Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 11
Le premier billet, d'une main évidemment féminine, était de la princesse polonaise T..., soeur, je crois, du prince Poniatowski, le héros malheureux de la Pologne, noyé dans la déroute de Leipsik.
VII
Cette femme illustre et lettrée était l'amie de M. de Talleyrand. Je ne connaissais pas la princesse; son billet ne m'était pas adressé; elle l'avait écrit avant le jour à un de mes plus chers amis, M. Alain, médecin et commensal du prince de Talleyrand pendant dix ans, aussi tendre et aussi vertueux que savant.
Je le voyais tous les jours; il donnait, par pur intérêt de coeur, à ma santé encore frêle les soins d'une mère plus que d'un médecin. Hélas! je l'ai vu mourir avant son malade, à la fleur de ses années, d'une maladie de trois ans, tête à tête avec un crucifix d'ivoire suspendu par un chapelet de femme au bois de son lit. J'ai su le nom de la femme que lui rappelait le crucifix et le chapelet de noyaux d'olives: je ne le dirai pas. Le pauvre malade mourait d'amour contenu, pour ne pas faillir à l'amitié et à la vertu; que l'éternité lui soit douce! Il avait ajourné son bonheur au ciel. C'était un de ces hommes qui donnent la certitude d'une autre vie; car, si Dieu trompait de telles espérances et de telles privations par un leurre éternel, ce ne serait pas seulement le monde interverti, ce serait la Divinité renversée. Le seul hommage dû à un tel Dieu serait le blasphème: il ne mériterait que cela.
VIII
Donc la princesse T.... écrivait à M. Alain: «Le prince de Talleyrand m'envoie à mon réveil le billet ci-joint; je vous l'adresse pour votre jeune ami, afin que le plaisir que cette impression du grand juge vous fera soit double. Communiquez le billet du prince au jeune homme, et remerciez-moi du plaisir que je vous donne, car je sais que votre seule joie est dans la joie de ceux que vous aimez.»
J'ouvris le second billet; il était écrit d'une main évidemment précipitée et lasse d'insomnie, sur un chiffon de papier large comme cinq doigts et taché de gouttes d'encre. Ce billet disait en cinq ou six lignes: «Je vous renvoie, Princesse, avant de m'endormir, le petit volume que vous m'avez prêté, hier soir. Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai pas dormi, et que j'ai lu jusqu'à quatre heures du matin, pour relire encore.»
Le reste du billet était une prophétie de succès en termes brefs, mais si exagérés que je ne voudrais pas les transcrire ici. Cette âme de vieillard, qu'on disait de glace, avait brûlé toute une nuit d'un enthousiasme de vingt ans, et ce feu avait été rallumé par quelques pages de vers imparfaits, mais de vers d'amour.
IX
Je relus vingt fois le billet du prince de Talleyrand, et je dis à la jeune fille qui attendait, en me regardant lire et relire, toute rouge de l'émotion qu'elle lisait de même sur mon visage sans le comprendre: «Viens que je t'embrasse, ma petite Lucy! Tu ne porteras jamais un pareil message; à la loterie de la gloire, ce sont les enfants qui tirent les bons lots. Dis à ta mère que tu m'as apporté un _quine_.»
C'était alors le langage compris des concierges, institution du hasard qui tenait toujours ouverte à la fortune la loge du portier. C'est peut-être dommage de leur avoir enlevé, à ces honnêtes affranchis des grandes maisons, cette loterie, illusion renaissante de la semaine; ils rêvaient au moins de beaux rêves sur leur lit de servitude. La moitié de leur vie était heureuse: portiers le jour, ils étaient rois la nuit.
