de la voix; Et son salut sonore, envoyé dans l'espace, Vient vibrer jusqu'à moi, puis se prolonge et passe.

Auprès des jeunes fleurs souriant aux vieux murs Des beaux livres rangés ainsi que des fruits mûrs, Des oiseaux voletant dans leur cage fleurie, La femme du poëte aussi travaille et prie. Artiste matinale, elle écrit du pinceau Des poëmes de fleurs au bruit des chants d'oiseau. C'est charmant! tu connais ces arches de corolles Où le poëte, heureux aux jours de liberté, Chantait, et pour ses vers trouvait des auréoles: La poésie et l'art enlaçaient leur beauté.

Ô vers, ô jeunes fleurs, qui mêlaient leur couronne! Idéale union, pourquoi, pourquoi mourir? L'âme, comme la terre, a donc des vents d'automne Qui l'effeuillent aussi, pour mieux la refleurir!

Les mains lourdes de dons, le poëte avec grâce Descend vers les oiseaux et les chiens de la cour; Au pas aimé du maître alors la bande accourt, Bondit, aboie, et vole, et chante sur sa trace. Il porte sur le poing, comme un cheik du Liban, Son perroquet splendide à l'amitié jalouse, Et, près de lui, les paons errant sur la pelouse Ouvrent leur arc-en-ciel et perchent sur le banc. Poëte en action, il rassemble et convie Autour de son foyer d'un éclat tout vermeil, Tous les bruits, les rayons, la fête de la vie; Il aime la splendeur, comme un fils du soleil.

Il part pour la montagne, et son cheval l'enlève: Vivent les monts! l'esprit avec les pas s'élève. Et le maître, emporté par des souffles divins, S'en va, poëte équestre, au-dessus des ravins, Au galop, dans le vent, selon sa fantaisie, Humer, à pleins poumons, l'air et la poésie.

XVI

Ici le jeune pèlerin de Saint-Point se souvient d'une petite anecdote de village, dont il me fait ressouvenir aussi en souriant.

C'était en 1857. Le vieux manoir réunissait une nombreuse tribu de famille et d'amis de la famille, plusieurs jeunes nièces avec leurs petits enfants. Par un beau soir d'octobre, toute cette société, les jeunes gens à pied, les femmes à cheval, les enfants sur des ânes, partit pour visiter les plus hauts sommets des montagnes qui séparent le bassin de la Loire du bassin de la Saône. Cette chaîne, boisée d'épaisses bruyères et de rares châtaigniers, est un amphithéâtre d'où l'on a pour spectacle, d'un côté, les neiges dentelées des Alpes, de l'autre, la vallée creuse et verte de Saint-Point, avec ses tours dorées par le soleil des soirs: site solennel, quand on s'y assied en regardant le mont Blanc; site modeste et recueilli, quand on s'y retourne pour regarder la vallée sombre et la vieille ruine du château.

XVII

Ce jour-là, j'avais eu affaire dans le Mâconnais; j'avais promis à mes hôtes de revenir par les sentiers de chèvres qui abrégent la distance et de les rencontrer au sommet de la chaîne sous des châtaigniers convenus.

Ces sites déserts ne sont fréquentés que par des bergers, enfants des chaumières isolées de la montagne, qui y mènent paître les chevreaux et les moutons. Ces enfants se réunissent par groupes de cinq ou six têtes blondes pour jouer ou pour cueillir les mûres ou les noisettes au bord des sentiers; ils sont tous petits, et se cachent au moindre bruit sous les taillis, parmi les fougères, jusqu'à ce que le bruit des passants disparus les laisse revenir à la place qu'ils ont quittée. Quelquefois ils sont si pressés de s'enfuir qu'ils n'ont pas le temps de reprendre leurs sabots, et qu'ils se sauvent pieds nus en abandonnant leur chaussure de bois sur le chemin.

Il en était arrivé ainsi ce soir-là. Un essaim de petits bergers, étonnés et effrayés du bruit des conversations animées entre tant de personnes qui s'exclamaient à chaque pas sur les beautés du site, s'étaient enfuis bien loin et cachés dans les hautes fougères pour voir sans être vus. Ils avaient laissé huit ou dix paires de sabots très-petits sur la place: la petitesse des sabots disait l'âge des enfants par la mesure des pieds qu'ils avaient chaussés. Les visiteurs et les enfants du château s'ingéniaient à chercher des yeux, à appeler de la voix ces petits bergers invisibles, et qui se gardaient bien de se montrer, quand j'arrivai moi-même au rendez-vous par le sentier opposé de la montagne.

