Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 10

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Enfin la poésie est l'expression de l'idéal; or le beau idéal, c'est l'amour enthousiaste, la prière, la miséricorde, la charité du genre humain, comme dit Cicéron. Voilà le thème des poëtes. Quand ces poëtes politiques, fussent-ils, comme Juvénal ou Gilbert, les suprêmes satiristes, passent du beau idéal au laid idéal, objet de leur satire, ils sortent de leur vraie nature et faillissent à leur vraie mission. Ils font haïr: c'est le contraire de faire aimer. La haine est un sentiment pénible, qui s'associe mal à cette mélodieuse ambroisie des beaux vers. Il en reste une amertume sur les lèvres, au lieu de cet arrière-goût délicieux que les chants des poëtes doivent laisser sur la bouche et dans le coeur des hommes. Voilà pourquoi, hors quelques exceptions très-rares, nous regrettons de voir de grands lyriques prêter, même dans un intérêt de vertu, leurs sublimes indignations chantées à la politique.

XXIX

Ces répugnances que nous éprouvons pour cette transformation de la lyre divine en fouet sanglant est peut-être un tort de notre goût personnel; nous regrettons que des Virgiles et des Pindares daignent rivaliser avec des Juvénals et des Gilberts, qui ne sont pas dignes de toucher à leurs ailes, et qui rasent la terre au lieu de se perdre dans le firmament. Mais cette préférence pour les poëtes d'enthousiasme sur les poëtes d'indignation (_facit indignatio versum_) ne nous empêche pas d'admirer profondément des vers tels que ceux-ci, que Laprade vient de jeter au temps qui court du haut de son immortalité.

Ces vers sont intitulés: _Pro aris et focis_. C'est la vengeance du spiritualisme indigné contre le matérialisme qui déborde un peu notre époque.

On voit, dès les premiers vers de cette éloquente inspiration contre son siècle, que le grand poëte partage au fond notre répugnance à employer la grande poésie aux petits usages de la vie civile. Retiré dans ses bois paternels du Forez, il regrette d'abaisser ses regards sur ce fleuve de nos vices qui coule à pleins bords dans nos cités.--Mais, si je n'en dis rien, s'écrie-t-il, c'est que j'aime mieux chanter la nature chaste et éternelle; car,

Si rêveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts, Et pourrais, au besoin, mettre mon siècle en vers. Mais, reniant alors le vrai beau qui m'attire, Je devrais, après l'ode, épouser la satire; C'est la muse qu'il faut à ce monde vénal, Et l'ère des Césars attend son Juvénal.

Peut-être est-il venu! Là-bas, où tout est sombre, Peut-être un fouet vengeur siffle déjà dans l'ombre, Et la haine au front rouge y chauffe longuement Le fer qui doit marquer chaque nom infamant. Voyez-vous défiler le troupeau de nos hontes? L'avenir les attend et va régler nos comptes. Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets; Passez, la bouche close, en habits de laquais; Passez, nobles de race, admis à la curée, Par amour du galon prêts à toute livrée; Prétoriens, bourgeois à barbe de sapeur, Qui sauvez votre caisse et gardez votre peur; Passez, tous les forfaits et tous les ridicules... Vous n'esquiverez pas le glaive ou les férules; Je vous laisse en pâture au lion irrité. Moi, j'ai besoin d'amour et de sérénité...

Aussi, après quelques fortes pages contre la bassesse et l'hypocrisie de certains portraits auxquels le peintre ne met du moins pas les noms, voyez avec quelle hâte et avec quel charme le poëte, vite fatigué de mépriser et de haïr, nous ouvre son foyer de vertu et d'amour. C'est le contraste ici qui fait la satire:

