Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 6

Chapter 63,678 wordsPublic domain

Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à un prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et accablé des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement volontaire annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom, sont un égarement d'esprit et de coeur qu'il faut oublier. N'eût-il été que son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur des charmes de sa femme, M. Récamier, vieilli et toujours tendre, pouvait d'autant moins être ainsi répudié que son sort était maintenant tout entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et européenne: c'était répudier la reconnaissance, le malheur et la vieillesse. Si cette pensée n'était pas l'égarement du coeur perdu dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne peut justifier madame Récamier de l'avoir conçue; la délibération seule était une faute.

Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances du roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la guerre, l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du prince. Madame Récamier reprit son sang-froid un moment troublé; elle écrivit au prince pour retirer la parole écrite qu'elle lui avait donnée d'être à lui. Le désespoir du prince s'exprima en sanglots contre ce _coup de foudre_, c'est son expression; il voulut au moins revoir celle qu'il avait tant aimée et qu'il se flattait de ramener encore; un rendez-vous fut concerté entre lui et madame Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à quelques pas de Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris, madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse, qui ne lui était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après y avoir vainement attendu son amie.

«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte pour venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce que je ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous n'ayez pas même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain pour les hautes montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera d'accord avec la tristesse de mes pensées, dont vous êtes toujours l'objet!...»

Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et mignarde, et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries épistolaires. Les deux amants ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et en 1818. Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.

XVI

Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à madame de Staël, partagea généreusement les exils de son amie, tantôt à Coppet, tantôt dans des châteaux à quarante lieues de Paris; exils plus ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient de ne pouvoir respirer la fumée de Paris, et où un maître du monde s'inquiétait du commérage de deux femmes.

On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon nourrissaient dans le coeur des deux amies; la grâce et le génie se coalisaient sourdement avec la liberté contre le contempteur des lettres et le distributeur des trônes. 1814 approchait; madame de Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la haine contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena madame Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les années irréprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un orateur aussi estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu de Montmorency, l'entretenait des espérances d'une restauration prochaine des Bourbons; cette restauration, selon ces deux hommes, devait être le réveil de la liberté monarchique.

Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de l'Empire, qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de place, sinon dans son coeur, du moins dans ses habitudes; cet homme était le philosophe Ballanche. Camille Jordan le lui présenta.

Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour attacher: d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur disgracieux, d'un visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une timidité enfantine, d'une simplicité d'esprit qui allait jusqu'à la naïveté, Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence de tous les dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons: celui d'admirer et d'aimer les supériorités physiques ou morales de la création. Il savait se désintéresser complétement de lui-même, pourvu qu'on lui permît d'adorer le beau: le beau dans les idées, le beau dans les sentiments, le beau dans l'âme, dans le talent, dans le visage. L'homme qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand; la femme qu'il cherchait pour l'aimer, il la trouva du premier coup d'oeil dans madame Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son ami, il se fit son esclave; il abdiqua toute personnalité dans ce dévouement absolu et sans salaire à cette _Béatrice_ ou à cette _Laure_ de son âme. On ne peut s'empêcher de s'incliner devant cette faculté si humble et pourtant si noble de s'absorber complétement dans ce qu'on admire et de vivre non pour soi, mais pour ce qu'on croit au-dessus de soi sur cette terre.

Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de son lit, à ses dernières contemplations de l'une et de l'autre vie; je l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face de son amie, madame Récamier. Ballanche laisse dans le coeur de ceux qui l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne sont ni la veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce n'était pas un homme, c'était un sublime somnambule dans la vie.

XVII

À l'époque où madame Récamier le connut et lui permit de l'aimer, il avait déjà écrit une espèce de poëme en prose, _Antigone_, sorte de _Séthos_ ou de _Télémaque_ dans le style de M. de Chateaubriand; on parlait de lui à voix basse comme d'un génie inconnu et mystérieux qui couvait quelque grand dessein dans sa pensée; il couvait, en effet, de beaux rêves, des rêves de Platon chrétien, rêves qui ne devaient jamais prendre assez de corps pour former des réalités ou pour organiser des doctrines. C'était l'écrivain des aspirations, aspirant toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder l'infini? Il s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme l'incommensurable; c'était l'homme des horizons; ces horizons politiques ou religieux fuient quand on croit les atteindre et se confondent avec le ciel. Ballanche était donc ainsi autant habitant du ciel par le regard qu'habitant de la terre par le peu d'humanité qu'il y avait en lui.

