Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 17

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À leur tour, pendant nos guerres de religion, Emmanuel-Philibert et son fils s'emparent de la Provence, du Dauphiné et de la Bresse.

Dans la guerre de coalition successive de l'Espagne contre la France, la maison de Savoie trahit Louis XIV en 1703 et lui fait perdre l'Italie; le duc de Savoie reçoit en récompense la Sardaigne.

Tout fut cédé à l'Autriche par le traité d'Utrecht.]

Ces princes régnaient sur une peuplade de braves et pauvres Allobroges, laissés comme une alluvion des grandes invasions des peuples du Nord. Pressée entre la Suisse, la France et les vallées du Piémont, sur un groupe de montagnes et dans de sombres vallées des Alpes, cette peuplade peu nombreuse s'était refoulée ou répandue tour à tour sur les plaines voisines qui lui offraient le moins de résistance, tantôt sur le bassin de Genève, en Suisse, tantôt sur le bassin de la Bresse, en France, jusqu'à la Saône, tantôt dans le bassin du Pô, en Italie; elle allait chercher, non de la gloire, mais de l'espace et du pain, chez ses voisins. Son caractère, très-spécial à cette race de montagnards savoisiens, était une fidélité et une bravoure chevaleresques. Les meilleurs soldats des ducs de Savoie sont toujours descendus de ces montagnes; leur douceur les rendait disciplinaires; leur subordination féodale les conservait dévoués à la bonne ou à la mauvaise fortune de leurs princes; leur intrépidité froide les rendait solides comme le devoir au poste où on les avait placés pour vaincre ou mourir. Ils avaient deux religions dans leur coeur, leurs princes et leurs prêtres; superstitieux chez eux, héroïques dehors, bons et honnêtes partout, aussi propres à subir le joug de la conquête sans le secouer qu'à imposer ce joug à leurs voisins, quand l'inquiétude de la maison de Savoie les mettait à la solde des grands alliés auxquels on inféodait leur sang pour des causes toutes personnelles à ces princes.

XXVII

On a vu ces princes se glisser presque furtivement en Italie, quoique n'ayant rien d'italien ni dans le sang, ni dans les moeurs, ni dans la langue, à l'époque où la confusion des guerres intestines de la Lombardie laissait leurs incursions libres et impunies. Plusieurs fois chassés de Turin par les Français, ils avaient embrassé et vaillamment servi la cause de l'empereur d'Allemagne contre nous.

Les croisades leur avaient donné un renom, une importance et des possessions royales en Orient; la royauté de Chypre et de Jérusalem était le seul titre imposant qu'ils eussent encore attaché à leur maison.

Le traité d'Utrecht, en déshéritant l'Espagne de ses possessions italiennes, agrandit les possessions de l'empire d'Allemagne en Lombardie.

La maison de Savoie s'allia, comme de coutume, au plus fort: ce n'est pas la moralité, mais c'est l'habitude des petites puissances.

En 1696 elle déserta momentanément l'Allemagne. Le duc de Savoie, Amédée II, obtient l'alliance de Louis XIV en donnant sa fille au duc de Bourgogne. Cette princesse savoyarde en France fut un négociateur habile et intime dans la familiarité du roi.

Louis XIV, en retour, donna Pignerol à la maison de Savoie. Quelques années plus tard, le duc vend l'alliance française à l'empereur Léopold Ier, au prix du Montferrat, de la province de Valence, d'Alexandrie, du val de Sésia, et de toute la plaine située entre Tanoro et le Pô. L'empereur lui accorde de plus, sur les dépouilles de l'Espagne, la royauté de la Sicile; on la lui retire en 1720, et on l'indemnise avec la royauté de la Sardaigne, royauté semi-barbare qui lui donne sur le continent le titre de roi.

Les intrigues et les versatilités constantes d'alliance de la maison de Savoie lui profitent par une nouvelle défection. Dix-neuf ans après, la France, en retour d'une de ces défections intéressées en sa faveur, lui obtient Tortone, Novare, et un agrandissement de territoire considérable en Lombardie. Trois ans passés, et la reconnaissance passée plus vite que les années, la maison de Savoie fait une nouvelle défection à la France, et combat avec l'Autriche contre nous.