Dans ces bois où j'allais écouter l'infini, Comme l'oiseau chanteur j'ai su bâtir mon nid; Mon coeur, dans la retraite où sa fierté l'enchaîne, Répond à d'autres voix qu'à celle du grand chêne, Et les fleurs du désert, les torrents, le ciel bleu, Les lacs, ne sont pas seuls à me parler de Dieu: De plus chères amours peuplent ma solitude. Le soir, lorsque je sors de la chambre d'étude, Quand je reviens des bois, rapportant des moissons De rameaux ou de vers cueillis sur les buissons, Devant l'âtre joyeux où le sarment pétille, Près de l'auguste aïeul se groupe la famille; Non loin de ses genoux chargés de mes enfants, S'assied la jeune mère aux regards triomphants; Tandis qu'avec les fleurs, butin de la journée, Ma soeur comme un autel orne la cheminée. Le portrait de ma mère est là qui nous sourit; Je sens autour de nous rayonner son esprit; Durant les entretiens, les jeux de la soirée, Je consulte du coeur cette image adorée, Sachant bien qu'elle assiste et protége ici-bas Le père en ses travaux, les fils en leurs ébats. Dans ces plaisirs naïfs que j'excite moi-même, Je leur montre à s'aimer entre eux comme on les aime; Et, sans trop me hâter, dans leur folle saison, Je sème, en quelques mots, le grain de la raison. L'aïeul, à leurs propos, s'égaye et nous contemple: En mes leçons, toujours, je le prends pour exemple; Mon récit en appelle à ses récits anciens; Il parle, et de mes bras on vole dans les siens; Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse; À toute question répond une caresse; Vers leurs lèvres son front se penche avec douceur... Et moi! tous ces baisers, je les sens dans mon coeur. Ah! prenez de l'aïeul notre âme héréditaire, Enfants, gardez-la bien sans que rien ne l'altère; Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajouté, Mais je vous ai transmis sa ferme loyauté. Vous saurez, comme nous, malgré la loi commune, Porter le coeur toujours plus haut que la fortune, Un coeur qui dans sa foi jamais ne se dément; Et, de votre oeuvre, à vous, quel que soit l'instrument, Ou le fer, ou la plume à mes doigts échappée, Tout sera dans vos mains noble comme l'épée.

C'est ainsi que je rêve! et par le droit chemin, À mon chaste foyer j'apprends le coeur humain; Et je lis mieux que vous dans ses pages suprêmes. Écrivez vos romans, je reste à mes poëmes.

Quel tableau de famille!

Moi qui connais l'_aïeul_, l'_épouse_ et les _enfants_, je puis attester que l'idéal apparent de ces doux vers n'est que la plus exacte réalité. De telles familles il ne peut sortir que des saints, des héros ou des poëtes.

XXX

On est déjà bien loin des mâles imprécations des premières pages. Le poëte essaye d'y revenir en finissant: on le regrette. Le fouet sied mal à cette main, qui tient mieux l'encensoir. On voit seulement que, si Laprade voulait, il serait Gilbert; mais il aime mieux remonter bien vite dans sa sphère montagneuse de paix, d'amour, de religion, et il a raison. Cependant lisez encore cette dernière page:

Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes: Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes. Au moins nous y marchons libres et frémissants, Et jamais coudoyés par d'indignes passants. Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse: L'édifice est construit de bassesse et de ruse. Passons, pleurant ces jours si tristement vécus; Poëtes et penseurs, nous sommes les vaincus. Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre défaite, Suivons-les au désert sans détourner la tête; Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos dédains, Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins; Une vengeance est prête, elle peut nous suffire. Voyez-vous cette foule essayer de sourire, Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas? Vous êtes le remords qui les suit pas à pas; De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture, Vos paisibles mépris font déjà leur torture; Vous avez pour troubler leur magique festin Cet invincible espoir qui commande au destin. «Épargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles, Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles; Survis, et tu rendras par ta seule fierté Des autels à nos dieux, à nous la liberté!»