Je mis pied à terre, et j'attachai mon cheval à un noisetier, pour m'asseoir sur la mousse avec mes convives. Le jeune poëte se trouvait apparemment là, et voilà comment il raconte la petite niche que nous fîmes aux petits bergers de la montagne, plus enfants qu'eux sous des cheveux gris ou sous nos fronts chauves.

. . . . . . . . . . . . Le poëte, En mettant pied à terre au sommet du plateau Aperçut des sabots près d'une cendre grise; Les enfants avaient fui, saisis par la surprise, Effrayés des grands yeux des dames du château, Leurs chèvres mordillant en paix l'herbe des cimes. Et là, comme au désert les Arabes conteurs, Autour de notre ANTAR en rond nous nous assîmes. Écoutez le beau conte éclos sur ces hauteurs: ANTAR prend les sabots, sans rien dire; il y glisse Un trésor, des gâteaux, de l'argent qui reluit; Puis, les posant, sourit de l'heureuse malice. Ces malices du coeur sont ses gaietés, à lui! Quand tu veux, quel fuseau de bonheur tu dévides, Ô coeur!--Chacun joua le jeu de charité. Quand on partit, riant de ce tour de bonté, Les sabots étaient pleins: les bourses étaient vides.

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Le lendemain venaient dans la cour du château De frais petits enfants à la joue en fossettes, Offrant ce qu'ils avaient, des paniers de noisettes; C'était le tour aussi des bergers du plateau: Ils avaient deviné la main dans le cadeau; Leur mère, en leur mettant leur chemise de fêtes, Leur avait dit: «Tu vas au clocher, fais-toi beau! Quand on voit jusqu'ici monter les robes blanches, Notre semaine, enfants, a toujours deux dimanches!»

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Un jour la parabole apparaîtra plus grande, Au fond du clair-obscur doré d'une légende, Des souvenirs confus dans le coeur des petits, Comme au fond des ravins de bleus myosotis. D'autres bergers peut-être, ainsi qu'au moyen âge, Sur la montagne iront faire un pèlerinage, Et quelque vieille femme en indiquant le lieu, Leur dira: C'est ici que le miracle eut lieu! Un conte amusera la chaumière idolâtre; Les enfants, dans l'espoir du don miraculeux, Porteront leur sabot le soir au coin de l'âtre, Dans leur berceau dès l'aube ouvriront leurs doux yeux, Et, tout joyeux, croiront à ces douces chimères, En trouvant les présents cachés là par leurs mères!

La poésie grecque des temps intermédiaires entre l'épopée et le chant klephte populaire a-t-elle rien de plus domestique, de plus gracieux, de plus paysannesque, de plus terre à terre et de plus aérien à la fois que ce petit poëme? L'hirondelle aussi rase quelquefois le sol, et c'est alors justement qu'elle montre le mieux qu'elle a des ailes!

XVIII

Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-là; mais quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du métal par leur profondeur et leur solidité. Nous l'admirons et nous le regrettons. Que le jeune poëte ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux vers, ce n'est pas l'éloquence: c'est le charme. Il a reçu ce don des dons: qu'il ne s'égare pas sur les traces des poëtes politiques, systématiques, empiriques, métaphysiciens, logiciens, sectaires, que sais-je? qui pullulent maintenant à la suite de telles ou telles factions, et surtout de celle qu'on appela la _faction de l'avenir_. Deux de ces poëtes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent d'instrument en entrant dans ce grand concert des âmes qui accorde ses lyres pour remuer le siècle nouveau; ils veulent nous faire penser, il s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul système en poésie; or il n'y a rien de moins _plaisant_ qu'un syllogisme, fût-il en beaux vers.

Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle qu'elle soit, n'est point du domaine des poëtes. Pourquoi? parce que l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus grand patriote de l'Europe peut être un détestable poëte, quoiqu'il soit excellent citoyen, et le premier poëte de Rome a pu être un très-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera jamais de demander si Homère était royaliste ou républicain, démocrate ou aristocrate? Il était Homère, et c'est assez; le coeur et l'imagination, voilà tout ce qu'il faut aux poëtes! Soyez charmant, et pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir, à l'exemple de ses amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier!