X
Je ne m'informai pas même, dans la matinée, du succès de mes vers. Le billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu'à la prose. Quel intérêt avait-il à me flatter? Il était prince, il était puissant, il était l'oracle du monde politique, il avait été l'ami et le disciple de Mirabeau sans se tromper à son génie, le plus juste et le plus vaste du dix-huitième siècle. Et moi, qu'étais-je? un solliciteur inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc à la fortune; elle s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai, dans mes prochains Entretiens sur la littérature diplomatique, comment ce même homme d'État, quinze ans plus tard, me prédit une autre fortune plus difficile à discerner dans mon avenir d'orateur, fortune alors très-lointaine et très-voilée pour tout le monde, excepté pour lui et pour moi. On verra l'oeil du lynx sous cette lourde paupière du vieillard. Mais n'anticipons pas.
XI
Un quart d'heure après, la petite Lucy remonta dans ma chambre et m'apporta une autre lettre à grande enveloppe officielle et à large cachet: c'était ma nomination au poste diplomatique que j'ambitionnais, signée de M. Pasquier, ministre des affaires étrangères.
À la lecture de cette lettre, je sautai en bas de mon lit et j'éprouvai ce qu'éprouve le coursier entravé à qui on ouvre la carrière. J'avais peu de souci de la gloire des vers: j'en avais un immense de la politique. Je dévorais déjà de l'oeil les longues années qui me séparaient encore de la tribune et des hautes affaires d'État, ma vraie et entière vocation, quoi que mes amis en pensent et que mes ennemis en disent. Je ne me sentais pas la puissante organisation créatrice qui fait les grands poëtes: tout mon talent n'était que du coeur. Mais je me sentais une justesse de bon sens, une éloquence de raison, une énergie d'honnêteté, qui font les hommes d'État; j'avais du Mirabeau dans l'arrière-pensée de ma vie. La fortune et la France en ont décidé autrement. Mais la nature en sait plus long que la fortune et la France: l'une est aveugle, l'autre est jalouse.
Je m'en console à présent que ma destinée n'est plus de ce monde. Nous verrons ailleurs si nous sommes appelés à monter d'échelon en échelon dans une vie continue, jusqu'à une autre planète, la planète du bon sens.
XII
C'est ainsi que le jeune poëte dont je parle vient de faire sa modeste apparition dans le demi-jour. Ignoré la veille, on se demande aujourd'hui: Qui est-il? _Digito monstrari et dici hic est._
Quel poëte est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire où l'emportera le souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans son talent et qu'il chantera à pleine haleine ce qu'il gazouille aujourd'hui à demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur à peine emplumé, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre, à l'aube de son premier printemps? L'avez-vous entendu à son réveil, ou plutôt dans son rêve d'oiseau, avant d'être tout à fait réveillé, essayer son instinct musical dans de courtes notes à demi-voix, si imperceptibles à l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On dirait qu'il écoute lui-même, en dedans de lui, un invisible musicien qui lui note l'air, et qu'il répète timidement, en s'effrayant, en se relevant, en se reprenant lui-même, le solfége que la nature lui fait épeler! J'ai été bien souvent témoin, dans les couvées de rossignols ou de fauvettes, de cet apprentissage mélodieux des petits, qui gazouillent à la sourdine le matin ce que les mères chantent à grande voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couvée de nos poëtes commence, comme ces oiseaux jaseurs, à chanter comme s'il avait peur de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard éclater sa voix? Dieu le sait, il n'est pas encore dans l'été de sa vie; mais, si mon jugement ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un _poëte intime_, c'est-à-dire un de ces poëtes rassasiés de la pompeuse déclamation rimée dont nos oreilles sont obsédées dans nos écoles classiques ou dans nos théâtres redondants et ronflants d'emphase; il sera un de ces poëtes nés d'eux-mêmes, originaux parce qu'ils sont individuels; un de ces poëtes qui n'ont pour _lyres_ (comme on dit) que les cordes émues de leur propre coeur, et qui font, dans la poésie moderne, cette révolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus un poëte sérieux, ayant le respect de ceux qui l'écoutent, et non un de ces poëtes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir vivre et mourir deux ou trois, qui mêlent le _fifre_ au concert des anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'âme de la jeunesse, au lieu du saint enthousiasme, seul thème véritable des chants immortels!
