Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 20

Chapter 203,647 wordsPublic domain

Le droit public moderne reconnaît parfaitement le droit à tout peuple de faire des révolutions chez lui et d'y changer, selon ses volontés libres, la forme de son gouvernement intérieur: c'est ce qu'on appelle liberté, souveraineté du peuple, gouvernement de soi-même; mais aucun droit public, ni antique ni moderne, ne reconnaît à un peuple constitué dans ses limites par les traités, par les congrès, par les conventions avec les autres États de l'Europe, le droit d'envahir, sans être en guerre, d'autres États voisins, de les ravir à leur souveraineté propre, théocratique, monarchique ou républicaine, et de se les annexer sans le consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entière, rassemblée en congrès pour veiller à la constitution générale des sociétés.

Le droit public européen, qui reconnaît toute souveraineté du peuple dans l'intérieur de ses limites nationales, ne reconnaît pas de même au peuple le droit de changer sa condition nationale à l'extérieur, c'est-à-dire le droit de se détacher du groupe national dont il fait partie pour aller accroître par une annexion, fût-elle volontaire ou capricieuse, le poids et la force d'une autre souveraineté voisine dont elle change ainsi la constitution européenne au détriment de l'Europe entière et au grand danger des nations limitrophes.

La géographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle fut toujours réglée par les diètes européennes, qui sont les grands congrès constituants de l'Europe, tels que les congrès d'Utrecht, d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces diètes constituantes de l'Europe après les grandes perturbations du monde politique fut toujours de constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe rentrât dans l'ordre et dans la paix des nations civilisées:

Premièrement, la sécurité relative de chaque puissance, en ne plaçant à côté d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui ne puisse jamais menacer sa sûreté, ou des puissances intermédiaires plastiques qui, par leur interposition entre les grandes nations telles que la France et l'Autriche, fussent de nature à prévenir ou à amortir le choc de ces grandes puissances entre elles...

Tel était, par exemple, le Piémont avant qu'il fût ce qu'il devient aujourd'hui, une menace à la fois pour l'Autriche, pour la France et pour l'indépendance de l'Italie méridionale elle-même.

Secondement, le but de ces diètes européennes fut toujours d'assurer l'équilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'équilibre, dont les hommes à courte vue se sont tant joué, est une vérité politique des plus incontestables. Là où cesse l'équilibre européen cesse l'indépendance des nations et commence la tyrannie.

La tyrannie en Europe n'est que l'équilibre rompu entre les nationalités qui constituent l'Europe.

Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout à coup le caprice de s'annexer à la France ou de s'annexer à l'Autriche? Cette liberté prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la balance; l'Europe pencherait.

XIX

Si donc une des nationalités qui composent l'Italie, justement jalouse de constituer son indépendance fédérale, si la maison de Savoie, par exemple, jusqu'ici restreinte au rôle de gardienne des Alpes et de puissance neutre interposée entre l'Autriche et la France; si cette puissance venait à s'annexer par les armes vingt ou trente millions de sujets en Italie, et à former ainsi une puissance militaire de trois ou quatre cent mille hommes, l'équilibre du midi de l'Europe serait rompu, la sécurité de la France serait éventuellement compromise, l'indépendance même de l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France, sans cesse provoquées à des luttes incessantes par une puissance si forte et si active que le Piémont, n'auraient plus une heure de paix; la guerre entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le Pô et l'Adige.

Comment la France, puissance déjà entourée d'une ceinture de grandes puissances souvent hostiles, telles que l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, la Russie; comment la France, qui n'a de sécurité que du côté de l'Italie et de la Suisse, qui ne peut respirer tranquillement que par ce vaste espace ouvert du côté des Alpes, comment la France laisserait-elle river impunément autour d'elle cette ceinture de grandes puissances dont elle est déjà trop resserrée? Comment créerait-elle de ses propres mains une cinquième grande puissance militaire qui, en cas de coalition, la forcerait de faire face aux quatre vents au lieu de trois?