Ce sont là de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes âmes dans le goût de l'honnête, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le vertige des illusions, des perfectionnements indéfinis, qui sont du ciel, mais pas de cette terre, où tout est fini et borné. La liberté qu'il aime n'est que la dignité de l'homme social: elle n'est ni son délire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant librement dans les âmes; sa république, c'est la règle de l'ordre moral et politique imposée à tous par tous pour qu'il n'y ait place à aucune tyrannie, pas même à celle du peuple, la pire de toutes, parce qu'elle est sans règle, sans responsabilité et sans vengeur. Aussi ses beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chérir l'homme dans le poëte, comme nous honorons et nous chérissons le poëte dans le citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! _Spes altera Romæ!_

LAMARTINE.

LVIIIe ENTRETIEN.

I

C'est vers ce même arbre du ravin de Saint-Point que nous vîmes s'avancer, quelque temps après, un autre jeune poëte, encore inconnu à lui-même et aux autres. Il vient de publier il y a peu de jours un de ces timides aveux de talent qui ressemblent à une première confidence d'amour confessé en rougissant, à demi-voix et dans le demi-jour, à l'oreille de la première personne aimée. C'est ainsi que le modeste et mélancolique Xavier de Maistre, toujours doutant de lui et toujours ajournant sa gloire, publiait à un petit nombre d'exemplaires, pour quelques amis de régiment et pour quelques voisins de campagne, _le Lépreux de la cité d'Aoste_, cet évangile des infirmes, ce manuel des lits de douleur, la plus chaude larme qui soit tombée dans la nuit du coeur désespéré et résigné d'un misérable, pour arracher des ruisseaux d'autres larmes sympathiques aux yeux des hommes sensibles dans ce siècle.

Nous avions entrevu, plusieurs années avant cette époque, ce jeune homme, qui n'était encore qu'un bel adolescent, marqué au front de ce double cachet du génie futur: la tristesse et l'enthousiasme. Son père nous l'avait amené un jour à Paris: bien que nous fussions resté plusieurs années sans le revoir, sa figure nous était demeurée gravée dans la mémoire de l'oeil, comme un de ces songes qui passent devant notre esprit dans la nuit, et qu'on ne peut chasser de ses yeux après de longs jours écoulés.

Il avait dix-huit ans à peu près au calendrier de sa vie légale, mais il en avait soixante à la gravité des traits. On eût dit que cet enfant avait deviné le sérieux et les tristesses de l'existence, et que son ange gardien, comme on disait autrefois, ou son étoile, comme on dit aujourd'hui, lui avait déchiré dès le berceau le voile qui dérobe l'horizon humain à tout homme destiné à vivre dans ce monde fantastique en écartant des fantômes pour marcher à des ombres.

Il était grand et mince comme ceux qui ne tiennent au sol que par l'extrémité inférieure, les pieds, et qui semblent prêts à s'élever dans l'atmosphère; il ne lui manquait de l'esprit pur que les ailes; sa tête oblongue avait l'organe du spiritualisme pieux, une proéminence visible au sommet du crâne, cette coupole intérieure où les spiritualistes contemplent et adorent d'instinct la divinité de leur pensée.

Cette tête était ornée par derrière et voilée par-devant d'une belle chevelure indécise entre le brun et le blond, qui ruisselait jusque sur ses épaules, et d'où sortait, au mouvement de sa main, un front limpide, mais déjà plein de je ne sais quoi, pensées ou rêves, poésie future ou sagesse prématurée.