XIX

Nous eûmes une de ces belles heures, _oasis_ des vies inquiètes comme la nôtre, le jour où nous rencontrâmes à Marseille, prêt à repartir pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientôt avec l'admiration grave du poëte et avec la tendresse de l'amitié. C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si hautes places dans la littérature poétique de nos jours. Il me semble encore entendre sa voix de poitrine, résonnante comme une vague d'Ionie dans un creux de rocher des Phocéens, la première fois qu'il adressa, comme un vrai Horace à un faux Virgile, les adieux du poëte sédentaire au poëte errant! J'analyserai avant peu de mois sous les yeux du lecteur ces poëmes maritimes, ruraux et guerriers, où l'on retrouve tant d'échos d'Homère, de Théocrite ou de Tyrtée. Joseph Autran est un Grec mal francisé (heureusement pour lui et pour nous), qui, ayant abordé sur quelques débris de l'antique Phocée aux bords de la Provence, comme Reboul, Mistral, Méry, Barthélemy et cent autres, n'a pas pu se défaire encore de l'accent natal: il est de cette colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie ionienne, reconstruit une poésie française plus colorée, plus harmonieuse et plus chaude surtout que la poésie du Nord! Nous les feuilleterons tous à leur heure ici. Quand on compose laborieusement le diadème littéraire de son siècle pour les princes de l'art en tout genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales éparses sur les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les enchâsser dans la mémoire.

XX

Je parlerai surtout bientôt d'un autre hasard ou plutôt d'un autre bonheur de génie, dans une rencontre qui nous a donné et qui donnera probablement à l'Angleterre, à la France, à l'Europe, d'étranges étonnements et de vives admirations quand l'heure sera venue. Voici comment ce miracle de la nature nous fut révélé, comme il le sera à tout ce qui lit.

XXI

C'était par une sombre matinée de novembre, à Paris, quelques années après la révolution de 1848, qui m'avait rejeté seul, meurtri et nu, sur le rivage, après ce grand naufrage où j'avais été moi-même aussi naufragé que pilote.

Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour soutenir sur l'eau ceux qui périssaient de ma perte. J'écrivais le _Conseiller du peuple_, journal à cinquante mille abonnés, dans lequel je m'efforçais de modérer les esprits impatients à qui l'élan exagéré allait faire traverser la liberté; je le voyais, je le disais. La sueur du travail et du patriotisme ruisselait dès l'aube du jour sur mon front.

On m'annonça une jeune fille parlant le français avec un accent étranger et demandant à m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer. Je passai une main dans mes cheveux, soulevés par l'inspiration, pour présenter un front décent à l'étrangère, et je jetai ma plume fatiguée sur le guéridon qui portait, à côté de moi, le monceau de pages écrites à la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je ne m'attendais pas à un rafraîchissement d'esprit si charmant, mais j'en avais besoin: «Ce n'était pas la saison des roses,» comme dit le poëte persan _Saadi_.

XXII

Je vis entrer une rose pourtant; mais une rose pâle, une rose du Nord, une jeune fille, presque une enfant, dont les traits, à peine indiqués par la nature, étaient plutôt, comme la _Psyché_ de Gérard, une ébauche de la beauté, une esquisse de la grâce, qu'une beauté palpable, qu'une grâce éclose.

Elle grandissait encore; aucune de ses formes, presque aériennes, ne se dessinait sous le cachemire des Indes qui l'enveloppait des plis perpendiculaires de la statue. On eût dit que ce corps si léger n'aurait pas eu besoin de ses pieds pour le porter; ce n'était qu'une âme habillée. Je crus voir marcher, ou plutôt glisser sur le tapis, l'Inspiration.

Son visage, dont tous les délinéaments étaient nets, purs, minces, transparents comme un camée, avait la délicatesse d'une miniature; mais il était sévère comme une pensée. Avez-vous vu un buste de lord Byron adolescent? Cette jeune fille lui ressemblait, comme une soeur plus jeune à son frère: elle, aussi belle que lui, lui, moins éthéré qu'elle, tant ce visage était d'un enfant; mais les yeux étaient d'un être qui a fini sa croissance. C'est que le coeur dormait encore dans cette jeune fille, et que la pensée était déjà tout éveillée; ou bien peut-être la pensée n'avait-elle jamais dormi en elle, et cette créature surnaturelle était née en pensant.

Quoi qu'il en soit, ses grands yeux, d'un bleu sombre où l'azur et la nuit luttaient, sous de très-longs cils, comme l'ombre du bord et le bleu du large sur la mer pour en nuancer l'éclat et la profondeur; ses grands yeux, dis-je, ne pouvaient plus rien acquérir de plus achevé par les années (que des larmes peut-être); ils luisaient comme deux étoiles de première eau sous l'arc d'un front proéminent; leur seule impression, c'était le génie. Or l'expression du génie, dans des yeux de femme, savez-vous ce que c'est? C'est ce qu'on appelle le _surnaturel_, autrement dit ce qu'on n'a jamais vu dans un autre regard, et par conséquent ce qu'on n'a pu comparer à rien. Je renoncerai donc à vous définir ce regard.

