Cours familier de Littérature - Volume 09
Part 4
La beauté aussi harmonieuse que précoce de la jeune fille faisait déjà l'orgueil de sa mère. Pour jouir de cet orgueil maternel elle conduisit, un jour, son enfant à Versailles, à ce spectacle de la cour qu'on appelait le Grand Couvert. M. de Calonne, qui protégeait la mère, fit sans doute placer la fille de manière à attirer les regards de la cour.--Le roi et la reine en furent, en effet, si ravis qu'ils firent entrer, après le dîner, l'enfant dans les appartements intérieurs pour l'admirer de plus près. Marie-Antoinette s'extasia sur cette ravissante figure; elle la compara à celle de sa propre fille (depuis madame la duchesse d'Angoulême, captive du Temple), du même âge que Juliette Bernard et d'une figure trop tôt flétrie par des deuils éternels.
XXXI
La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux hommes de lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la ville de Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par des souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des amis fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre et déjà aventureux, nommé Récamier. M. Récamier était d'une famille ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la Savoie. L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent volontiers à la spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur refuse. M. Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces optimistes qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se relèvent pour s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de figure, aimant, aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs, il s'était attaché à madame Bernard comme un commensal de la maison; la Révolution, dont il n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été pour lui qu'un de ces mouvements accélérés de la vie politique dans lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour les hommes d'argent; en 1793 il était déjà au premier rang des spéculateurs du temps. On a remarqué que les hommes de cette nature recherchent hardiment pour épouses les femmes les plus renommées par leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la célébrité des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une très-belle femme paraisse à leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain, toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.
En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard, la main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié pour la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette orpheline, il pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie; par son âge il pouvait être son père. C'est peut-être dans cette paternité morale qu'il faut chercher le secret du consentement que madame Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda à une union si disproportionnée par les années. Madame Lenormant, confidente discrète de la famille, laisse échapper à ce sujet une phrase qui n'aurait point de sens si elle n'était pas destinée à indiquer et à voiler à la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union; la jeune fille était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature: elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour avoir le secret de toute la vie de madame Récamier, triste et éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son mot, même à l'amour.
XXXII
Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme quoique encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus opulente de Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9 thermidor), mais la foule, qui se pressait sur ses pas dans les lieux publics. Son apparition faisait événement et attroupement partout où l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire, sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait respirer à pleine poitrine toutes les classes de la société européenne, heureuse de revivre et pressée de jouir après avoir tant tremblé. On se précipitait confusément, sans acception de rang ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les fêtes qui s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer à tout le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de vivre. Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six femmes célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides, des Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les salons suspects de Barras; Barras, régicide et royaliste, gentilhomme de la république restaurant un peuple par les vices de cour; nous devons en croire les scrupules domestiques de madame Lenormant; cependant nous ne pouvons écarter les traditions de la société du temps. Elles citent souvent la présence et la parure de madame Récamier dans les spectacles, dans les fêtes et même à la table des directeurs (madame Lenormant mentionne deux de ces circonstances elle-même). Juliette effaçait tout, ne fût-ce que par la candeur, la fraîcheur et la pureté de son innocence; l'innocence, ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par le souffle des salons. Madame Récamier, à cette époque, laissait une trace de feu ou du moins de lumière partout où elle apparaissait; on entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue; semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de l'aloès, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne, de Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des yeux. Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté, nous retracent seules un pareil concours.
Tous les regards emportaient une ivresse, aucun coeur ne remportait une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne se présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.
XXXIII
Cependant, si nul n'aspirait à la possession d'une préférence avouée, un grand nombre, et parmi les hommes les plus éminents des deux régimes royaliste ou républicain, briguaient à l'envi la faveur d'une respectueuse intimité dans la maison de la jeune femme célèbre; même quand le coeur n'espère pas de se consumer au feu d'un regard trop pur, il aime à emporter la douce chaleur qui émane de ce foyer vivant qu'on appelle une jeune femme. Ne fût-ce que comme la belle image d'un beau rêve, on aime à rêver.
La France, à peine échappée en une nuit (celle du 9 thermidor) à son naufrage de sang, ressemblait en ce moment à une plage où tous les naufragés pêle-mêle se félicitent ensemble et confusément du salut commun. Les conventionnels complices du comité de _Salut public_, pardonnés par l'opinion pour avoir guillotiné le dictateur-émissaire, les Barrère, les Fréron, les Tallien, les Barras, les Legendre, les Sieyès, mêlés aux victimes sorties des cachots ou rentrées de l'exil, ne formaient plus dans le monde révolutionnaire ou contre-révolutionnaire qu'un seul groupe de prescripteurs repentants ou de proscrits reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de l'échafaud, les uns d'y avoir échappé, les autres de l'avoir abattu; ils étaient empressés de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus belle des femmes de l'époque, un terrain neutre, un Élysée où les uns savouraient l'oubli, les autres la patrie. Presque toute cette société était jeune, car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des pères; il manquait un degré ou deux à l'échelle ordinaire des générations: la guillotine avait rajeuni les salons de Paris.