Elle prendrait, direz-vous, la Savoie et le comté de Nice, et elle ferait bien; mais l'annexion de ces deux parcelles de peuple suffirait-elle réellement à la sécurité de la France contre une maison de Savoie possédant demain trente millions d'hommes en Italie? contre une maison de Savoie, puissance très-virile et très-héroïque sur les champs de bataille, mais qui n'a jamais eu de fidélité qu'à sa propre grandeur?

XX

Non, cela ne serait pas durable, parce que la France ne supporterait pas longtemps ce poids d'une puissance de trente millions d'hommes ajouté au poids qu'elle supporte déjà du côté de l'Allemagne; et ne vous y trompez pas, Italiens des autres États de la péninsule! l'annexion continue de vos autres États indépendants au Piémont vous constitue inévitablement en jalousie, en suspicion et bientôt en guerre sourde avec la France; or une guerre sourde ou déclarée à la France est la perte, à un jour donné, de l'indépendance de l'Italie. Vous souvenez-vous d'un vice-roi français à Milan? d'un gouverneur militaire français à Venise? de quatre préfets français en Piémont? d'une grande-duchesse française à Florence? d'une princesse française à Lucques et à Piombino? d'un préfet français à Rome devenue seconde ville de France? de deux rois français à Naples? C'était bien là la France glorieuse d'annexions aussi et conquérante, mais était-ce là une Italie?

XXI

Quant à l'Allemagne, qui a, depuis Charlemagne et Charles-Quint, ses pentes et ses avalanches régulières sur l'Italie septentrionale du haut des versants de Alpes et du Tyrol, croyez-vous que l'annexion de l'Italie à une monarchie piémontaise soit un rempart durable, solide, infranchissable désormais aux retours offensifs de l'Autriche?

Croyez plutôt que ce sera une éternelle tentation, une éternelle excitation, un éternel prétexte à des hostilités contre l'Italie représentée par le Piémont offensif au lieu d'être représentée par une confédération inoffensive, multiple et majestueuse de l'Italie tout entière, liguée seulement pour sa propre indépendance!

À la première distraction de la France qui vous défend contre l'Allemagne, les armées de l'Autriche, débouchant du Tyrol, ne trouveront devant elles qu'une armée piémontaise, très-patriotique, mais formée de recrutements de quelques États italiens mal annexés et peut-être déjà aigris par ces annexions contre nature. L'armée piémontaise est martiale, et ce pays est fécond en soldats; mais cette armée et ce pays pourront-ils se mesurer longtemps à force égale avec une puissance toute militaire comme l'Autriche, qui met sur pied huit cent mille hommes, même après ses défaites? La victoire sera héroïquement disputée, je le sais, mais la victoire définitive ne revient-elle pas toujours aux gros bataillons?

D'ailleurs la monarchie universelle du Piémont, monarchie récente et faible comme tout ce qui est récent dans le droit public, cette monarchie d'annexions, cette mosaïque de nationalités discordantes, cette monarchie improvisée d'élan par la France, mais monarchie précaire quand la France aura retiré sa main, cette monarchie contestée par les partis et par les souverains dépossédés, par les héritiers naguère si aimés des Léopold, par les papes, par les rois de Naples, par les puissances ou par les populations catholiques en Espagne, en Portugal, en Bavière, en Saxe, en Belgique, en France, en Irlande, en Angleterre même, une telle monarchie sera-t-elle assez compacte, assez militaire, assez riche, assez populaire pour couvrir de son épée l'Italie contre les Germains modernes? On doit le désirer; mais le croire? Qui le croira, excepté dans le cabinet de Turin et dans l'état-major d'un roi ébloui par son courage? Le courage d'un roi militaire improvise des royaumes, mais la politique seule les fonde et les rend durables. Le Piémont a montré depuis six ans toutes les bravoures de la conquête, mais aucune prévoyance et aucune mesure dans ses entreprises.

