Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 16

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Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute l'autorité à la tête fit durer _cinq cents ans_ cette forme à la fois licencieuse et muette de tyrannie.

Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une politique immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font époque dans les annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente aucun exemple d'une telle république où le plaisir servît à perpétuer et à masquer la tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens, comme plus tard aux Anglais, à étendre le trafic entre les peuples.

L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes, en contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la mer Noire.

Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se livrèrent une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux des Grecs spectateurs, dans le canal du Bosphore.

Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de trafiquants avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait ses conquêtes; François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de Vérone, étant tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le conseil des _Dix_ les fit étrangler juridiquement dans leur prison. Les Carrare ne méritaient la mort que par leur héroïsme et par la terreur que leurs armes inspiraient à Venise.

XIX

Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix fut aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de la Scala. Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession vénitienne, ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence, Feltre et Padoue.

Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante en terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer. L'aventure et le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la corrompit. Les flots semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre aux peuples nés au sein des mers.

Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à la mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les Vénitiens reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus maîtres de la Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt après leur victoire dans l'Épire, le doge Contavrini y périt en combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux Français et aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres et à triompher tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans s'avilir jamais jusqu'à la neutralité, cet égoïsme honteux des nations inertes; on les voit partout où il y a un équilibre à rétablir en Italie, de la tyrannie étrangère à combattre, de la gloire navale ou militaire à conquérir au nom de Venise; leur trésor paye les Suisses, qui pèsent la justice des causes au poids de leur solde; la victoire de Marignan laisse les Vénitiens inébranlables dans leur patriotisme italien.

Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de leur indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur puissance navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur échappent; leur époque héroïque finit avec leur ascendant sur la mer.

D'autres États européens se créent des marines et leur disputent le commerce de l'Orient; les Vénitiens cherchent à se fortifier par une alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme.

Les Vénitiens, comme les Toscans, restent les alliés de coeur de la France pendant les guerres de la révolution française en Italie.

Bonaparte, après les victoires de la première campagne, veut rapporter en France la popularité d'un citoyen pacificateur avec le prestige d'un général victorieux réunis dans sa personne; pour atteindre ce but, il lui faut deux choses, la paix avec le pape et la paix avec l'Autriche: par la paix avec le pape, il réconcilie le sentiment catholique de la France et de l'Italie avec son propre nom, il apaise les consciences inquiètes, il se prépare un consécrateur futur de son diadème dans un pontife qui lui devra sa tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses victoires en les bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Piémont, la Savoie, la Lombardie à la France; il montre en lui à sa patrie fatiguée de guerres une ère de paix républicaine, un Washington de vingt-sept ans, maître de lui, plus fort de modération que d'élan, plus glorieux que sa gloire!

Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais vaincue, il fallait lui offrir une indemnité territoriale capable de compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa défaite.

Bonaparte n'avait pas cette indemnité sous la main; il fallait la trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise.

Venise cependant ne donnait aucun prétexte à la conquête. Quelques insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes françaises qui empruntaient illégalement le territoire de la république, servirent de grief au général Bonaparte. En vain le gouvernement de Venise lui envoya des satisfactions; il feignit une colère bruyante et implacable, qui ne pouvait être apaisée que par l'effacement du nom de Venise de la liste des nations.

Il l'effaça en effet, et la donna à l'Autriche comme dédaignant de la garder pour lui-même. L'Autriche eut la honte d'accepter ce qu'elle n'avait pas même conquis; le gouvernement encore républicain de la France eut l'immoralité et l'impudeur de revendre à l'Autriche la liberté d'une république avec laquelle la France n'était pas même en guerre. Venise, après avoir tyrannisé ses propres citoyens, subit la tyrannie de l'étranger; restée autrichienne pendant quelques années, elle redevint un proconsulat de la France sous le gouvernement militaire français, comme si Bonaparte, devenu Napoléon, eût dédaigné de la gouverner par lui-même. Elle retomba de ses mains avec le monde, en 1815, et rentra sous le joug de l'Autriche.