XIII
Son petit livre rappelle au premier coup d'oeil ces poëtes condensés en sonnets d'or et d'ivoire qui, tels que Pétrarque, Michel-Ange, Filicaïa, Monti, incrustent une idée forte, un sentiment patriotique, une larme amoureuse dans un petit nombre de vers robustes, gracieux ou tendres, vers polis comme l'ivoire, que ces poëtes miniaturistes façonnent non pour le temps, mais pour l'éternité. Y a-t-il eu depuis Pétrarque un poëme plus immortel qu'un de ses sonnets? Heureux ce jeune homme s'il peut un jour rendre un Pétrarque aux philosophes, aux poëtes, aux amants! Ce serait un grand don en un petit volume. Nous le lui souhaitons, ce don, comme je me le serais souhaité à moi-même, à l'époque d'adolescence où j'aurais donné ma vie pour un sonnet de l'amant de Laure.
XIV
Ce jeune homme aura évidemment un autre don de la poésie moderne, le don de rendre en vers familiers quoique expressifs les choses et les sentiments que l'orgueil emphatique de la poésie du dix-huitième siècle avait relégués dans le domaine de la prose, comme si le vers était incapable de dire juste et vrai, comme si la poésie n'était pas, par excellence, le langage du coeur!
Assez d'autres, jusqu'ici, avaient fait marcher le vers sur des échasses académiques: il faut enfin le déchausser de son cothurne et de ses sandales à bandelettes d'or et de pourpre, de ses ailes aux talons; il faut le déshabituer de ses pas en trois temps sur des planches, comme les pas de nos tragédiennes sur le théâtre, pour le faire marcher pieds nus sur la terre nue comme vous et moi, au pas naturel, _musa pedestris_, selon la définition si juste d'Horace.
Cette poésie qui marche à pied, qui ne se drape pas à l'antique, qui ne se met ni blanc ni rouge sur la joue, qui ne porte ni masque tragique ni masque comique à la main, mais qui a le visage véridique de ses sentiments, et qui parle la langue familière du foyer, cette poésie qui semble une nouveauté parce qu'elle est la nature retrouvée de nos jours sous les oripeaux de la déclamation et de la rhétorique en vers, sera la poésie de ce nouveau venu dans la famille qui chante.
C'est surtout dans ce genre en dehors de tous les genres, puisqu'il est le naturel, que M. Alexandre nous paraît devoir exceller. Il écrit, à ce que disent ses amis, un poëme épique familier dont la vie privée, sans aventures et sans merveilleux, sera le sujet, poëme qui ne prendra son intérêt que dans les lieux, les choses, les impressions qui nous enveloppent tous et tous les jours: l'épopée du coin du feu. Cela doit être d'autant plus poétique que la poésie a négligé davantage jusqu'ici ces trésors de descriptions, de sensibilité, de naturel, de passions douces, enfouis à notre insu sous la pierre du foyer domestique, dans le jardin, dans le verger, dans la prairie, dans la vigne, dans la montagne qui borne le court horizon, dans le coin de ciel en vue de la fenêtre où se couche le soleil, où se lève l'étoile, dans l'enfant à la mamelle, dans la mère souriante, dans le père sérieux, dans l'aïeul prévoyant, dans le fils docile, dans la jeune fille rêveuse, dans la servante attachée à l'âtre, seconde mère des enfants, et jusque dans le chien nourri d'affection, qui cherche aussi souvent la tendresse dans les yeux que le pain sous la table. Ajoutez à cela les simples accidents ordinaires de la vie privée, la mort de l'aïeule, la naissance d'un nouveau-né, le départ du fils pour l'inconnu de sa destinée, hors du nid et du pays, les amours, le mariage de la soeur aînée, les fêtes du foyer, la religion introduisant l'infini des espérances et la sainteté des amours dans ce petit monde qui s'étend de la cheminée à la fenêtre, et du seuil au cimetière: voilà l'épopée de famille, sujet dont le drame s'agite sous quelques tuiles, et qui ne se dénoue que dans l'éternité, ce rendez-vous de tout ce qui s'aime; voilà ce qu'il se chante tout bas à lui-même, ce jeune Homère de l'_Iliade_ du coeur! Quel sujet pour qui sait voir, sentir et aimer: «Ah! si je n'avais que soixante et quinze ans, écrivait Voltaire à quatre-vingts ans passés, je leur ferais voir ce que c'est qu'un poëte!»