XXII

Il s'appuie et il s'appuiera nécessairement sur l'Angleterre, nous le savons; mais, pour tout esprit sérieusement politique, c'est précisément ce patronage suspect de l'Angleterre qui le perdra et qui perdra momentanément avec lui l'Italie annexée à une seule couronne.

XXIII

Voyez ce qui se passe à Londres:

L'Angleterre cherchait en vain depuis trois siècles une position militaire, politique et navale au Midi contre nous; elle l'avait trouvée en Espagne et en Portugal pendant la guerre de l'indépendance contre Napoléon; lui aussi avait voulu s'annexer l'Espagne; on a vu, à la bataille de Toulouse et à l'invasion des Anglais à Bordeaux en 1814, ce qu'a valu à la France le patronage anglais fatalement introduit en Espagne et en Portugal! Maintenant l'Angleterre, par la protection habile et personnelle qu'elle prête à la maison de Savoie pour la flatter d'une monarchie piémontaise universelle en Italie, l'Angleterre va prendre en Italie, pour la première fois depuis que le monde existe, la position qu'elle avait prise en Espagne contre les Français. La maison de Savoie, cette protégée séculaire de l'Autriche, de la Russie, de la France, devient par nécessité de situation la protégée de l'Angleterre. Contre-sens inouï, mais contre-sens accompli à la nature des choses; c'est par la main du Piémont que l'Angleterre violentera les princes, les peuples, les rois, les républiques, les papes en Italie; c'est par la main de l'Angleterre que le Piémont pèsera sur la France dans la Méditerranée, à Gênes, à la Spezzia, à Livourne, à Cività-Vecchia, à Naples, à Palerme; c'est par la main de l'Angleterre que le Piémont pèsera sur l'Allemagne dans l'Adriatique, à Malte, à Corfou, à Venise, à Trieste; c'est avec l'or et les débarquements de l'Angleterre que le Piémont soldera le contingent de troupes auxiliaires contre nous en cas de guerre, et guidera, comme elle l'a fait en 1815, la coalition britannique jusqu'à Grenoble, Toulon, Lyon; du jour où le Piémont sera une puissance de trente millions d'hommes, du jour où le Piémont se coalisera avec l'Angleterre, et, qui sait? avec l'Autriche elle-même (ne l'a-t-on pas vu pendant les trois derniers règnes, et pendant le règne de Charles-Albert surtout), de ce jour il n'y aura plus une heure de sécurité pour la France; la France, toujours sur le _qui vive_ du côté des Alpes, finira par se lasser d'être toujours en sursaut la main sur ses armes, et par détruire ce qu'elle aura fait de Turin à Naples.

L'Italie n'aura donc préparé que des coalitions avec la France et de nouveaux déchirements à son sol par ses imprudentes annexions. La maison de Savoie, devenue conquérante de toute l'Italie pour un jour, n'aura donc de solidité ni contre l'Autriche, qu'une monarchie piémontaise provoquera sans cesse à l'hostilité, ni contre la France, qu'une monarchie piémontaise alarmera sans cesse sur sa sûreté, ni contre l'Europe catholique, qu'une monarchie piémontaise désaffectionnera à jamais d'une maison de Savoie, maîtresse des États romains.

Une monarchie piémontaise ne peut donc être la condition et la forme d'une Italie libre, indépendante et inviolable aux réactions militaires et politiques de l'Europe; l'Angleterre seule y gagnera une péninsule menaçante, des ports et des forteresses contre les armées et la marine de la France; mais est-ce à la France de se trahir elle-même, en livrant au prix du sang français une péninsule de plus, et une péninsule limitrophe à la merci de l'Angleterre?

XXIV

Non, ni les vrais patriotes italiens ni les généreux patriotes français ne peuvent trouver longtemps le salut de l'Italie dans un pareil contre-sens à la renaissance de l'Italie et aux intérêts permanents de la France.