Les traités de Vienne, qui rétablissaient tout, oublièrent de la rétablir.

En 1848 elle s'insurgea, comme Milan, à la voix de Charles-Albert, qui s'avançait avec une armée insurrectionnelle en Lombardie.

Après la défaite de Charles-Albert, Venise essaya de résister au reflux des Autrichiens, et de revendiquer sa liberté par son héroïsme.

Un homme, digne par son caractère du nom de Washington vénitien, _Manin_, la gouverna pendant cette tempête par la seule autorité morale d'une âme plus grande que sa destinée. Le général napolitain Gabriel _Pepe_ se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau de l'armée d'Italie. Le dictateur et le général inspirèrent leur âme aux Vénitiens; ils combattaient pour l'honneur de la liberté plus que pour la victoire. Leur longue résistance et leur capitulation glorieuse honorèrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin trouvèrent un asile en France.

Le dictateur Manin y vécut dans une pauvreté fière et volontaire, il y vécut de son travail quotidien de professeur de langue italienne. Il en fixait lui-même le salaire au niveau des plus modiques rétributions des maîtres de langue. Sa fille adorée mourut de l'exil, du climat et de sollicitude pour son père, entre ses bras. Il faut rendre hommage à la France: elle offrait tout à Manin, il refusa tout; il ne voulait du ciel qu'une patrie. Je l'ai connu intimement, et je n'ai rien vu d'humain en lui que la forme mortelle: c'était un de ces caractères où la vertu est si naturelle et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de Manin sera à jamais un de ces bas-reliefs retrouvés dans les décombres de l'antique Italie.

Il eut un seul tort de jugement, à mes yeux, sur la fin de sa vie, ce fut d'abdiquer la république vénitienne dans une lettre aux Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du roi de Piémont. Il n'y a de coalition digne et sûre que celle qui laisse leur nom, leur nationalité et leur nature aux coalisés: la république vénitienne, s'enrôlant sous la monarchie ambitieuse de Turin, se perd en s'abdiquant; les abnégations, qui font la vertu des individus, font la dégradation des peuples. Ce tort de Manin, que nous lui avons reproché alors et qui rompit nos relations, ne fut pas le tort de son esprit, ce fut le tort de son patriotisme; impatience d'exilé qui redemande une patrie, même à l'épée qui va lui ravir son indépendance, son gouvernement républicain et son nom.

On sait comment la paix inexpliquée mais, selon moi, inévitable de Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les espérances de Venise. La fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville maritime à l'Allemagne, les développements rapides de cette ville hanséatique, l'accroissement des industries, des navigations, du commerce de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation, commerce qui ont besoin de s'écouler tous les jours en plus grande masse par l'Adriatique, rendent extrêmement problématique la renaissance d'une Venise maritime en face de l'Allemagne; l'accroissement du Piémont comme royaume unique de l'Italie septentrionale rend la renaissance de la Venise de terre ferme plus difficile encore. On n'y voit en perspective qu'une cinquième capitale piémontaise, humble succursale de Turin, de Milan, de Gênes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de l'Adriatique, renfermant hermétiquement dans ses remparts battus des flots l'ombre d'une république qui ne peut revivre sous sa première forme et qui ne doit pas mourir.

XX

Passons à l'État de Gênes, de Gênes, jadis la seule et belliqueuse rivale de Venise.

La république maritime de Gênes fut fondée municipalement par les Liguriens, habitants de ses montagnes et de ses anses, après le reflux d'Attila hors de l'Italie. Elle imita Rome dans ses premières lois: elle eut son peuple, son aristocratie, ses deux consuls, ses censeurs; ses comices, composés de tout le peuple convoqué, se tenant sur la place publique. La noblesse donnait les consuls au peuple, le peuple reconnaissait ces consuls pour les tuteurs de ses droits contre la noblesse. Ainsi se balançaient, comme à Rome, l'autorité et la popularité, ces deux nécessités des républiques.

