Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 2

Chapter 23,744 wordsPublic domain

--Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse; mais il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent ressusciter cette apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu de mer azurés jusqu'à la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de fils de la Vierge brunis au feu du soleil; des joues de pêche veloutée dont le velours renaissait tous les matins comme pour tamiser le jour sur une peau d'enfant; des couleurs nuancées et fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une teinte; un regard qui s'ouvrait et se refermait sous des cils ruisselants d'ombre ou de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou la joie épanouie donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui caressait l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa flexibilité, se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la foule eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure et qui la faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle entraînait sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à sa vue; les exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais jalouses; les hommes attirés, mais contenus par le respect de tant d'innocence sous tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous aurai rien peint de visible à votre imagination. La beauté comme celle de madame Récamier alors est comme un mystère: il faut y croire et ne pas le voir: il veut la foi. Voyez-la dans l'impression qu'elle a faite sur la France et sur l'Angleterre au moment où vivait madame Tallien, où resplendissait mon amie Georgina Spencer, où je brillais moi-même d'un éclat emprunté à ma famille, à mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait bien autre chose à faire que de s'arrêter devant une femme de dix-huit ans. L'Europe s'arrêtait devant madame Récamier!»

XII

Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame Récamier.

À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas détruit, mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un grand écrivain, ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans l'empyrée des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle un salon; ce salon était un sanctuaire plutôt qu'une exposition d'esprit et de célébrités, un culte plutôt qu'une cour. Quelques rares privilégiés de la société, de l'aristocratie, de la politique et de la littérature, y étaient admis. Le grand homme de style qui régnait dans ce coeur et dans ce salon ne m'était pas favorable, bien que je sois le seul des poëtes et des politiques de son siècle auquel il adresse de magnifiques éloges posthumes dans ses Mémoires destinés à la postérité. Il m'avait proscrit, autant qu'il était en lui, de la faveur des cours pendant qu'il était ministre et que j'étais, moi, relégué dans les rangs subalternes de la diplomatie; s'il avait pu me proscrire de la scène du monde il l'aurait fait, je n'en doute pas. C'était une faiblesse et une injustice. Je l'admirais passionnément, non comme homme, mais comme génie; j'étais trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que madame Récamier se souvînt de notre rencontre muette chez la duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de produire un nom naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, elle me fit allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me refuser, malgré mon éloignement pour les _camarillas_ lettrées ou politiques, à me laisser présenter à elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois, où je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre Ballanche.

XIII

Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son confident. Ce mot me prédisposait par amour-propre à l'adoration pour cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la moitié de l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.

--«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M. de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce jeune homme?--Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......»

La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui sortit de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse sortir de ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation dont on désire que l'écho aille chatouiller indirectement le coeur d'un homme.

À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle, gracieuse, adroite de simplicité; mon impression fut un attrait doux, qui n'éblouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle un jour de splendide été.

C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait lire chez elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin, la tragédie de _Moïse_, essai dramatique du grand écrivain; c'était l'époque aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques pages de ses Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains d'élite dans le salon ouvert à un seul battant de son amie; on invitait à ces solennités un aussi grand nombre de privilégiés que l'exiguïté de l'appartement en pouvait contenir. Jamais première répétition d'une pièce attendue comme un événement sur la scène ne fut aussi briguée que la faveur d'assister à ces répétitions de la gloire devant les représentants présumés de la postérité; les femmes y étaient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du coeur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des femmes pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans sa vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le jugement beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la religion, ces deux idolâtries de leur coeur, avaient en lui leur représentant dans un même homme. La politique, dans laquelle il avait joué un rôle important depuis la restauration des Bourbons, lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrâces de cour en popularité; ce n'était que des semblants d'opposition libérale affichés pour décorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme persécuté lui attiraient à la fois le respect de l'aristocratie, la reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme confidentiel des jeunes républicains. Nul homme n'a plus soigné les couleurs de sa robe de chambre afin de se présenter à la mort comme un apôtre pour les chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il touchait à ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec le présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec l'avenir démocratique par ses pressentiments de république. M. de Chateaubriand était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses _Mémoires d'outre-tombe_, qu'il écrivait alors, avaient une page pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui louche à force de vouloir regarder trop d'horizons à la fois.

Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des croyances si contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être détrompé, mais jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme politique est un aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense à la vérité. Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens.

XIV

Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand répétait ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est ainsi que Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie.

Dans l'été de 1829, une lecture du _Moïse_ de M. de Chateaubriand devant un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier.

Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et un peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose.

On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à cette mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous les poëtes, tous les orateurs, tous les étrangers, tous les journalistes sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un scrutin épuratoire des amis de la maison avant d'être admis. On voulait être sûr qu'aucun profane ou qu'aucun incrédule au génie du lieu ne se glisserait dans le cénacle pour en troubler ou pour en divulguer les mystères. La piété, l'adoration étaient obligées; la froideur même dans le culte aurait paru un blasphème contre le dieu des femmes.

Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma soeur; je ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame Récamier pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait je ne sais quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les noms des invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais prévenir l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je n'ai jamais aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de plein air; l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni en religion, ni en politique, ni en littérature. Toute coterie est petite et fausse; le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je ne rendis donc pas même une visite à madame Récamier, de peur que cette visite n'eût l'air d'une requête. Je me tins à ma place dans l'isolement.

Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec ma mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle monta en voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui logeait chez moi dans un hôtel garni.

Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques un peu diverses elles avaient connu beaucoup des personnes du même monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au monde, était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que pour quelques coeurs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle de sa bienfaisance dans des hameaux.

Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le _Génie du Christianisme_, qui lui avait révélé la poésie de sa foi, elle aurait donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau front d'où était sortie cette _renaissance_ de la religion antique. M. de Chateaubriand était à ses yeux l'_Esdras_ du vieux temple, temple reconstruit non en pierres, mais en images pour sa piété.

La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par le son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de tact, par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée, fut comme une rencontre après une longue séparation entre deux soeurs. Madame Récamier ne négligea aucune de ses séductions cordiales et caressantes pour plaire à ma mère; quant à ma mère, elle était la séduction personnifiée; elle entrait naturellement comme une lumière dans les yeux, comme une musique dans l'oreille, comme une persuasion dans le coeur. Elle enleva dès le premier entretien le goût très-vif de madame Récamier. Deux de mes soeurs, très-belles, qui avaient accompagné ma mère dans ce voyage et qui assistaient, modestes et rougissantes, à cet entretien, comme deux cariatides grecques dans un salon de Paris, ne nuisirent pas à l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté d'un autre âge. Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier pour qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. de Chateaubriand, le jour de la lecture du _Moïse_. Ces deux femmes se séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le lendemain. Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être connues trop tard.

XV

La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes soeurs et moi, nous perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de l'Abbaye-aux-Bois.--«Je crois, me dit tout bas ma mère, monter l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la première lecture d'_Athalie_. N'allons-nous pas trouver là-haut Louis XIV, madame de Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fénelon, Pascal, groupés autour de Racine, son manuscrit à la main?»

L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho de la vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des équipages qui versaient les nobles visiteurs, le demi-voix des entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une entrée d'église, tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et de ma jeune soeur; nous allions voir une Maintenon plus belle et moins solennelle que la première, la Maintenon caressante d'un roi de l'intelligence. M. de Chateaubriand représentait à la fois dans sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de décadence.

Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la foule de l'antichambre et aida ma mère et ma soeur émues à parvenir, au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon. Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à la fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou bourdonnants.

M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de _Corinne_, par Gérard, se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de loin; ce sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un peu amer à mon aspect. On voyait qu'il voulait être obligeant, mais qu'il ne pouvait pas tout à fait être cordial.

Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les yeux de M. de Chateaubriand.

Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.

Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle.

Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.

Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y avait pas plus d'esprit.