Le salut de l'Italie n'est ni dans les convoitises de la maison de Savoie, ni dans l'abdication humiliante de toutes les nationalités italiennes au profit de la moins italienne de ces nationalités, ni dans les arrière-pensées de l'Angleterre, pressée de constituer en Italie une monarchie faible et dépendante de son pavillon, pour avoir pied sur cette monarchie contre la France au Midi! Toutes ces conditions sont des conditions de dépendance, d'hostilité et d'instabilité prochaine pour l'Italie. L'Italie redevient ainsi le champ de bataille inévitable et perpétuel de la France, de l'Autriche et de l'Angleterre; l'annexion universelle n'est qu'un drapeau de guerre avec l'Angleterre, élevé par la main de la maison de Savoie tantôt pour, tantôt contre ces trois grandes puissances et contre l'Europe, drapeau que chacune de ces puissances viendra abattre à son tour dans une main monarchique très-militaire, mais trop récente, trop faible, trop étroite pour en couvrir l'Italie.

XXV

Le salut de l'Italie n'est que dans l'universalité des droits des nationalités, des souverainetés rajeunies et liguées qui la constituent.

Là est sa nature, là est son droit, là est sa forme, là seulement sera son durable avenir.

Une confédération libre de tous les États italiens annexés librement à l'Italie seule, et non annexés étourdiment à une monarchie subalpine, voilà l'Italie antique, voilà l'Italie du moyen âge, voilà l'Italie de l'avenir. On ne prescrit pas contre la nature.

Nous l'avons dit en commençant, l'Italie ne fut jamais et ne sera jamais une monarchie d'une seule pièce. Sa géographie même proteste contre l'unité monarchique que veut lui imposer le Piémont. Telle ou telle partie de l'Italie peut être monarchique comme la Savoie et Turin; telle, aristocratique comme Venise; telle, démocratique comme Gênes; telle, helvétique comme Milan; telle, ecclésiastique comme Rome; telle, constitutionnelle et féodale comme la Sicile; telle, _muratiste_ ou bourbonnienne comme Naples; telle, ducale ou républicaine comme Florence. Ces différences de régime intérieur détruisent-elles la nationalité générale et collective de l'Italie confédérée? La Suisse est-elle moins la Suisse, une, inviolable, parce qu'il y a des cantons aristocratiques à Berne, des cantons démocratiques à Genève ou à Lausanne, des cantons théocratiques à Glariz, des cantons protestants à Bâle? Non, le corps national, comme le corps humain, est pétri de ces diversités qui n'ôtent rien à l'unité de l'être physique ou de l'être politique. La Grèce antique fut-elle moins la Grèce, parce que les Grecs, unis dans le nom et dans la gloire hellénique, avaient dix patries distinctes dans la patrie commune? Non encore, ce fut sa force, car ce fut sa liberté, cette liberté qui rend la patrie plus sacrée et les nationalités plus chères!

L'Italie, fût-elle toute construite de monarchies et de papautés dans ses parties, est républicaine dans son ensemble; une république de rois, de pontifes, de nations, voilà la nature, voilà l'histoire, voilà la forme de la Péninsule. La comprimer sous un seul sceptre ou sous un seul glaive, c'est la mutiler. Elle éclatera entre les doigts de la maison de Savoie. L'Italie a besoin de protecteurs étrangers et intéressés à son indépendance, et non d'un maître intérieur. Un maître devient facilement un tyran. Un allié intéressé à son indépendance comme la France lui prête, à l'Italie, ce qui lui manque, des armes, et ne menace aucune de ses nationalités. La France a reçu du ciel ce rôle. Son protectorat temporaire ne vaut-il pas celui du Piémont? Le Piémont lui demande d'être savoisienne, la France ne lui demande que d'être l'Italie.

