Cours familier de Littérature - Volume 09
Part 3
L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait sauvé et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de l'esprit d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte comme la France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes venait d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire. Les amis politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient dans cette société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de lettres, poëtes, écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré depuis la tribune et la presse en France. Ils se rencontraient dans ce salon avec la jeune aristocratie libérale, mais non factieuse. M. Villemain, M. Cousin, M. de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa fleur à la vie; M. Beugnot, la plus spirituelle des chroniques vivantes de la Révolution et de l'Empire; les amis de M. de Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa nièce; quelques Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un groupe de doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans la nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles, lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de l'aristocratie de naissance, du génie, de l'esprit, de l'art, du goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer l'espérance, même dans l'obscurité.
«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un jour en contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est le _génie enfant_.--Pourquoi? lui dis-je.--Parce qu'il a encore son innocence, me répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son front! Or l'innocence du génie c'est sa modestie.»
Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance sur ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon que je récitai pour la première fois devant un auditoire un peu nombreux quelques vers encore inédits des _Méditations_ et des _Harmonies_. Cette aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle me protégea vivement, ainsi que la duchesse de Broglie, son amie, auprès des ministres d'alors pour obtenir mon premier poste diplomatique; je ne l'ai jamais oublié, et j'ai eu une occasion de reconnaître tant de bonté dans une circonstance où il me fut donné d'être agréable à mon tour à sa famille[1].
[Note 1: Après la coalition parlementaire qui était près de renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et qui maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi, l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec un traitement que je fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la fortune illimitée que je pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu à ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le gouvernement de 1830. Mon coeur était à la légitimité, mon esprit à la liberté; je ne voulais manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté complète de député indépendant. Je me réservais pour les crises éventuelles vers lesquelles le régime parlementaire, par ses fautes et ses excès, entraînait évidemment le pays. Le ministre, de même que le roi, ne comprenait rien à mes refus; il les attribuait sans doute à mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes répugnances à force de faveurs politiques. Je persistai.
--«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le motif vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et qu'attendez-vous donc de mieux?--Monsieur le Ministre, lui répondis-je en resserrant les lèvres et en contenant mes tristes prévisions dans mon coeur, puisque vous me faites, au nom du roi et du ministère, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministère, le roi et vous-même, vous reconnaissez en moi un esprit politique, malgré les dénigrements de vos journaux et de vos amis, qui me relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?--Oui, certainement, me répondit l'homme d'État.--Eh bien! Monsieur, je ne serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces mots, inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous parlâmes d'autre chose.
Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les derniers efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses caresses, même à ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui; il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son insistance, mais l'honneur me défendait d'y céder. Je me levai enfin pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon habit, jusque vers la porte.
--«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de désespoir; vous ne voulez pas?--Non, Sire, et je regrette profondément que l'honneur me défende de vous obéir.--Eh bien! ce sera votre faute si je reste entre les mains de cette...» Et comme il vit que la force du mot m'étonnait:--«Oui, de cette...., entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes voeux, ni ceux de mon coeur, ni ceux de ma situation!»
Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec un pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu rôle de prince démocratique lui restait lourd sur le coeur. On a beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines, l'orgueil de race prévaut malgré soi sur les nécessités de la royauté: les rôles sont dans la politique, mais les sentiments sont dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait à échapper aux ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs nés de la royauté de ses pères. La révolution de 1830 était évidemment pour lui un remords; il voulait mettre au plus vite entre cette révolution et lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui représenteraient la légitimité du trône.
M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette époque à Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il fut informé par une rumeur de cour des démarches que le roi et le ministre faisaient pour me décider à accepter, à mon choix, une de ces deux ambassades; il craignait que mon choix tombât sur Londres, et qu'il ne fût ainsi réduit à retourner à Vienne. Il vint chez moi.
--«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains. Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos intentions, j'y conformerai les miennes.--Tranquillisez-vous, lui dis-je en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux, l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour l'Angleterre.]
XX
Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société cosmopolite, le salon de madame Gay et de sa fille Delphine, qui fut ensuite madame Émile de Girardin. La mère, femme de coeur et d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier, avait été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'était une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son coeur sans compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué pour tenir le premier rang parmi les salons littéraires de l'Europe; elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix salons; elle donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement de sa maison était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration, belle comme l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de nature: le génie! Victor Hugo, Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame Malibran, Vigny, y dominaient de la tête la foule d'élite d'hommes et de femmes qui cherchaient la gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois que j'étais à Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne reconnaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais le salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les décorations de la nature: la beauté et le génie.
XXI
Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les rangs; si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si celui de madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si celui de madame de Girardin était une république, celui de madame Récamier était une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil; ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de Chateaubriand; des courtisans littéraires ou politiques se rangeaient autour de ce trône. C'était une cour, mais un peu vieille cour; les meubles étaient simples et usés; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se groupaient les familiers ou les discoureurs, était l'_Oeil-de-boeuf_ de cette abbaye royale; le mur à côté de la cheminée étalait le beau tableau glacé de _Corinne_ improvisant _au cap Misène_ devant son amant Oswald; scène romanesque de madame de Staël, plus académique que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et son coeur, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur la décadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences, des silences ou des soupirs échappés du coeur; ce n'est pas l'heure des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais madame Récamier rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été l'amie de madame de Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à la belle tête de Corinne dans ce tableau.
XXII
Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli, M. de Chateaubriand; cette place dissimulait, derrière les paravents et les fauteuils des femmes, la disgrâce de ses épaules inégales, de sa taille courte, de ses jambes grêles; on n'entrevoyait que le buste viril et la tête olympienne.