XVIII

L'impératrice paye cette défection des provinces lombardes, du Vigevano, du duché de Pavie et du territoire de Plaisance; chaque annexion à ce royaume rapiécé du Piémont porte la date d'une alliance troquée contre une autre.

La révolution française la compte au premier rang de ses ennemis armés. Vaincue d'un revers de nos armes, la maison de Savoie perd pièce à pièce ses États, comme elle les a reçus. Elle fléchit sous la nécessité, et la république française la laisse végéter humble et soumise à Turin, sous le contrôle d'un proconsul plus que d'un ambassadeur (Ginguené).

Effacée enfin du rang des souverainetés italiennes par Bonaparte, comme éternelle complice de l'Autriche, elle se relègue elle-même sur son rocher royal de Sardaigne, où nos ressentiments ne peuvent la suivre.

La correspondance diplomatique récemment publiée du comte de Maistre nous montre ses efforts obstinés et naturels alors pour ameuter la Russie, l'Angleterre et l'Autriche contre la France.

Comme elle n'a plus de force, elle n'a plus de crédit dans les conseils du monde, elle écoute aux portes des cabinets, elle attend de la destinée l'heure d'une restauration dans ses possessions italiennes par la main de la coalition dont elle est le satellite; son royaume, gouverné par un proconsul français, le prince Borghèse, et par cinq préfets de la France, s'est complétement et facilement incorporé à nous. Ses excellents soldats, indifférents à la cause pourvu que l'honneur, la gloire et la victoire la consacrent, sont les meilleurs auxiliaires de Napoléon. Ses grands seigneurs, distingués mais flexibles, accoutumés à changer de maîtres, décorent les conseils et les palais de Napoléon: les Saint-Marsan, les Alfieri, les Barollo, les Ghilini, les Salmatoris, les Carignan, chambellans, juges, sénateurs, généraux, colonels, préfets du palais, administrateurs, rivalisent de services, de talents et de fidélité à l'empereur ou à ses lieutenants. Nice, la Savoie, le Piémont, adhèrent de tout leur patriotisme civil et militaire à la France; ils sont accoutumés à changer de patrie; ils honorent toutes celles qu'ils adoptent, pourvu que ces patries les grandissent; la maison de Savoie leur a inoculé ces moeurs politiques. Grandir est la loi des petites puissances.

XXIX

Napoléon tombé, la maison de Savoie sort de son île et se précipite aux pieds des congrès de Paris et de Vienne pour obtenir non pas seulement sa propre restauration, mais ses annexions habituelles aux dépens des nationalités et des libertés des États voisins, convoités par sa soif insatiable de territoires. La seule usurpation récente et criante de territoire et de liberté commise par le congrès de Vienne est un crime de la force contre l'indépendance d'une illustre république italienne (Gênes). On donne Gênes à la maison de Savoie, qu'on lui épargne la peine de conquérir, et avec _Gênes_ un port, des citadelles, une marine, une population d'aventureux marins qui vont sous ses lois rivaliser avec Toulon et avec Marseille.

Cette usurpation violente de la république de Gênes par la main de l'Europe au profit de la maison de Savoie, au moment où l'Europe en armes restituait tout au droit des trônes et des peuples, est un des actes les plus iniques commis en pleine paix pour exproprier une nation illustre et innocente de tout crime envers l'Europe. La convoitise de Turin, voilà le seul crime de Gênes! Là, comme ailleurs, il n'y a pas un pouce de sol qui ne se soulève sous les pas du Piémont.

Gênes proteste deux fois par l'insurrection désespérée de ses citoyens contre ses nouveaux maîtres. La protestation, éteinte par le canon des forts occupés par les Piémontais, fut étouffée dans le sang des Génois. Vous qui faites, quand cela convient à votre ambition, appel au droit des nationalités exprimé au fond d'une urne et compté par des questeurs armés, interrogez donc Gênes sur son annexion au Piémont, et osez donc lui poser la question d'abdiquer son nom, sa gloire et sa liberté sous un roi des Alpes! Éloignez vos bataillons, enclouez vos canons, et attendez la réponse!