Je me dis, comme Voltaire, quand je contemple la fécondité d'un pareil sujet: «Ah! si je n'avais que quarante ans, je voudrais consumer vingt ans de ma vie à ce poëme épique de la famille!» Mais je laisse avec confiance une si belle épopée à ce jeune espoir des poëtes. Il a le coeur, l'imagination et la main capables d'une telle oeuvre; je n'en voudrais pour preuve qu'une promenade d'automne écrite, ou plutôt _causée_ en vers, en montant, il y a quelques années, à Saint-Point, masure pittoresque que j'habite dans un pli de haute montagne boisée, à quelques lieues de la plaine habitée par le jeune poëte breton. Je demande pardon au lecteur de ces vers de les insérer pour son plaisir dans ces pages. Ces vers parlent malheureusement de moi; ils en parlent avec cette exagération d'affection qui exagère aussi démesurément le nom de l'hôte chez lequel on va souper le soir d'un beau jour: c'est la politesse des poëtes. Souvenez-vous d'Homère suspendant une guirlande fleurie au seuil de la demeure où il avait passé la nuit, et de l'hymne qu'il chantait devant la porte avant de la quitter. On a recueilli quelques-uns de ces hymnes, salut et adieu du poëte errant à ces hospitalités d'un soir. Cela n'est pas sérieux, mais cela est touchant. Qu'on oublie donc que ces vers parlent de moi; qu'au lieu de moi, retiré depuis longtemps de la lice, et qui n'ai fait que toucher superficiellement et avec distraction la lyre jalouse qui veut tout l'homme, on suppose un nom véritablement et légitimement immortel; qu'on se figure, par exemple, que Solon, poëte d'abord, et poëte élégiaque dans sa jeunesse, puis restaurateur, législateur et orateur de la république athénienne, puis banni de la république renversée par l'inconstance mobile des Athéniens, puis rentré obscurément dans sa patrie, par l'insouciance du maître, y végète pauvre et négligé du peuple sur une des montagnes de l'Attique; qu'on se représente en même temps un jeune poëte d'Athènes, moins oublieux que ses compatriotes, bouclant sa ceinture de voyage, chaussant ses sandales, et partant seul du Parthénon pour venir visiter bien loin son maître en poésie, relique vivante de la liberté civique; que Solon reçoive bien ce jeune homme, partage avec lui son miel d'Hymette, ses raisins de Corinthe, ses olives de l'Attique; que le disciple, revenu à Athènes après une si bonne réception, raconte en vers familiers à ses amis son voyage pédestre, ses entretiens intimes avec le vétéran évanoui de la scène et se survivant, mutilé, à lui-même et à tous dans un coin des montagnes natales.
XV
À l'aide de toutes ces suppositions, et avec ces conditions de grandeur, de vertu, d'ostracisme et d'infortune réunies, on aura un motif de poésie conforme à ce poëme. Mais, en ce qui me concerne moi-même (je le dis sans fausse modestie), on n'aura rien qu'un homme incomplet, un poëte tel quel, un citoyen honnête, trompé dans son ambition désintéressée pour son pays, une fortune en ruines, une vieillesse onéreuse, une âme sans regrets mais sans illusion pour sa patrie.