XVIII

Comment un tel homme conçut-il, dès le premier jour, une passion passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme cependant dont la séduction gracieuse et la coquetterie agaçante ne ressemblaient en rien à cette _métaphysique incarnée_ que _Dante_ adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de madame Récamier sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole; ne pouvant adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des sens. Le chaste attrait de madame Récamier ne s'adressait, en effet, qu'aux yeux et à l'âme; Ballanche y vit un symbole de la beauté immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, à cette personnification de la beauté.

Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à madame Récamier de deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce doux Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque chose de surnaturel, une sorte de révélation dans cette amitié.

«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour une soeur, lui écrivit Ballanche dès le lendemain du jour où il la connut; mon dévouement sera entier et sans réserve; je veux votre bonheur aux dépens du mien; cela est juste: vous êtes supérieure à moi.»

XIX

Madame Récamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas assister aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put la suivre; ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il remplaçait son père mourant, retinrent sa personne, mais non son âme; cette âme voyageait partout où allait sa nouvelle amie. La correspondance entre Juliette et lui fut de tous les jours. Ballanche n'avait rien de ce qui distrait une pensée d'une idole; aussitôt après la mort de son père, Ballanche, comme l'homme de l'Évangile, vendit tout pour s'attacher comme une ombre aux pas et au sort de sa belle compatriote.

Madame Récamier habita à Rome la maison de _Canova_, le grand statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Canova chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infinie de ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et lui passèrent une délicieuse saison à _Tivoli_ et à _Albano_ dans les maisons de campagne de Canova; c'est là que cette femme, mondaine jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver; madame de Staël l'avait troublée par sa politique, Canova et Albano la calmèrent par leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et pensif que les ruines de Rome donnent au regard qui les contemple longtemps. Les Françaises les plus rieuses contractent la mélancolie de ces sépulcres en les fréquentant un peu longtemps.

Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque de Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta assidûment à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel service d'honneur à la cour de la reine de Naples, soeur de l'empereur Napoléon. Je l'ai beaucoup connu et j'ai gardé de lui un souvenir reconnaissant. C'était alors une des plus gracieuses figures d'hommes de race qu'on pût rêver. La charmante reine de Naples, Caroline Bonaparte, était fière d'avoir près d'elle un pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec une prédilection qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le futur cardinal, qui se nommait alors le _prince de Léon_, avait vu dans les plus belles femmes autre chose qu'une délectation du regard; mais il était aussi réservé et aussi scrupuleux de coeur que de visage: ses relations avec madame Récamier à Rome et à Naples ne furent que de tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la passion. Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu'à posséder les coeurs; c'est l'homme doué de la plus innocente coquetterie d'esprit et de figure que j'aie jamais connu; tel il était alors à Naples sous l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard sous l'uniforme de mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume d'archevêque, apportant le même apprêt à plaire dans le salon, dans la revue, qu'à l'autel. Son visage d'Antinoüs, ses cheveux parfumés, ses vêtements élégants, ses attitudes étudiées pour l'effet, sans mélange visible d'affectation, le faisaient remarquer partout; son esprit très-cultivé aimait le beau dans les lettres et dans les arts comme dans la toilette; il sentait vivement la poésie et la piété, cette poésie des âmes tendres.

Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne de lui, il la perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle fut brûlée en se parant pour une fête; elle ne lui avait pas encore donné d'enfant; il se réfugia dans la dévotion; cette dévotion était sincère, quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le cardinalat, sa vertu lui promettait le ciel. Les terreurs imaginaires de la révolution de Juillet le précipitèrent dans la tombe. Il mourut en saint, laissant une mémoire sanctifiée comme sa physionomie.

XX

Le prince de Léon était envoyé à Rome, en ce moment, par la reine Caroline, pour engager madame Récamier à venir la consoler et la conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas de sa fortune et de ses conquêtes. Murat ne voulait pas s'écrouler avec lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que soeur, encourageait son mari dans sa défection; la politique prévalait sur la reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent madame Récamier à Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on prodigue à ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais dessein. Ils lui firent confidence de leurs négociations avec les ennemis de Napoléon; ils avaient déjà signé secrètement le traité européen de coalition contre lui. Ce secret échappe au roi Murat dans une scène de tragédie vraiment antique, rapportée par madame Lenormant d'après le récit de sa tante.