XXX

L'Europe, en annexant ainsi Gênes au Piémont, en haine de la France, préparait à l'Angleterre des postes maritimes sur les deux mers d'Italie. L'Angleterre ourdissait d'avance avec la maison de Savoie des alliances anti-françaises.

La France, vaincue et refoulée en 1815 par le reflux du monde sur son territoire, était contrainte de fermer les yeux pour ne pas voir les forteresses territoriales, maritimes et politiques, que l'on construisait contre elle en Piémont et à Gênes.

Lyon, Toulon et Marseille étaient sous le canon de Turin.

Cependant l'Europe, même en 1814, sentit qu'agrandir ainsi le Piémont et démanteler la France d'une partie de la Savoie, ce mur mitoyen de la nature, pour couvrir la France, c'était un scandale diplomatique trop criant. On nous laissa alors de la Savoie la partie militaire nécessaire à notre sécurité.

Mais en 1815, après le fatal retour de Napoléon de l'île d'Elbe, retour qui coûta tant de sang, tant d'or et tant de liberté à la France, la maison de Savoie envoya promptement des députés à Paris pour solliciter aussi sa part de dépouilles. Les alliés lui devaient quelque chose, puisqu'elle avait envahi la première notre territoire. Soixante mille Sardes et Autrichiens coalisés avaient marché, sous le général autrichien Frimont, sur Grenoble et sur Lyon, tandis qu'une autre armée de dix mille Piémontais, sous le commandement du général Osasco, marchait sur Toulon et Marseille, forçant le maréchal Brune, presque sans soldats, à se replier devant eux.

XXXI

C'était l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des dépouilles, puisqu'elle avait concouru à la déchéance de la France. J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les envoyés piémontais et savoyards à Paris pour obtenir de l'Europe la partie de la Savoie que 1814 nous avait laissée.

Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps ambassadeur à Turin, et aujourd'hui sénateur, atteste, dans un écrit récent et très-informé, les insistances de la maison de Savoie auprès des puissances coalisées, pour obtenir d'elles le démembrement du Dauphiné à son profit. «Heureusement,» dit l'écrivain diplomatique, «l'empereur de Russie, aussi généreux dans la victoire que courageux dans les revers, s'opposa énergiquement à ce démembrement de la France, et son veto fit renoncer à ce projet; mais il consentit à la restitution à la maison de Savoie de ce qui avait été alloué l'année précédente à la sécurité des frontières françaises en Savoie.»

Mais le gouvernement piémontais, en revendiquant contre nous les influences protectrices de la Russie, n'en reçut pas des influences libérales. L'esprit de ce gouvernement, tout rétrograde alors, fut l'esprit théocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe éloquent, mais paradoxe vivant du monde ramené par la force, et au besoin par l'inquisition, au moyen âge.

Un vernis de chevalerie antique et d'allégeance féodale décorait ce gouvernement, plus semblable à une cour de l'Escurial qu'à une cour italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui donnait quelque chose de martial qui plaît aux habitudes de ce peuple brave et guerrier; la bourgeoisie, émancipée par le gouvernement de la France pendant vingt ans, était rentrée dans sa subalternité antique; elle se pliait avec une résignation doucereuse, mais amère, à la supériorité de l'aristocratie. Les ordres monastiques, qui renaissent en Italie comme en Espagne de l'esprit contemplatif et de l'oisiveté endémique de ces beaux climats, reprenaient leur ascendant sur le peuple; le gouvernement n'admettait dans les sujets aucune liberté des cultes. Les sacrements étaient redevenus loi obligatoire de l'État; les billets de confession étaient requis des sujets avec autant de rigueur que des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel patriarcal, adoucissait ce régime et le faisait presque aimer. Ces rois se bornaient à faire rentrer tout doucement le troupeau dans le bercail des anciennes routines. L'extrême modicité des impôts, la fécondité du sol, le bonheur de la paix recouvrée et de la petite patrie agrandie, faisaient le reste; on était un peu humilié, mais on était heureux. Voilà ce que j'ai vu moi-même à Turin, à Chambéry, à Alexandrie, jusqu'en 1820.

XXXII

À cette époque, un coup de vent, qui venait du Midi, souffla tout à coup sur l'Italie; ce vent avait traversé l'Espagne.

