Cours familier de Littérature - Volume 09
Part 5
Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier; les séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne pouvait le prévoir, mais mon coeur resta irréprochable envers la dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré comme le dernier espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais prévu alors les iniquités et les outrages dont cet enfant devenu homme et son parti devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis) cette fidélité et ce dévouement au droit et au malheur de sa race, j'aurais dû peut-être m'en venger d'avance en acceptant les faveurs et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais dû faire encore ce que j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle royauté et dédaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont pas dignes de si généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux qu'on est fidèle: c'est à l'honneur et à son pays!
Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que la froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils ont fait à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour viendra peut-être où ils auraient besoin, eux aussi, des coeurs de la patrie et où ils ne trouveront à la place de coeurs que des courtisans et des ennemis; ils ne méritent que cela, ils ne savent pas le prix de l'honneur.
X
Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle Juliette un sentiment tendre, mais désintéressé, qui ne demandait sa récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme vive, mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha ni à l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son affection ne mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des cathédrales; c'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son amour ne rougissait pas d'aimer.
Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion. Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.
«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami, obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes appelée, en un mot pour vous faire prendre une _résolution forte_; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien qui me rassure, rien qui me satisfasse.
«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un coeur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des oeuvres et des occupations qui seraient, en effet, bien appropriées à la bonté de votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments.
«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider dans mon travail sur les Soeurs de Charité. Rien ne me serait plus agréable et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel intérêt.
«Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu, au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»
XI
Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du monde, parce qu'elle était assez clairvoyante pour lire entre les lignes ce que l'ami se cachait à lui-même; mais elle jouait avec le feu de l'autel, elle ne s'en laissait pas consumer. Cette piété prématurée n'était pour elle qu'une perspective de l'âge avancé; l'ivresse du monde ne lui laissait pas le temps des réflexions; la trempe même de son âme ne l'inclina jamais à la dévotion: celle qui n'avait pas assez de passion pour les hommes n'en avait pas assez non plus pour Dieu; mais elle se prêtait complaisamment tantôt à ces voix qui voulaient la séduire, tantôt à ces voix qui voulaient la sanctifier. Aucune de ces voix ne prévalait dans son coeur; ni pervertie ni convertie, mais toujours adorée, c'était son rôle et c'était son plaisir; elle ne désespérait ni l'amour ni la piété, laissant l'espérance à tous les sentiments afin de conserver toutes les faveurs. Ce caractère est évidemment celui de sa vie entière; elle appelait tout, elle trompait tout, excepté l'amitié.
Bonaparte lui-même, à son retour d'Italie, peu de temps avant son Dix-huit Brumaire, fut ébloui, comme les autres, de l'éclat de cette merveille de Paris. Il l'aperçut de loin dans la foule à la fête qui lui fut donnée par le Directoire dans la cour du Luxembourg. Elle-même, en se levant de son siége au moment où le jeune triomphateur haranguait les directeurs, provoqua, involontairement sans doute, l'attention du héros; il la revit, quelques jours après, dans le salon de Barras, mais il ne lui adressa qu'une de ces banalités de politesse qui ne satisfont ni l'orgueil ni le sentiment. Devenu consul, il pouvait la rencontrer chez ses soeurs; il n'y parut pas. Cette indifférence de l'homme qui décernait alors d'un coup d'oeil la célébrité ou la faveur laissa dans l'âme de madame Récamier une froideur qui dégénéra plus tard en aversion: le défaut d'attention est une négligence que la beauté pardonne difficilement au pouvoir. De plus, madame Récamier était royaliste par sa famille et républicaine par le temps où elle était en fleur, au milieu d'une société républicaine.
Une belle femme est toujours de la date de sa floraison. L'homme qui usurpait la royauté des Bourbons, et qui remplaçait la république régularisée du Directoire, jetait deux ressentiments à la fois dans le coeur de madame Récamier. Un acte de dureté envers son mari aggrava cette répugnance, des sévérités personnelles l'envenimèrent; elle ne sut jamais haïr, mais elle sut s'éloigner.
XII
Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute fortune dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme; il faut lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des souvenirs de la pauvre Juliette.
M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des postes, grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au crédit de son gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses relations avec les émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux volontairement sur les correspondances et sur les brochures royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, informé de sa connivence, le fit arrêter et le destitua. Bernadotte, un des soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte, à force d'intercessions, la liberté du père de son amie, mais la destitution fut maintenue.
Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père, accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y prendrait sur le coeur du guerrier; elle fut inflexible dans ses refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la beauté, l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement monte, descendit cette fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des sociétés de jeunes femmes; le premier dans l'Europe, mais aussi le premier dans un village des Gaules, c'était sa nature; le pouvoir absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas même deux coeurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son étroite économie pour tout ce qui n'était pas du sang sur les champs de bataille le firent assister sans pitié à la catastrophe du mari de madame Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait prévenir. Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. On y sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux fortunes privées ce que les révolutions sont aux empires.
«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante maison de banque éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent leur cours heureux et régulier; mais, si ce prêt d'un million n'était pas autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de suspendre les payements.
«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier l'avait abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la campagne, où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'Empereur fut connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première explosion de la surprise et de la malveillance.
«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance Juliette avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée encore enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait jamais non-seulement _demandé_, mais _permis_ de s'occuper d'un détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes oeuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la simplicité extrême qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ces charités étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque mois à sa disposition.
«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était anéanti.
«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abîme était placée la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de tranquillité.
«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé, pendant toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible rêve, et que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un aspect étrange et fantastique.
«Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut durement refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de banque ne s'ouvrirent point aux payements.
«Madame Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué au refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté, le bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle circonstance, une promptitude et une résolution qui ne se démentirent dans aucune des épreuves de sa vie.
«Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de maisons secondaires furent entraînées dans la chute de la puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente, et, comme il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un immeuble de cette importance, madame Récamier quitta son appartement et ne se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué au prince Pignatelli; enfin l'hôtel fut vendu le 1er septembre 1808.»
La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de son mari, ajouta son deuil de coeur à tant de deuils de fortune. Elle supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la perte de cette mère adorée en fille inconsolable. Son coeur se recueillit dans plus d'amitié.
M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par madame de Staël, promettait à la France un homme de bien et de talent de plus; madame Récamier apprécia une des premières l'honnêteté de caractère, l'indépendance de coeur et l'étendue d'idées dans cet ami de son amie. C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que de s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de s'aliéner la faveur du maître en cultivant deux femmes que la prévention épiait déjà avant de les frapper.
XIII
Après une année donnée à ses regrets dans la solitude, madame Récamier céda aux instances de son amie, madame de Staël; elle alla habiter avec elle son château de Coppet, au bord du lac de Genève. L'amitié de ces deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment d'une affection sans jalousie dans l'auteur de _Corinne_, et le sentiment d'une affection sans envie dans madame Récamier. Brillantes dans des sphères si diverses, ni l'une ni l'autre ne craignait d'éclipser ou d'être éclipsée. Madame Récamier n'aspirait nullement à la gloire des lettres, elle se contentait de jouir du talent: c'est en partager les jouissances sans en avoir les angoisses; madame de Staël n'avait pas renoncé encore et ne renonça jamais aux affections tendres, besoin de son coeur comme l'éclat était le besoin de son esprit.
Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et sans repos aux coeurs qui lui étaient dévoués; c'était l'époque où Benjamin Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés, habitait souvent le château de Coppet; le sentimentalisme suisse, la poésie nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à l'étourderie spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France émigrée; il ressemblait à un Berlinois de la société perverse et réfugiée de Potsdam du temps du grand Frédéric. Tous les rôles lui étaient faciles, parce qu'il était très-spirituel; tous lui étaient bons, parce qu'il était sans principes. Il cherchait aventure dans les événements et dans les partis; véritable _condottiere_ de la parole, conspirant, dit-on, peu d'années auparavant avec le duc de Brunswick contre la révolution française, conspirant maintenant avec quelques femmes la chute de Bonaparte, bientôt après fanatique à froid de la restauration de 1814, puis sonnant le tocsin de la résistance à Napoléon au 20 mars 1815 dans une diatribe de Caton contre César, huit jours après se ralliant sans mémoire et sans respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de conseiller d'État, prompt à une nouvelle défection après Waterloo, intriguant avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter une amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des républicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette opposition folle jusqu'à la haine des princes légitimes sans cesser de caresser leurs courtisans, tout en fomentant contre eux l'ambition d'une dynastie en réserve, prête à hériter des désastres du trône légitime; caressant et caressé après les journées de Juillet par le nouveau roi, recevant de lui le subside de ses nécessités et de ses désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne pouvant plus concilier sa dépendance du trône avec sa popularité républicaine, réduit ainsi ou à mentir ou à se taire, et mourant enfin d'embarras dans une impasse à la fleur de son talent: tel était cet homme équivoque, nourri dans le sein de quelques femmes politiques du temps.
Il portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son regard, mais c'était la beauté de _Méphistophélès_ quand il aide Faust à séduire _Marguerite_. L'éclat de son front lui venait d'en bas et non d'en haut; le faux jour de sa physionomie était un reflet de lumière inférieure; son sourire pincé décochait éternellement l'ironie ou l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la tribune; on ne voyait jamais sur ses lèvres que la joie de la malignité qu'il avait lancée. La passion qu'il ressentit pour Juliette, et dont il l'obséda pendant plusieurs années, a laissé des traces dans une volumineuse correspondance; nous en avons lu quelques lettres très-curieuses; elles brûlent d'un feu qui ressemble à l'amour comme la sensualité ressemble au sentiment. Nous regrettons que ce sophiste de la passion comme de la politique ait jamais troublé de son haleine l'air calme qu'on devait respirer à Coppet entre deux femmes faites pour être respectées même par la passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a inspiré le plus d'éloignement; sa popularité d'occasion ne fut jamais qu'un mensonge convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité juste et vraie sans vertu publique.
XIV
Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël, que madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier de guerre en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse, tué peu de temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille d'Iéna.
Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau comme un héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère que son imagination était inflammable; il conçut pour la belle étrangère une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la captivité, tous les souvenirs de sa patrie.
«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le divorce est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait à faire rompre le mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une passion dont madame Récamier était vivement touchée, si elle ne la partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste; les lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève, toutes peuplées de fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.
«Madame Récamier était émue, ébranlée; elle accueillit un moment la proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle était sa volonté; mais, faisant appel à tous les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait portée dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté _des susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n'eût pas permis cette pensée de séparation_; enfin il demandait que cette rupture de leur lien, si madame Récamier persistait dans un tel projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se concerter avec elle.
«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il avait pris plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un homme malheureux lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne, ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à l'accomplissement de laquelle il allait travailler avec ardeur en retournant à Berlin, car la paix lui avait rendu sa liberté et le roi de Prusse le rappelait auprès de lui. Madame de Staël alla passer l'hiver à Vienne.
«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance suivie, fréquente, venait rappeler à la belle Française ses _serments_, et lui peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et demande avec instance, avec prière, une occasion de se revoir.
«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit parvenir son portrait au prince Auguste.
«Il lui écrit le 24 avril 1808:
«J'espère que ma lettre nº 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre portrait. Pendant des heures entières je regarde ce portrait enchanteur, et je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de l'homme que vous aimerez?»
XV