Cette chevelure n'avait jamais senti, non plus que cette âme, la froide lame des ciseaux ou le froid tranchant des déceptions; deux larges yeux bleus, comme la mer de la Bretagne, sa patrie, rêvaient dans la sérénité sous l'ombre de ces cheveux. L'ovale des traits était sans inflexion irrégulière du moule; la nature, sûre de ses lignes, avait modelé cette tête: le nez grec d'une statue de Phidias, la bouche aux lèvres gracieuses, mais un peu saillantes, comme celles des bustes éthiopiens dans le musée du Vatican à Rome; le menton ferme et proéminent d'un des élèves studieux de Platon dans le tableau de l'_École d'Athènes_, de Raphaël. C'est le signe de l'étude, donné par la nature ou par l'habitude, à tous ceux dont la vocation est de penser; malheur à ceux dont le menton manque ou fuit en arrière! la base manque à la main qui veut appuyer le visage. Ceux-là ont la légèreté de l'oiseau; ils ne se posent pas, ils ne ruminent rien, ils effleurent tout avec les ailes, figures sans contre-poids, qui manquent de balancier pour se tenir en équilibre sur le vide de leurs facultés. La pensée a besoin de méditation pour mûrir; le caractère a besoin de force pour résister: où est la réflexion, où est le caractère, dans une tête qui ne peut s'appuyer sur la main?

II

L'attitude de cet adolescent était conforme à cette stature et à ce visage; un silence attentif, qui se laissait arracher des réponses justes et brèves, silence presque toujours révélateur de sérieuses puissances d'esprit: les amphores les plus hermétiquement fermées ne sont-elles pas celles qui contiennent les plus précieux parfums? Une convenance naturelle; ce bon ton inné, qui n'est que le rapport juste de l'homme avec tout homme ou avec toute chose; un langage sonore, cadencé et grave, quoique gracieux dans ses inflexions un peu lentes; un recueillement respectueux, mais nullement bas ou servile, devant ceux qu'il écoutait; la dignité d'un coeur libre dans la déférence d'un disciple ou d'un fils: voilà ce rare jeune homme.

Il devait plus tard faire partie de notre intérieur de famille pendant quelques années; compagnon volontaire de mes travaux et de mes tribulations intimes à la ville et à la campagne, mais compagnon sans intérêt, auxiliaire sans solde, payé en amitié comme il assistait en tendresse, génie familier et serviable du foyer, _genius loci_, comme Cicéron l'écrit d'un de ses secrétaires à qui il enseignait l'éloquence, et qui polissait ses harangues à _Tusculum_.

Ce jeune homme, aussi heureusement doué des dons de la famille et de la fortune que des dons de la nature, s'appelait Alexandre. Il a donné, depuis, son nom et son coeur à une jeune femme accomplie de beauté, d'éducation et de vertu, fille d'une famille d'élite de mon voisinage en Mâconnais. Il y vit aimé, indépendant, studieux, dans ce délicieux loisir des jeunes années, repos d'une union formée par le coeur, _lune de miel_ prolongée de l'existence, où la destinée bien rare verse du jour sans ombre, des joies sans lie et des douceurs sans mélange d'amertume à ses favoris. Puisse-t-il savourer jusqu'au terme une coupe qu'aucun coup du sort ne brise jamais entre ses lèvres! Il est doux, même pour les misérables, de contempler ces félicités complètes; elles leur prouvent que, si le bonheur est rare, au moins il est possible en ce triste monde, et que, parmi tant de mauvais rêves, il y a aussi de phénoménales réalités.

Cependant la pensée fait partie du bonheur. Même au sein des loisirs, de l'amour, de la famille, l'âme ne perd pas son activité; seulement son activité est volontaire. Le génie et la fantaisie se tiennent par la main pour rêver et chanter ensemble à leur heure, ou bien pour (comme dit Virgile, connaisseur en indolence).

_Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ._

Dans un tel état de l'âme en équilibre sur son bonheur, on aimerait assez la gloire, autant qu'elle pourrait s'associer au repos et à l'amour: ce serait une décoration domestique qui ornerait le fronton du foyer, comme ces plantes grimpantes et aromatiques qui festonnent l'humble toit de chaume ou d'ardoise, qui font pénétrer leurs bouffées enivrantes par les fenêtres de la chambre à coucher et qui font envier au passant cette paix.