On a vu plus haut qu'une révolution militaire avait tout à coup éclaté à Naples au mois de juillet 1820; une secte masquée, les _carbonari_, avait jeté hardiment son masque en Calabre, soulevé les régiments, marché sur Naples et proclamé la constitution d'Espagne.

Or qu'était-ce que la constitution d'Espagne, proclamée à Cadix par une insurrection soldatesque aussi? C'était une véritable république de tribuns des soldats, sans aucun contre-poids monarchique, et ne conservant un roi nominal à son sommet que pour cacher sa véritable nature militaire. Une telle constitution masquée était mille fois plus pleine d'anarchie que si elle avait dit franchement et courageusement son nom. Il n'y a rien de si révolutionnaire qu'un mensonge!

L'Europe, à la nouvelle des événements révolutionnaires de Naples, se rassembla en congrès à Laybach, pour délibérer la guerre ou la paix en Italie.

L'Autriche, devançant le congrès, fit marcher ses troupes en Lombardie, prêtes à intervenir, et intimidant déjà les carbonari dans la péninsule.

L'Autriche est toujours la première à intervenir à main armée pour le _statu quo_, car c'est sa nature, et c'est son intérêt de représenter partout le passé. Elle est par essence le temps d'arrêt des choses dans l'Europe moderne; c'est sa force, et c'est aussi sa faiblesse.

À l'instant où les carbonari l'aperçurent en armes en Lombardie, elle devint l'objet des craintes et des imprécations des carbonari; leur cri unanime fut: Guerre à l'Autriche! Jusque-là elle n'avait pas été trop impopulaire, depuis 1814, en Italie, et, par une versatilité habituelle aux peuples qui changent de joug, son retour à Milan, en 1814, avait été l'objet d'un fanatisme de joie poussé jusqu'à la férocité contre le gouvernement français que l'Autriche venait remplacer. L'assassinat du ministre franco-italien _Prina_, traîné dans les rues de Milan, et martyrisé par le peuple, aux cris de: Vive l'Autriche! en fut un triste témoignage; mais l'heure de ces intermittences avait sonné un autre tocsin.

XXXIII

Le carbonarisme napolitain comptait peu de sectaires à Rome, point en Toscane, un petit nombre à Turin, et presque exclusivement parmi la jeunesse noble et militaire. Le prince de cette jeunesse était le prince de Carignan, depuis Charles-Albert.

Ce jeune prince, issu d'une branche indirecte de la maison de Savoie, avait été appelé à l'hérédité du trône par le vieux roi Victor-Emmanuel, sans enfants.

Le frère du vieux roi, le duc de Génevois, sans enfants aussi, avait acquiescé à cette adoption. Ces deux vieux princes devaient attendre de leur jeune parent, associé au trône, une reconnaissance plus que filiale.

Il n'est pas permis à l'histoire sommaire et rapide d'entrer dans le secret des coeurs et dans la controverse des faits, plus ou moins authentiques, qui accusent ou disculpent le prince de Carignan d'initiative et de complicité avec le carbonarisme de Turin. Ce qui est certain, c'est que le plus grand nombre de ses jeunes favoris militaires, fils des plus hautes familles du Piémont, furent les premiers à débaucher une partie de l'armée du roi et à proclamer la constitution espagnole, qui le détrônait moralement.

La garnison d'Alexandrie, au nombre de dix mille hommes, et celle de Tortone, s'ameutèrent à la voix de quelques-uns de ces jeunes officiers, et proclamèrent à la fois la constitution espagnole et la guerre à l'Autriche.

Ces révoltes soldatesques furent couvertes, comme à Cadix et à Naples, d'expressions respectueuses pour le roi. On lui donnait le sceptre de roseau en le violentant.

Les troupes de Turin, embauchées par la jeunesse dorée du prince de Carignan, imitèrent celles d'Alexandrie.

Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyauté envers l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient, abdiqua la couronne; il se retira provisoirement avec la reine à Nice.

Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution insurrectionnelle dans la capitale abandonnée; il accepta la régence des mains de l'armée. En changeant de rôle, il n'eut point à changer d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef à la révolution consommée.