XXIII

J'étais, je le confesse, intimidé par cette véritable apparition de lumière dans mes ténèbres. Je l'interrogeai avec le respect presque tremblant d'un homme qui ne craint aucun homme, mais qui tremble devant tous les anges.

J'appris, dans une longue conversation, que cette jeune fille était une Irlandaise, d'une famille aristocratique et opulente dans l'île d'_Émeraude_; qu'elle était fille unique d'une mère veuve qui la faisait voyager pour que l'univers fût son livre d'éducation, et qu'elle épelât le monde vivant et en relief sous ses yeux, au lieu d'épeler les alphabets morts des bibliothèques; qu'elle cherchait à connaître dans toutes les nations les hommes dont le nom, prononcé par hasard à ses oreilles, avait retenti un peu plus profond que les autres noms dans son âme d'enfant; que le mien, à tort ou à raison, était du nombre; que j'avais parlé, à mon insu, à son imagination naissante; qu'enfant, elle avait balbutié mes poëmes; que, plus tard, elle avait confondu mon nom avec les belles causes perdues des nations; que, debout sur les brèches de la société, elle avait adressé à Dieu des prières inconnues et inexaucées pour moi; que, renversé et foulé aux pieds, elle m'avait voué des larmes..... les larmes, seule justice du coeur qu'il soit donné à une femme de rendre à ce qu'elle ne peut venger; qu'elle était poëte malgré elle; que ses émotions coulaient de ses lèvres en rhythmes mélodieux et en images colorées. Elle m'en récita quelques-uns, dont j'étais moi-même l'objet. Ces vers semblaient avoir été pensés par Tacite et écrits par André Chénier; quoique composés par elle dans une langue étrangère (le français), ils n'avaient ni l'embarras de construction d'une main novice à nos rhythmes, ni la mollesse, ni la chair flasque des essais poétiques de l'enfance ou de l'imitation sous une jeune main; ils étaient tout nerfs, tout émotion, tout concert de fibres humaines; ils jaillissaient du coeur et des lèvres comme des flèches de l'arc intérieur allant au but d'un seul jet, et portant un coup droit au coeur sans se balancer sur un éther artificiellement sonore: _Je sonne en tombant, non parce qu'on m'a mis une cloche aux ailes, mais parce que je suis d'or._ Ces vers ne chantaient pas, ils frémissaient: leur seule musique était leur vibration en touchant l'âme. J'étais confondu d'entendre une voix plus virile que celle de Talma, plus tragique que celle de Rachel. Je méditais, les yeux baissés, en silence, mon étonnement, bien plus étonné encore lorsqu'en relevant les yeux je me trouvais en face d'une enfant de seize ans, pâle comme un spasme, calme comme l'héroïsme, belle comme l'idéal traversant la sombre réalité du temps.

Je ne fis ni geste ni exclamation: les compliments étaient hors de saison devant un miracle. Tout était sérieux dans ce génie, austère dans cette grâce; je compris que j'étais en face d'une soeur du jeune Pic de la Mirandole, quand cette intelligence surnaturelle, incarnée dans un bel adolescent, comparut devant le pape, les cardinaux et le congrès de tous les érudits d'Italie, pour répondre sur toutes les matières et dans toutes les langues à ce cénacle de l'intelligence humaine. De question en question j'arrachai à cette jeune fille, modeste autant qu'universelle, le secret de tout ce qu'elle savait à l'âge où l'on ignore tout. Elle écrivait avec la même facilité en anglais, en allemand, en français, en italien, en grec, en hébreu, éloquente et poëte sur dix instruments antiques ou modernes, sans distinction et presque sans préférence; musicienne qui joue avec tous les claviers. Un seul homme en Italie, Mezzofanti, un seul homme en France, le comte de Circourt, ont offert au monde ce phénomène de l'universalité des langues et des connaissances humaines; mais ces deux hommes étaient deux miracles d'organisation intellectuelle achevés par les années et par les études. La jeune fille avait seize ans, et de plus elle était un grand poëte. Tant de sciences chez elle n'étaient que les jouets de son enfance et les outils de son génie. Quel rayonnement ne sortira pas d'une telle étoile? Le siècle le saura plus tard, et je vous le dirai moi-même bientôt.

Je la reconduisis tout ébloui d'intelligence jusque sur le palier de ma petite maison; elle marchait devant moi dans le soleil, et j'avoue qu'au lieu d'une trace d'ombre derrière elle, elle me semblait laisser une trace de lumière sur les dalles qu'elle avait foulées en se retirant.