XXXIV
Celui de madame Récamier était, par la nature neutre des affaires de son mari, accessible à toute cette jeunesse; un banquier est l'homme de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a besoin de lui et il prospère de ses relations avec tout le monde. Un luxe hospitalier et habile est un des moyens de crédit employés de tout temps et en tout pays par ces rois de l'or; l'or est cosmopolite, le banquier l'est comme sa caisse. Les Médicis fondèrent à Florence leur monarchie financière sur le crédit, le luxe et l'hospitalité universelle. M. Récamier était un esprit de cette race, habile à spéculer, prompt à servir, prodigue à dépenser. Sa maison de la rue du Mont-Blanc et sa villa de Clichy rappelaient presque seules dans Paris l'élégance et l'opulence des palais princiers démeublés par les confiscations ou les émigrations; on y respirait un air de cour; c'était la cour de la richesse, seule royauté qui restât à la France; sa jeune femme était la reine de cette cour: elle restaurait l'empire de la société détruite dans Paris.
On se précipitait à l'envi dans cette société; les principaux courtisans du château de Clichy, qu'elle habitait pendant les mois de fête de l'année, étaient des hommes de lettres sauvés du naufrage, tels que La Harpe, Lémontey, Legouvé, Dupaty; des hommes de politique, tels que Barrère, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lucien Bonaparte, Fouché, Masséna, Bernadotte, Moreau, Camille Jordan, le jeune Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les deux Montmorency (Matthieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte de Narbonne, M. de Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui ne craignait pas de se mésallier parmi les adorateurs de l'aristocratie du coeur, la jeunesse, la grâce et la pureté: cette reine de dix-huit ans régissait cette cour si diverse avec un sourire. Un étranger, remarquable par sa naissance, son opulence et sa mélancolique beauté, le prince italien Pignatelli, jouissait d'une plus intime familiarité dans la maison et passait à tort pour inspirer la passion qu'il ressentait en silence. Lucien Bonaparte, jeune homme de Plutarque, à la fois poëte, orateur et amant, flottait alors entre le rôle de héros de la république et celui de héros de roman; sa passion déclamait un peu comme son éloquence; quoique vêtu en apparence d'une page de Tacite, il écrivait à Juliette des pages de _Clélie_ et de _Roméo_. Juliette n'était pas insensible à ces vives déclamations du coeur d'un frère du maître des armées; elle n'acceptait de ces sentiments que le seul sentiment qu'elle pouvait rendre, l'amitié; mais, dès l'âge de dix-huit ans, on voyait poindre dans ses réponses et dans sa réserve cet art naturel qui fut celui de sa vie: rester pure en paraissant émue, tout promettre et ne rien tenir.
LAMARTINE.
(_La suite au mois prochain._)
Le ENTRETIEN
LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.
(2e PARTIE.)
I
Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la belle Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable, que Lucien Bonaparte.
J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu de Montmorency, je garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité que le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une belle âme, ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que l'âme donne à l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la loyauté du caractère, la magnanimité des sentiments, la sincérité des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait couler en général avec le sang dans le coeur d'un homme vraiment national comme son nom, un fort patriotisme uni à une élégante chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mélange de ce que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grâce contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le gentilhomme était citoyen, et le citoyen était gentilhomme.
II
Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des écrivains de l'Assemblée constituante ou de madame de Staël, son amie de jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du coeur et de l'âme de l'extérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de France, vous comprendrez l'homme.
Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans les salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme le coeur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de cheval arabe dans le port de la tête, des cheveux blonds à belles volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs, qui n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée, l'ovale et le teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le coeur nageait sur les lèvres, un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur de peau; seulement une certaine légèreté de physionomie, une certaine distraction d'attitude et de discours interrompus qui n'indiquaient pas une profondeur et une puissance de réflexion égale à la grâce de l'homme.
III
Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été très-soignée par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé Sieyès, devenu depuis l'apôtre un peu ténébreux de la révolution française, roulait déjà dans sa pensée les vérités et les nuages d'où devaient sortir les éclairs et les foudres de l'Assemblée constituante.