XXXIV

Cependant le duc de Génevois, son oncle, absent de Turin pendant ces événements, et devenu roi légitime par l'abdication de son frère, n'hésita pas plus que ce frère détrôné entre la couronne insurrectionnelle et le droit monarchique dont il se croyait responsable à sa maison, à son honneur et à l'Europe.

Il écrivit de Modène pour déclarer qu'il n'accepterait le titre de roi que dans le cas où son frère, devenu libre, ratifierait son abdication; mais que, dans tous les cas, il considérait comme rebelles tous ceux de ses sujets qui avaient participé aux actes de Turin; c'était déclarer la rébellion de son propre neveu le prince de Carignan, fauteur de la constitution espagnole, de l'abdication du roi, et régent révolutionnaire du royaume.

Un de mes amis de cette époque, Sylvain de Costa, homme de fidélité inébranlable, écuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette déclaration menaçante adressée au prince.

Le prince de Carignan, troublé par une si nette réprobation de sa conduite, et sans doute ébranlé par les conseils loyaux de Sylvain de Costa, publia une contre-déclaration aussi ambiguë que son rôle. Il prêta devant la junte révolutionnaire, comme régent, le serment de soutenir la constitution espagnole; puis, pressé d'échapper à la responsabilité de son double rôle, il se mit à la tête de deux régiments de cavalerie et d'artillerie, et se rendit à Novare dans une intention équivoque et non expliquée.

Novare était occupé par une partie de l'armée restée inébranlablement fidèle au roi sous le général de Latour. Le prince allait-il à Novare pour y désavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il à Novare pour enlever, par l'exemple de ses régiments personnels, l'armée de Latour? Nul ne peut le dire. Quel que fût son dessein, ce dessein était une défection: défection au roi, s'il embauchait l'armée de Latour; défection aux révolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les désavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rôle du prince de Carignan avait assez d'ambiguïté pour perdre deux hommes en un!

XXXV

Après quelques instants d'indécision, et en présence de l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince de Carignan faillit à tous ses engagements révolutionnaires de Turin.

Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait du commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte de soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois.

Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée sarde au nom du nouveau roi.

Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer l'indulgence de son oncle.

La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince, s'agita à Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son indépendance.

Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais.

À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la capitale.

Une armée dite _constitutionnelle_ sortit de Turin pour aller combattre ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare.

Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent le Tessin pour secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général, la commandait.

L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia ébranlée sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra pêle-mêle avec elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour rentra à Turin, les Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta inébranlablement fidèle; les soldats révolutionnaires se débandèrent; les jeunes chefs de l'armée, séducteurs du prince de Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans toutes les directions de l'Europe.

Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers coupables; le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son frère, le duc de Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix, régna appuyé sur l'Autriche, plein de défiance contre le prince de Carignan son neveu, dont l'ingratitude ou la légèreté avait profondément aigri son âme; il voyait en lui le premier conspirateur du royaume.

Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il avait fait de contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à Florence.

Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent de la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la résipiscence du prince.

Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué et de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette confusion était si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant, dans une hôtellerie de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour me demander si une visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me faire, à moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors, ne me compromettrait pas, et si je consentais à le recevoir? Je n'ai pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le soir même au palais Pitti pour présenter mes respects au royal exilé.

Cette anecdote, qui paraît incroyable, est vraie pourtant; elle prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur hospitalité et leur solitude.

Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de la Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis détrônés par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold, le premier et le plus libéral des princes législateurs avant que le mot de _libéralisme_ fût inventé, serait occupé bientôt après par un proconsul piémontais?

XXXVI

Après cet exil ignoré de dix-huit mois à Florence, M. de Metternich demanda au congrès de Vérone que le prince de Carignan fût exhérédé du trône de Sardaigne, pour crime de révolte envers son roi, ses oncles, ses bienfaiteurs. La Russie hésitait; l'Angleterre temporisait; la Prusse appuyait la sévérité prévoyante de M. de Metternich.

La France, qui voulait à tout prix, même au risque d'un mauvais règne, soutenir le dogme de la légitimité, s'opposa à la déposition du prince de Carignan.

On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller servir, les armes à la main, contre ses propres amis en combattant en Espagne cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait proclamée à Turin.

Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'armée française qui allait délivrer Ferdinand VII à Cadix; il s'y comporta en grenadier héroïque.