XXVI

Telle fut, sans doute, la pensée du traité sur le champ de bataille de Villafranca! Cette pensée était tronquée, mais française et italienne; démentie le lendemain par le Piémont, torturée et violentée par l'immixtion funeste de l'Angleterre, cette pensée a sombré dans les négociations. Le Piémont a forcé la main à la nature; Turin et Londres retournent aujourd'hui, contre la pensée de la France, le sang de la France versé en Italie. Mais la pensée du Piémont est courte; la pensée de l'Angleterre mériterait de porter un nom plus pervers; les souvenirs immortels de chaque glorieuse nationalité de l'Italie se soulèveront contre ces annexions qui les confisquent; ces nationalités ne consentiront pas longtemps à perdre leurs noms, leur histoire, leurs monuments dans le nom et dans les camps de Turin. Le Piémont aura sa grande et honorable place qu'il a achetée de son sang dans l'Italie subalpine, mais il ne prendra pas la place de l'Italie tout entière. Le coup de tête d'un cabinet sauvé par la France et égaré par l'Angleterre ne prévaudra pas contre le coup d'État des peuples revendiquant leurs noms, leurs personnalités, leurs capitales, leur gloire dans la famille italique. L'Italie reviendra à sa forme italienne, LA CONFÉDÉRATION. Elle n'aura pour maître que le génie italien, elle n'aura pour gouvernement général qu'une diète d'États libres, où le droit de chacun, confondu dans le droit de tous, défiera l'Europe, mieux par le respect que par les armes, d'attenter à tant d'inviolabilités à la fois.

XXVII

Et qui empêchera désormais une confédération italienne de devenir la forme d'une renaissance de la terre qui fut Rome? Les Italiens, si magnifiquement doués par la nature, sont les mêmes génies et les mêmes caractères dans un autre milieu européen. La lumière qu'ils ont autrefois répandue dans le Nord leur revient du Nord comme un reflet répercuté de leur propre et primitive splendeur; de longues servitudes n'ont fait que les affamer de plus d'indépendance de sol et de liberté d'esprit: c'est une grande race dans de petits peuples, mais ces petits peuples forment de nouveau une grande race.

Encore une fois, réfléchissez, peuples de l'Italie! N'adoptez pas la forme d'une monarchie unitaire chimérique, qui vous compromet, contre la forme d'une confédération d'États libres, qui vous sauve! Absorbés, vous tomberez avec la faible monarchie qui vous enserre; ligués, vous resterez debout dans toutes les secousses de l'Europe. On vous respectera d'autant plus que vous aurez plus de noms, plus de corps, plus de droits nationaux, plus d'alliances traditionnelles et défensives en Europe. Monarchisés, vous êtes menaçants comme les armes du cabinet qui vous annexe; confédérés, vous êtes inoffensifs pour tout le monde, inviolables seulement chez vous! La liberté constitutionnelle à laquelle vous aspirez sera justement plus assurée chez vous qu'à Turin; ce n'est plus l'arbitraire d'un roi soldat qui vous mesurera selon ses intérêts cette liberté constitutionnelle, et qui vous la changera en dictature militaire au premier tocsin; c'est vous-mêmes qui vous la donnerez selon vos moeurs et vos lumières, et qui ne la mesurerez qu'à vos vertus publiques! Cette confédération, sous le protectorat de la France et de l'Europe, n'a besoin que de se proclamer pour être reconnue. Si vous avez besoin d'une épée en attendant que la vôtre ait repris la trempe de vos temps héroïques, l'épée de la France est plus longue que celle de la maison de Savoie.

Proclamez donc la constitution fédérative de toutes les Italies au-dessus et en dehors de toutes vos constitutions intérieures.

Constituez la diète, la _diète_ de la résurrection!

Vous ressuscitez sous tous vos noms, sous toutes vos formes, sous toutes vos souverainetés nationales; vous ressuscitez dans la liberté, et non dans l'annexion, forme de la discipline militaire.

De Turin à Reggio ou à Palerme, il n'y a pas un peuple, il y a dix peuples! Les liguer entre eux, c'est donner à chacun d'eux la force de tous; les annexer, c'est donner à tous la faiblesse d'un seul! Supposez le Piémont vaincu dans une seule bataille, que devient l'Italie annexée à une seule épée?...