Le monde l'appelait miss Blake; je ne sais quel nom lui donnera la poésie, mais elle en aura un.

XXIV

Et ce fut aussi un de mes beaux jours littéraires, les uns à Paris, les autres à Saint-Point.

Hélas! ils deviennent rares dans cette dernière et précaire demeure de nos bonnes années. Sur cette clairière jaunissante où Laprade et tant d'autres étaient venus se transfigurer depuis Hugo, comme sur un humble Thabor des poëtes, les chênes ont été abattus, pour convertir en une poignée d'or nécessaire les rêves mille fois plus dorés qui tombaient avec leur ombre de leurs cimes; les sentiers battus par les pieds d'amis s'effacent, le château est désert; le cheval SAPHIR, qui me portait, dans les grandes journées de feu de Paris, à la défense des foyers et des familles, et que la popularité honnête soulevait quelquefois des pavés sur les bras du peuple, erre seul aujourd'hui dans le pré sous ma fenêtre, paissant en liberté l'herbe d'automne; de temps en temps je le vois relever la tête, regarder par-dessus le buisson, écouter les chars lointains, et hennir au vent, croyant toujours que ce sont ses maîtres qui reviennent le seller et le monter pour le conduire à la victoire; puis, détrompé par l'attente vaine, il retourne tristement brouter près des boeufs roux et des vaches blanches, à la lisière des bois qui lui versent l'ombre!

Malédiction, ô cher compagnon de mes jours de fatigues, à ceux qui t'ont laissé dix ans brouter déferré sur cette herbe sèche, et moi languir inutile dans cette masure presque démolie sur ma tête, pendant que le sang généreux de la force et de la liberté coulait encore, inutile, dans nos vieilles veines!

_Rien n'est de ce qui devrait être_, dit le proverbe des hommes; _tout est bien_, dit la résignation, le proverbe de Dieu!

Ce n'est pas sur moi que je pleure, pauvre animal! c'est sur toi. Qui sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe dans ce pré, où je t'ai donné l'hospitalité à vie à côté de l'âne et des vaches, et si un dur acquéreur de Saint-Point ne trouvera pas que ce cheval invalide est un luxe de coeur qui dîme l'herbe, et ne t'enverra pas à l'équarisseur du village voisin pour avoir ta peau et ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une nation! Si je demandais à ce peuple pour toi une botte de foin à vie, je ne l'aurais pas! Honte et misère! Finissons!

LAMARTINE.

LIXe ENTRETIEN.

LA LITTÉRATURE DIPLOMATIQUE.

LE PRINCE DE TALLEYRAND.--ÉTAT ACTUEL DE L'EUROPE.

I

Qu'est-ce que la diplomatie?

C'est la bonne ou mauvaise conduite de ces grandes individualités qu'on appelle des nations.

Cette bonne ou mauvaise conduite est inspirée aux nations par leurs hommes d'État, pratiquée par leurs cabinets, exprimée par leurs diplomates, promulguée par leurs manifestes, leurs notes, leurs dépêches, portée dans les cours ou dans les congrès par leurs ambassadeurs.

La diplomatie de chaque nation est l'expression de son caractère:

Égoïste, superbe, religieuse, humanitaire et philosophique, en Angleterre;

Héroïque, généreuse et versatile, en France;

Immorale, cauteleuse et improbe, en Prusse;

Modeste, honnête et intéressée, en Hollande;

Ombrageuse et amphibie, en Belgique;

Persévérante, longanime, sans scrupule, mais non sans honnêteté, en Autriche;

Vaine, chevaleresque et loyale, en Espagne;

Grecque, habile, à petits manéges et à grandes vues, en Russie;

Consommée, universelle, sachant toutes les langues des cabinets, à Rome, Rome, la grande école de la diplomatie moderne, puissance qui ne vit que de politique sur la terre, d'empire sur les consciences, de ménagements avec les cours, de résistance derrière ce qui résiste, d'abandon de ce qui tombe, d'acquiescement aux faits accomplis;

Dépendante et adulatrice, dans les petites cours d'Allemagne et d'Italie, clientes de la force et de la victoire;

Hardie, inquiète, insatiable, en Piémont; prompte à tout recevoir, quelle que soit la main qui donne; prête à tout prendre, quelle que soit la main qui laisse envahir;

Alpestre, rude, pastorale, probe, mais intéressée, en Suisse; non dépourvue d'une sorte d'habileté villageoise, se faisant appuyer par tout le monde, mais n'appuyant elle-même personne contre la fortune;