«Madame Murat avait confié à madame Récamier les incertitudes cruelles dont l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique, à Naples et dans le reste du royaume, se prononçait hautement pour que Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait la paix à tout prix.

«Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat signa, le 11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition. Au moment de rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement ému, vint chez la reine sa femme; il y trouva madame Récamier; il s'approcha d'elle, et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire. «Vous êtes Français, Sire, lui répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être fidèle.» Murat pâlit, et, ouvrant violemment la fenêtre d'un grand balcon qui donnait sur la mer: «Je suis donc un traître!» dit-il, et en même temps il montra de la main à madame Récamier la flotte anglaise entrant à toutes voiles dans le port de Naples; puis, se jetant sur un canapé et fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La reine, plus ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de Joachim ne fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de fleur d'oranger, en le priant de se calmer.

«Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour aller se mettre à la tête de ses troupes, laissant à sa femme la régence du royaume.»

XXI

Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées; elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un mot de Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le voir, de peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des désastres de Napoléon, son persécuteur.

Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce aussi à se lier avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame de Krudener, sibylle mystique attachée à l'esprit de l'empereur Alexandre de Russie, la rechercha; mais madame Récamier n'avait rien des sibylles que la beauté. Elle perdit son amie madame de Staël. La Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la mort de son père. De ce jour elle eut en lui un frère inséparable de sa personne et de ses pensées.

Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans toute la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et d'amour, commença à jouer un rôle dans la vie de madame Récamier. Il avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de complaisance chez ses partisans, sa petite propriété de la _Vallée aux Loups_; la France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait pas pris trois billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche, avait acheté à lui seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était sans valeur autre que la valeur poétique: la trace qu'un homme de génie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est éternelle. Une cabane de bûcheron ornée, au milieu d'un bois, voilà cette demeure; j'y suis allé bien souvent, vers ce temps-là, passer des matinées d'été avec le duc Mathieu de Montmorency et son élégante fille, mariée avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de poëte!

Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette cohabitation dans un de ses billets du matin à madame Récamier.

«Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le plus gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs. Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que l'on perd sa réputation par sa faute.»

Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.

«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts!»

XXII

Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un peu relevée par le crédit, enlève à madame Récamier ce reste d'opulence. Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une obscure existence. Mais elle était elle-même ce luxe de la nature qui n'a pas besoin des luxes de la société. Malgré tout ce que dit de délicat madame Lenormant sur la nature purement éthérée de la passion de madame Récamier et de M. de Chateaubriand à cette époque, il est certain pour moi que cette passion avait ses accès, comme toute fièvre des âmes qui communique sa fièvre aux paroles.

Madame Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle avait contracté au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de son ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de très-grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par la femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de l'amitié, l'accompagnait tous les jours à l'église; il m'a raconté souvent, avant l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés, que M. de Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans l'église à l'heure où madame Récamier s'y rendait, qu'il s'agenouillait pour entendre la messe derrière la chaise de son amie, et qu'il oubliait quelquefois l'ardeur de ses prières pour s'extasier à demi-voix sur tant de charmes.

«Cette scène d'église espagnole importunait vivement la pieuse Juliette, me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude, la dévotion ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On est indulgente pour les fautes qu'on inspire; que ne pardonne-t-on pas à la passion dont on est l'objet!...»

XXIII

Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle avait voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce compagnon vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une modique aisance, à l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Sèvres.

M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son premier asile.

«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de madame de Staël et d'une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil, des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées. Je rejoignais au loin le silence et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.» Mais ce qu'il y retrouvait surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on l'a vu, à distinguer de l'amour.

XXIV

De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent confondre leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait plus qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du couvent, assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À une certaine heure du milieu du jour, réservée pour M. de Chateaubriand seul, pour les mystères de son talent, de son ambition, de son intimité, on fermait les portes au public; on les rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilégiés entrait; et l'y retrouvait encore. C'étaient tous les noms princiers de l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y confondaient, pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons et trop favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et libéral pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme une grâce sévère du discours.