XXVIII

Cette confédération, qui a déjà existé chez vous deux fois, sous la forme de ligue lombarde ou italique, n'est qu'une tradition de votre nature et de votre histoire. Quoi de plus facile que de la renouveler? Trois mois d'un congrès italien y suffisent, et, à l'exception de l'Angleterre, l'Europe s'y prête, ou par prédilection pour vous, ou par nécessité. Les vents sont pour l'Italie; ne faites pas fausse route, et vous surgirez à pleines voiles à votre horizon, l'indépendance!

Les nationalités diverses de l'Italie respectées comme les vérités du sol;

Les constitutions intérieures de chacune de ces nationalités laissées au libre arbitre des divers États, et reliées seulement par une diète italique à une constitution générale de toute l'Italie;

La Sicile et Naples, unies ou séparées, fournissant à la confédération leur contingent de députés et au besoin de subsides et de troupes remis au POUVOIR EXÉCUTIF EXTÉRIEUR de la patrie italienne;

Rome, livrée à son propre arbitre, réglant sa constitution elle-même selon les besoins de son administration temporelle et les convenances de son pontificat spirituel; aucune main armée, profane et étrangère, interposée entre les souverains et les peuples, théocratiques, monarchiques ou républicains, à leur gré;

Rome capitale des capitales d'Italie, siége de la diète italique, ou bien une capitale fédérale alternative;

Florence, souveraine d'elle-même, monarchie, duché ou république, se gouvernant selon son génie, ou dans l'activité de ses Médicis, ou par le patriotisme de ses grands citoyens, ou par la douceur de son réformateur Léopold;

Turin, rentré dans ses limites, monarchie militaire, sentinelle de l'Italie septentrionale, bouclier de la Péninsule au nord, se désarmant au midi pour ne pas opprimer ce qu'elle protége, s'interdisant ses alliances séparées et suspectes avec l'Angleterre, offrant ses généraux et ses soldats à la défense de la patrie fédérale;

La Lombardie, principauté ou république, indépendante du Piémont, se modelant pour son organisation en cantons lombards, semblable à ces cantons helvétiques dont ce pays a le sol et les moeurs;

Venise, ville hanséatique sous la double garantie de l'Allemagne et de l'Italie, reprenant sous sa république et sous ses doges non plus sa place militante et conquérante que la marine de l'Europe ne lui laisse plus, mais sa place commerciale et artistique que son génie, plus oriental qu'italien, lui assure; ses provinces de terre ferme neutralisées comme Venise elle-même, et constituées ainsi pour la paix, laissant une zone de sécurité et d'inoffensivité inviolables entre le Tyrol et l'Italie:

Sous le drapeau d'une neutralité européenne, de nouvelles guerres ne sont nullement nécessaires pour une constitution semblable de l'Italie. Un congrès constituant de l'Europe y suffit. Ce fut la première pensée qui jaillit du sang encore chaud de la France après la victoire de Solferino et la paix de Villafranca. Les premières pensées sont l'éclair des situations difficiles. La révélation tardive sortie d'une guerre fatale à tant de braves aurait été aussi la révélation de la paix; pourquoi la maison de Savoie et l'Angleterre ont-elles réussi à fausser cette pensée en l'exagérant? La confédération italique aurait jeté du moins ses racines dans ce sang. La monarchie piémontaise absorbant l'Italie annexée est la pensée de l'envie britannique contre la France, de l'ambition sarde contre l'Italie, pensée folle comme l'ambition, hostile comme la haine, pensée punique qui trompera bientôt les deux puissances qui l'ont conçue et qui trompera l'Italie elle-même, qu'elle constitue sur un perpétuel champ de bataille, au lieu de la constituer en un faisceau de droits et de libertés.

C'est la conquête, ce n'est plus la liberté!...»

XXIX