Mais, si la gloire a quelques inconvénients inséparables des retentissements souvent importuns qu'elle donne au nom du poëte, alors on n'en veut plus, ou bien on n'en veut qu'à sa mesure, c'est-à-dire une gloire commode, silencieuse, intime, pour ainsi dire, chuchotée à l'oreille de quelques amis et qui fait dire au coin du feu de la famille: «Tenez, lisez, jugez, jouissez; mais ne faites pas de bruit de peur d'éveiller l'enfant et la mère, et surtout de peur d'éveiller la jalousie des rivaux. Qu'il vous suffise de savoir que, _moi aussi_, je serais célèbre si je ne dédaignais pas la célébrité. Mais je ne veux être qu'_amateur_, _dilettante_, selon le mot des Italiens: c'est le meilleur rôle dans tous les arts, et même dans toutes les carrières de la vie civile; on goûte, on jouit, on juge, on s'essaye, et on ne se compromet pas; on a, en un mot, des admirateurs, et on n'a point d'ennemis.»

III

C'est à ce double sentiment d'instinct de la gloire et de peur du bruit dans ces hommes délicats et exquis, appelés _amateurs_ ou _dilettanti_, qu'on doit ces petits volumes diminutifs du génie, sourdines de la gloire, qui se publient de temps en temps à un si petit nombre de pages et à un si petit nombre d'exemplaires qu'on ne les affiche pas sur les étalages de libraires, mais qu'on les glisse seulement de la main à la main entre quelques amis discrets, comme une confidence du talent échappée à l'imprudence du poëte.

Mais il faut y prendre garde cependant: quand cette confidence mérite d'être divulguée par les lecteurs d'élite, étonnés et charmés de ce qu'ils découvrent d'inattendu dans ces pages, la confidence ne reste pas longtemps un secret entre l'auteur et ses amis; le public écoute aux portes, l'admiration passe du dedans au dehors par les trous de la serrure, et la France se dit avant qu'on y ait pensé: «J'ai un vrai poëte de plus.»

IV

J'ai subi moi-même cet inconvénient de publicité éclose en une nuit, dans ma jeunesse: complétement inconnu la veille, j'étais célèbre le lendemain. Voici comment cela m'arriva, je ne dirai pas sans le vouloir (l'amour-propre n'a pas de ces hypocrisies), mais je dirai sans m'y attendre.

J'avais remis à M. Gosselin, le premier de mes patrons typographiques, homme de coeur, de goût et d'initiative, quelques pages poétiques recueillies en une très-mince brochure, _fasciculus_ relié en papier jaune et intitulé: _Méditations_.

Je n'y avais pas mis mon nom. Avant de l'inscrire, ce nom, il fallait le faire: il n'était pas fait.

Je ne désirais pas même que mon petit essai problématique de poésie nouvelle parût si tôt; je sollicitais ardemment du gouvernement de la Restauration un emploi diplomatique qui m'ouvrît l'accès à la haute politique, ma véritable et constante passion.

C'était M. Pasquier, encore vivant et vivant tout entier aujourd'hui, qui distribuait alors ces faveurs en qualité de ministre des affaires étrangères de Louis XVIII: homme de goût, de cour, de tribune, de congrès, de grande société européenne. J'étais protégé auprès de lui par quelques-uns de ses amis, entre autres par les deux maîtres de notre diplomatie française, M. de Reyneval et M. d'Hauterive, l'un jurisconsulte, l'autre la tradition vivante et la science de notre cabinet national depuis Louis XVI jusqu'à Louis XVIII, en passant par la République, le Directoire et Napoléon.