Les beaux vers qu'on va lire ne me font donc aucune vanité en ce qui me touche; quiconque se juge est incapable de se glorifier. Mais, je le répète, mettez un autre nom à la place du mien: Washington dans la détresse, relégué à Mont-Vernon, par exemple, ou Jefferson, second président des États-Unis, forcé par la misère domestique à mettre en loterie le toit et le champ de ses pères, et mourant sans avoir pu placer ses lots parmi ses concitoyens; et alors qu'on lise le petit poëme lyrique intitulé _les Vendanges_:
Saint-Point, octobre 185...
À UN AMI.
Ami! je poursuis seul notre pèlerinage Aux grands maîtres vivants ou morts que nous aimons; Guidé par un poëte, un ami de mon âge, J'ai pris l'âpre chemin des pâtres sur les monts. C'est un des vrais amis de cette idole à terre, Qui, de son vieux perron, aime à le voir venir, Du fond de l'avenue aujourd'hui solitaire, Dans l'abandon de tous porter son souvenir.
Nous gravîmes Milly, cet aride village, Par un chemin à pic, de buis tout tacheté, Sur des coteaux pierreux où, sous l'or du feuillage, S'azuraient les raisins embrasés par l'été. La vendange joyeuse enivrait la montagne; Hommes, femmes, enfants, chantant dans la campagne, Cueillaient les raisins mûrs sur les vieux ceps tordus, Ou prenaient leurs repas dans la vigne étendus. Puis les boeufs lents traînaient les _chars_ aux lourdes tonnes, Et le sang des raisins ruisselait du pressoir; Fêtes des derniers jours, allégresses d'automnes, Vous êtes un adieu comme l'azur du soir!
La fête disparut derrière un cap de roche, Comme soudain la vie au tournant de la mort. Quelques chèvres en paix, sans craindre notre approche, Rongeaient dans les ravins les broussailles du bord. Nous montâmes plus haut faire aussi nos vendanges De rêves purs à l'âme et d'air sain aux poumons; C'est que la poésie est une vigne d'anges, Qui mûrit et qu'on cueille à la cime des monts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il allait, il montait, le chemin en spirale, D'imprévus horizons en ravissant les yeux, Des vignes aux sapins, sauvage cathédrale, De la foule au désert, des abîmes aux cieux. Les vendangeurs, épars dans les vignes fécondes, Au vent de la montagne exhalaient leur gaieté; Et les amis rêveurs montaient entre deux mondes, En haut la solitude, en bas l'humanité...
Le poëte et son guide font halte au sommet, puis commencent à descendre vers la vallée du château.
Le sentier ruisselait de verdure et d'eau vive, Tournait autour des houx que l'eau froide ravive; Leurs grains rouges semblaient des grappes de corail. Le clair-obscur des bois aux teintes de vitrail Recueillait le regard et baignait l'âme d'ombre. Cet escalier tournant qui descendait plus sombre, Les chants de ce bouvreuil dans ce bois effeuillé, Les eaux vives courant sur le caillou mouillé, Cette gorge sonore où la brise apaisée Accompagnait si bien le rêve ou la pensée, Cette marche en avant comme un pas aux combats, Ce haut isolement des tumultes d'en bas, Ce grand cloître des bois propice à la lecture Et la libre amitié dans la libre nature...
Ici le poëte change de ton, et, saisi de ces frissons lyriques qui sortent des sources et des bois sur les hauts lieux, il fait chanter un hymne à son coeur de philosophe de l'espérance. L'hymne évaporé, il descend plus bas, d'un pied plus rapide, et il aperçoit de loin les tours démantelées du château de Saint-Point,
Où le barde muet, ce moderne brahmane, Vit entouré d'oiseaux et de chiens pour amis.