Cette tête attirait et pétrifiait les yeux; des cheveux soyeux et inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude, des yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge, un nez fin et presque féminin par la délicatesse du profil; une bouche tantôt pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de cour plus que de coeur; des joues ridées comme les joues du Dante par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui ressemblait à la pudeur ou plutôt au fard de la gloire, tel était l'homme principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau; il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une politesse embarrassée qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un triple cercle de femmes, presque toutes femmes de cour, femmes de lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du salon. On y avait laissé un vide pour le lecteur.
XXIII
Madame Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès de la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle arène par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s'agitait d'un groupe du salon à l'autre pour donner le mot d'ordre du jour à tous les conviés; ce mot d'ordre était silence, attention, enthousiasme, pour tout le monde, et pour les journalistes en particulier, écho complaisant chargé de reporter le lendemain à toute l'Europe un tonnerre d'applaudissements convenus et pas une critique.
C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté célèbre devenue soeur de charité d'une vanité vieillie et malade, et allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire auprès de toutes les plumes qui dispensent les renommées d'une soirée. Ne fût-ce que par reconnaissance d'être admis à ces lectures, par culte des soleils couchants, ou par commisération pour ce grand indigent et pour cette tendre quêteuse, tout le monde fut fidèle au mot d'ordre, et l'écho du lendemain ne laissa rien percer des chuchotements de la veille.
XXIV
La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps le manuscrit du _Moïse_, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers étaient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait façonné tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux vers; l'originalité seule manquait: c'était un écho de Racine et de David, ce n'était ni David ni Racine: c'était leur ombre, un pastiche d'homme de génie, mais pastiche; cela ressemblait aux tragédies en monologues du Piémontais Alfieri, ce faux Sénèque d'une fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand était lyrique et non scénique; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des régions trop élevées de la pensée pour s'abattre en face d'un parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare en prose. Était-ce supériorité ou infériorité? Je n'ose prononcer, mais je crois que l'inspiration du lyrique est supérieure à la combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scène ces marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques; seulement, quand ces personnages parlent comme les font parler les grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est différent.
XXV
M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ânonner ses vers par un lecteur qui avait peine à les lire, arracha, à la fin, le manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même. Malgré la faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut plus saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutiés par l'auteur lui-même, tombaient essoufflés dans l'oreille. On souffrait de ce que devait souffrir le poëte lui-même; on assistait à un supplice d'amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler qu'une torture physique; on détournait la tête, on baissait les yeux. M. de Chateaubriand, excédé de vains efforts, rejeta enfin le manuscrit à l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des applaudissements.
XXVI
Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements; les mains battaient sans le coeur; on payait en complaisance pour madame Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilége qu'on avait eu d'assister à cette demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de Racine par l'écrivain du _Génie du Christianisme_. On peut la lire aujourd'hui dans les oeuvres complètes; c'est une page qui ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son amitié souffrait en elle.
Ma mère et ma soeur, exclusivement occupées de regarder la grande figure de l'auteur du _Génie du Christianisme_, sortirent ravies de cette soirée unique. Le sujet biblique de _Moïse_ charmait leur naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination; le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.
XXVII
Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui rendait les cours elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés d'esprit de famille de sa nièce, madame Lenormant, mais d'après les souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir, mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand mérite aux yeux des curieux du coeur humain: c'est d'avoir à demi ouvert le portefeuille de madame Récamier, et d'avoir révélé ainsi au monde une correspondance inédite et profondément intime de l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure en intérêt aux Mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième siècle.
Dans les _Mémoires d'outre-tombe_ l'homme pose, l'homme s'affiche, l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou plutôt il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme. Madame Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa beauté déjà pâlie; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance. Remercions madame Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous avoir au moins confié ces pages.
XXVIII
Le nom de famille de madame Récamier était Julie-Adélaïde Bernard; son père était membre de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait épousé Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa fille. Le Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des femmes fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux trop ardents du Midi et les formes trop frêles du Nord; les yeux y ont en général la teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la langueur de la Saône, la douceur du ciel. De belles tailles, des pas nonchalants, des épaules statuaires, des cheveux soyeux et abondants comme les écheveaux de soie qu'on y tisse, des voix caressantes pour l'oreille, des sourires vagues qui enchantent sans provoquer, nulle prétention à séduire tant elles sont sûres de charmer, des choeurs de vierges de Raphaël descendues de leurs cadres et ignorantes de leurs pudiques attraits, voilà les salons ou les promenades de Lyon un jour de fête. Négligées des hommes affairés, ces femmes vivent généralement à l'ombre comme les odalisques d'Orient; il faut les découvrir soit dans les églises, soit aux fenêtres hautes de leurs maisons noires, semblables à des monastères espagnols. C'est ainsi qu'étant encore enfant je découvris, en face de la maison qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de madame Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes. La puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est telle que, sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision m'éblouit encore. Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde du même charme dont elle avait fasciné l'oeil d'un enfant.
XXIX
Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de Lyon à Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un emploi de receveur général des finances fixa M. Bernard dans la capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez une tante à Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle emporta de ce monastère:
«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.--Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs.
«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont souvent à un si haut degré sur l'existence entière: elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient admissibles, mais je n'ai point laissé le doute entrer dans mon coeur.»
XXX
On voit par ce passage, écrit bien longtemps après son enfance, que la foi de cette jeune fille était tempérée comme son âme, et que la religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutôt qu'une passion de son intelligence. Elle semblait prédestinée par là à être un jour l'amie de M. de Chateaubriand, le poëte des sensations religieuses plus que des convictions théologiques. C'est cette température de l'âme qui conserve la beauté du corps comme la sérénité de l'esprit.