M. Pasquier, alors ministre, n'avait pas peur de la poésie ni de l'éloquence, à supposer que je vinsse à développer un peu de ces avantages dans la diplomatie; mais j'avais dès lors, comme par instinct, la conviction du danger qu'il y a en France pour un homme à développer plus d'une faculté à la fois. Le préjugé français des _hommes spéciaux_, c'est-à-dire des hommes qui ne savent faire qu'une seule chose, ce préjugé, la plus grande bêtise nationale de ce temps-ci, ce préjugé inventé par la médiocrité pour s'en faire un rempart contre la concurrence du talent multiple, ce préjugé, émané de l'École polytechnique, qui produit d'excellents outils et peu d'hommes complets, ce préjugé, dis-je, qui m'était déjà connu, qui règne encore à l'heure où j'écris, et qui sera un jour relégué parmi les mémorables inepties de notre siècle, ce préjugé, je le répète, me faisait craindre qu'un peu de célébrité poétique, répandu mal à propos sur mon jeune nom, ne me fît rejeter comme un intrus de toute candidature diplomatique, carrière que je préférais mille fois à quelques battements de mains ou à quelques battements de coeur des poëtes ou des femmes des salons de mon temps.

J'aurais donc désiré que les presses de M. Gosselin fussent plus lentes à jeter mes vers au public, et qu'ils ne parussent qu'après ma nomination, encore indécise, au poste que je sollicitais. J'avais bien raison; car, si je n'avais pas publié alors quelques vers passables, dont on s'est malheureusement souvenu toujours contre moi, ou si je n'en avais publié que de médiocres ou de ridicules, oubliés comme ceux de quelques grands hommes politiques de nos jours, j'aurais pu espérer, comme eux, de passer pour une capacité politique de second ou de troisième ordre dans les fastes de l'heureuse et prosaïque médiocrité.

V

Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y serai éternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime impardonné et impardonnable d'avoir soupiré quelques bons vers, poëmes lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme et de l'amour.

Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!--«Tu as rêvé quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre chose à faire qu'à rêver, à prier, à aimer: donc tu ne seras qu'un rêveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spécialité: retire-toi de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut combattre, et fais l'amour en cheveux blancs!»

Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de mépris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon pays, la SPÉCIALITÉ. L'antiquité disait, au contraire, comme dit la nature: _Timeo hominem unius libri!_ De là viennent ces hommes qui n'ont qu'une faculté et qui ne voient les choses humaines que d'un seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'étant accouplées comme le Péché et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de décomposition humaine, ce Polyphème qui n'a qu'un oeil et des mains, l'homme spécial. Je ne m'étonne pas que les tyrans s'en accommodent: ils ont besoin d'instruments ingénieux, architectes, mécaniciens, artilleurs, hommes de chiffres, machines à calculer, machines à bâtir, machines à tuer, machines à servitude. Le chiffre n'a pas d'âme: l'âme a une force à millions de chevaux, comme on dit, qui soulèverait plus de poids que la vapeur; ils se défient de cette force, ils dévirilisent l'humanité pour la dompter; l'homme spécial ne leur refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la conscience et la pensée sont les deux ennemies divines de la servitude, Némésis de la tyrannie; l'antiquité n'en avait qu'une, nous en avons deux.

Mais la colère contre ce préjugé de la _spécialité_ m'emporte; revenons.

VI

Donc je craignais l'apparition de mon petit livre, quoique anonyme, de peur d'être écrasé dans l'oeuf par une chute, et encore plus par un succès. Voilà cependant que la jolie fille de mon concierge, enfant de douze à quatorze ans, ouvre la porte de ma chambre au premier rayon d'un mois de printemps, avant l'heure ordinaire où elle m'apportait le journal matinal; elle jette sur mon lit en souriant une petite lettre cachetée d'un énorme sceau de cire rouge avec une empreinte d'armoiries qui devaient être illustres, car elles étaient indéchiffrables. «Pourquoi riez-vous ainsi finement, Lucy? dis-je à l'enfant tout en rompant le cachet et en déchirant l'enveloppe.--C'est que maman m'a dit que la lettre avait été apportée de grand matin par un chasseur tout galonné d'or, avec un beau plumet à son chapeau, et qu'il avait bien recommandé de vous remettre ce billet à votre réveil, parce que sa princesse lui avait dit: Allez vite, il ne faut pas retarder la joie et peut-être la fortune de ce jeune homme.»

Et deux billets séparés, et d'écritures diverses, tombèrent de l'enveloppe sur mon lit.