Là finit le premier chant de ce poëme pédestre. Il reprend le lendemain, au lever du jour, aux sons du cor des jeunes chasseurs réveillés pour courir le renard ou le loup dans la forêt:
Aux aboiements des chiens, aux fanfares du cor, Notre hôte aussi parut, à cheval, mâle encor. L'automne est la saison de Saint-Point. L'eau qui pleure. La cloche plus sonore au loin lançant mieux l'heure, Le vent d'automne humain aussi comme nos voix, Les arbres nus pleurant leur jeunesse effeuillée, Les sapins balançant leur deuil sur la vallée, Les grands brouillards rêveurs flottant le long des bois, Le ciel bleuâtre ainsi que des veines pâlies, Les feuilles gémissant sous le rhythme des pas, Couvrent tout de mystère et de mélancolie; La vallée attendrit et ne désole pas. Les chants du rouge-gorge errant dans l'avenue, Des doux morts envolés adoucissent l'adieu, Et le soleil, glissant des larmes de la nue, Ouvre dans le nuage une échappée en Dieu.
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Mais il n'écoutait plus la voix de son génie, Ni l'ami, ni l'oiseau, ni le vent dans les bois; Il sonnait le tocsin de sa vie aux abois. La saison et sa peine étaient en harmonie; Sa demeure en débris et les feuilles tombaient; Les bois tristes, les coeurs sans espoir, succombaient. Sur sa noire jument, à la tête étoilée, Il allait, en causant, sous la nuit de l'allée, Comme sa sombre vie au fond de l'inconnu; Il n'avait plus d'étoile, et son ciel était nu. Au retour, un autre homme apparut; la nature, Les amis revenus, les haltes ici, là, La paix du soir avaient apaisé sa torture.
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Après une soirée consacrée à la lecture en commun, chacun se retira dans quelques recoins des vieilles tours du château, presque ouvert aux vents. Les livres et les tableaux ont suivi ceux de Walter-Scott à l'encan des commissaires-priseurs de Londres et de Paris. Avant le jour suivant, les deux pèlerins, à pas muets, font le tour du château pour découvrir la lueur mourante de la lampe de nuit, à travers les vitres, de leur hôte. Ils savent que je suis à l'étude avant le soleil: ils cherchent à me voir sans être vus. Lisez cet inventaire prosaïque, et pourtant poétique, de ma tour de travail:
Tout dort dans le château plein d'ombre et de silence. Sous un cintre voûté, seul, un homme s'avance: Au sillon de la plume, avant son laboureur, Le poëte est debout, et marche à son labeur.
L'antre de la sibylle a la nuit du mystère; La grotte du poëte est sombre, nue, austère. Sa mère et son enfant sont tout près, chers tombeaux, Deux portraits devant lui, de son coeur deux flambeaux! Il écrit, le front haut, sur des feuilles sans nombre, Sans courber comme nous sa taille sous l'effort, Dans l'oeuvre de l'esprit attitude du fort. La lune du foyer, la lampe, luit dans l'ombre; La flamme du sarment l'enivre de chaleur, Et le feu, la lumière, harmonieux mélange, Éclairant le poëte avec un jour étrange, De leur chaude auréole enflamment sa pâleur; D'un geste familier sa main gauche caresse Ses deux blancs lévriers, amis et fils d'amis, Dans l'épaisse fourrure à ses pieds endormis. L'hôte est bon: je l'ai vu veiller avec tendresse, Nuit et jour, sur son lit un pauvre chien mourant! À qui sait compatir tout ce qui souffre est grand!
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Mais le phare du jour déchire les ténèbres Qui dorment sous l'église et les arceaux funèbres Où sont les morts, si chers qu'on ne les nomme pas! À cette heure où tout vit, qu'est-ce que le trépas? Chaque matin pour l'homme est une renaissance! À l'appel du soleil on se lève soudain; Le corps prend sa fraîcheur, l'âme son innocence, Dans cet air transparent et vierge du jardin. Oh! la fraîcheur de l'aube! oh! comme elle réveille Et chasse de la nuit la lourde volupté! Comme on rouvre son coeur oppressé par la veille, À ce vent de jeunesse et d'immortalité!
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