La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.

Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté, bouillonnait d'indépendance et d'émulation littéraire.

J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne cour de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses ministres. La hauteur et le dédain étaient le caractère des physionomies; l'amertume y plissait les lèvres; il y avait trop de fiel dans les coeurs pour que ce salon fût agréable à fréquenter; l'ironie était la figure habituelle de ses discoureurs; la littérature n'y était qu'une arme de faction surannée; sa forme était l'épigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y sentait le renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands seigneurs mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me louer de son accueil; mais je désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la poussière de ce tapis.

XVI

Il y avait le salon de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y respirait un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm, retenue, quoique jeune encore, sur son canapé, y présidait avec un accueil qui n'avait rien de banal; ses goûts étaient des amitiés vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait défiler devant ce canapé tous les hommes éloquents et sages qui auraient pu réconcilier la Restauration avec la liberté. M. Lainé était à la fois son ami et son symbole politique; M. Molé la cultivait comme une puissance aimable dont il fallait se ménager la faveur pour quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface française, y était assidu comme à un devoir de la journée; quelques hommes de lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient dans une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du goût dans le _Journal des Débats_; M. Villemain, plus éblouissant encore de parole que de plume; moi-même, favori de son coeur, très-assidu et très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés près, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que les esprits littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité, personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout; languissante, dégoûtée, capricieuse comme une malade, passionnée d'attraction comme de répugnance, il fallait lui plaire ou la choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie féminine dans le gouvernement de son salon d'élite; ce salon n'en était que plus attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on était sûr d'être le désiré de son coeur; elle avait pour moi une amitié d'instinct qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. Le matin du jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de son agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié sortit une fois avec son cercueil.

XVII

Il y avait le salon littéraire, parlementaire et bourbonien de madame la duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses éloquents _Souvenirs_, je n'y fus jamais reçu; j'étais trop jeune et trop inconnu pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait entendu prononcer mon nom; d'ailleurs c'était là le temple d'une véritable idolâtrie pour M. de Chateaubriand; jeune encore, madame de Duras était, dit-on, le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son ami: âme prodigue qui se consumait comme une lampe dans la nuit pour illuminer un nom d'homme.

XVIII

Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de madame de Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle comme Corinne, pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu familièrement la célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le bonheur de sa mère, qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer que la vertu; mais cette vertu était libre et grande, une vertu antique; sa religion ne rétrécissait rien de ses pensées, sa foi donnait à sa physionomie une expression grave comme celle des femmes qui sortent des temples où elles ont eu commerce avec Dieu; elle sortait à toute heure de l'infini. Un mari digne d'elle attirait autour de lui, par l'aristocratie de son rang et par le libéralisme un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui tenait à la grande opposition en France et en Angleterre: c'était le salon des deux mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon obscurité, et j'y portais un véritable culte à ces prestiges de la beauté, du nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille. On y ajoutait pour moi la bonté, le prestige du coeur.

Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit d'amère opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop, selon moi, les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour plaire, feindre par complaisance une hostilité que je n'éprouvais pas contre la cour. Je trouvais cette hostilité déplacée. Les Bourbons de la branche aînée n'avaient certes pas démérité des héritiers de M. Necker, du maréchal de Broglie et de madame de Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume ironique des lèvres corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y coudoyant M. de Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous les publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour leur société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me blessait au coeur; c'était un salon de la _Ligue_, où les princes jouaient à la popularité.

XIX

Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie de madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le salon de son amie; mais celui-ci était plus large et plus véritablement littéraire que le salon trop anglais de la fille de madame de Staël; la littérature y tenait une bien plus grande place. La maîtresse de la maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne permettait pas à l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit d'agrément; on y rencontrait, sans acception d'opinion, tous les hommes de tout âge qui avaient un nom dans les lettres ou dans la politique, ou qui cherchaient une avant-scène à leur talent. C'était un lieu d'asile inviolable à la colère des opinions au milieu de Paris.