À l'époque où s'ouvrit ce grand concile de la politique moderne, Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son maître Sieyès, s'élança sur ses pas et sur les pas de Mirabeau au-devant de toutes les théories de liberté et d'égalité qui allaient être soumises à l'épreuve de l'expérience du siècle futur. Saisi plus qu'un autre de l'enthousiasme des nouveautés, toutes les fois que les nouveautés semblaient promettre une amélioration du sort du peuple, il sentait la nécessité et la gloire du sacrifice volontaire dans les classes privilégiées; pressé de s'immoler lui-même, au nom de cette aristocratie dont il était le chef, ce fut lui qui monta à la tribune pour demander l'abolition de la noblesse; il y avait prévoyance et générosité dans cette initiative, il n'y avait qu'un crime contre la vanité. Le tiers-état et la noblesse libérale lui répondirent par des applaudissements réfléchis et par un vote populaire; l'aristocratie lui répondit par des outrages et par des ridicules; son nom devint plus odieux que s'il avait sacrifié du sang au peuple; les pamphlets contre-révolutionnaires s'acharnèrent sur ce Coriolan de sa caste; il ne se troubla pas; il poursuivit de vote en vote l'accomplissement des principes honnêtes de la Révolution, sur les traces des Sieyès, des Mirabeau, des Lafayette, jusqu'au point où la Révolution se sépara avec ingratitude de son vertueux promoteur, Louis XVI.
IV
Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les Autrichiens dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de camp du vieux maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le roi avait été violenté et outragé dans son palais par les faubourgs, Lukner, accusé de connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour avouer ou pour désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque maréchal, aussi timide devant les Girondins qu'il était brave devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui étaient des accusations contre son collègue Lafayette: les soldats n'ont pas toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes derrière eux; Lukner indigna les hommes de coeur par ses lâchetés de tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa démission dans la salle; sa loyauté aristocratique et militaire se révolta contre l'imbécillité de son général: il commençait à se repentir d'avoir trop bien espéré de la Révolution pour la monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les philosophes avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux Cordeliers, Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu de Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de Staël, dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château de Coppet, en Suisse.
V
Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le coeur de madame de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes vengeances, était un asile où Mathieu de Montmorency n'avait ni à rougir, ni à excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont il s'accusait d'avoir involontairement préparé le supplice; tous les siens étaient fauchés en masse par la guillotine; chaque goutte de leur sang semblait retomber sur son coeur.
Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches, l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main dans ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son coeur se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la Révolution, qu'il avait bénie; des principes qui amenaient de tels crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des erreurs de sa jeunesse: âme tendre et meurtrie, il se fit panser par cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses légèretés et transforma ses repentirs en vertus.
Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie n'enlevait rien à l'émotion de son coeur et à la séduction de sa personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et l'aristocratie de ses repentirs.
VI
Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte d'amour sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande rien ici-bas, mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres adorateurs ce qu'il se refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on voit percer à son insu dans la naïve correspondance de Mathieu de Montmorency avec sa Juliette; il n'est pas amoureux, et il est jaloux; on sent que, pour conserver plus sûrement la pureté de celle qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier à Dieu et l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de respirer l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, moitié d'apôtre, que quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des jeunes femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied dans le boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la passion.
Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette _Béatrice_, on est un peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de femme.
VII
C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de Laval et ambassadeur à Rome, qui avait introduit Mathieu de Montmorency chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de madame Récamier, mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son cousin, il ne se déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une sainte amitié; il tournait franchement autour du flambeau de ces beaux yeux, ne demandant qu'à y brûler ses ailes. Son esprit paraissait peu parce qu'il était dénué de toute prétention, mais il était juste et modéré, réfléchi, autant que son coeur était bon et solide. La diplomatie loyale et habile, parce qu'elle était loyale, ne pouvait pas avoir un meilleur négociateur à Vienne ou à Rome. La modestie du duc de Laval était son seul défaut; très-capable des premiers rôles, il n'aspirait jamais qu'aux seconds; il plaçait son ambition dans son cousin; son amitié ne désirait point un succès pour lui-même. Homme excellent, aimable, aimant, dont le nom ne laisse pas une seule amertume sur les lèvres quand on en parle, j'ai eu le bonheur d'être en correspondance diplomatique avec lui pendant un an dans des circonstances très-difficiles, et je n'ai eu qu'à m'éclairer de ses lumières et à me féliciter de sa confiance. Il dit un mot sur moi dans une de ses lettres à madame Récamier, mot à la fois flatteur et injuste que je suis bien loin de lui reprocher.
VIII
C'était le lendemain de la révolution de 1830; cette révolution, provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein d'innocence; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI, victime de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son sang; cette odieuse rétribution de la Providence révoltait et révolte encore la justice innée en moi. Que la France ne rendît pas responsable le fils irréprochable du duc d'Orléans du vote de son père, je le concevais; mais que la France fît de ce malheur un titre au trône, c'était trop criant pour mon coeur. Mieux valait un million de fois la république, héritière légitime de tous les trônes en déshérence, que cette rémunération de l'iniquité par la couronne. Tels étaient mes sentiments et tels ils sont encore, quand j'y pense, envers le changement contre nature et contre justice de dynastie en 1830.
IX
J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval à Aix.
«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre 1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours à respecter (l'enfant de la dynastie déchue). Il avait parlé ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa démission à Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici et louée ici avec une exaltation poétique; il comptait en imiter la conduite et l'esprit; il est allé en Bourgogne, où les séductions du pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier, etc., etc.»