C'est cette popularité des consuls tribuns du peuple qui créa, dès ces temps-là, la renommée des grandes familles de Gênes, les Doria, les Spinola, les Fornaro, les Negri, les Serra, familles héroïques dont la guerre et le commerce perpétuèrent l'ascendant jusqu'à nos jours.

Devenus puissance navale, incapables par leur petit nombre de s'étendre sur terre, les Génois portèrent, comme Venise, toute leur ambition vers la mer. Leurs galères, empruntées par les différentes croisades pour les expéditions en Orient, y conquirent pour Gênes elle-même les places fortes de la côte de Syrie, telles que Laodicée et Césarée; un de leurs consuls monta le premier à l'assaut de cette place réputée inexpugnable; après la prise de Constantinople par les Latins, les Génois disputèrent aux Vénitiens les dépouilles de l'empire; ils colonisèrent militairement les côtes du Péloponèse, Coron et Modon.

La rivalité des grandes familles et l'insubordination des matelots sur les flottes firent sentir à Gênes l'insuffisance du gouvernement populaire et aristocratique tour à tour. Le peuple insurgé contre la noblesse se nomma, à l'exemple de Venise, un doge dictateur, arbitre entre les plébéiens et les nobles; cette institution ne suffit pas à prévenir les guerres civiles entre les _Doria_ et les _Spinola_, chefs des partis contraires. Les Visconti, tyrans de la Lombardie et du Piémont, en profitèrent pour assiéger Gênes. Le roi de Naples, Robert, vint la défendre. Les Génois abdiquèrent un moment leur souveraineté entre les mains de leur libérateur. Les plébéiens, encouragés par lui, incendièrent les palais des nobles; le roi Robert s'éloigna aux lueurs de ce bûcher de Gênes.

XXI

Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gênes poursuivait ses conquêtes sur la mer. La colonie génoise de Constantinople s'immisçait dans les affaires de l'empire grec, délivrait des princes de captivité, en inaugurait d'autres, fortifiait un quartier et un port de Byzance, y élevait la tour génoise, de Galata, qui subsiste encore comme une colonne rostrale de cette puissance maritime; on lui cédait l'île de Ténédos, qui leur livrait les Dardanelles, leur ouvrait la mer Noire; ils disputaient en même temps le royaume opulent de Chypre aux Vénitiens: des Vêpres siciliennes de Chypre les y exterminèrent tous, excepté un seul, pour en porter la nouvelle à Constantinople. Revenus plus irrités et plus forts pour y venger leurs compatriotes massacrés, ils s'emparèrent de _Nicosie_, capitale de Chypre, et ils épargnèrent généreusement les femmes et les filles des Cypriotes tombées dans leurs mains. Bravant Venise jusque sous ses murs dans des établissements génois à l'Adriatique, ils étaient devenus, à force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de l'Italie; leurs discordes civiles les empêchèrent de jouir longtemps de cette prospérité. Les _Adorni_ et les _Fregosi_, deux factions qui empruntaient leurs noms à leurs chefs, déchiraient les villes et les campagnes; le peuple, insurgé par des tribuns plébéiens des métiers les plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix révolutions en dix ans faisaient passer le gouvernement d'une faction à une autre. Les nobles, proscrits, mais puissants par leurs vassaux des campagnes, s'étaient retirés dans leurs châteaux fortifiés, d'où ils insultaient leur patrie; les Visconti, de Milan, menaçant de plus en plus l'indépendance de Gênes par leurs intrigues dans la ville, par leurs troupes dehors, les Génois résolurent de se livrer au protectorat de la France: c'était sous Charles VI, leur allié, prince dont la faiblesse d'esprit ne ferait jamais un tyran. Le doge Adorno proposa au peuple de remettre au roi de France le gouvernement de sa patrie à des conditions viagères qui ne menaçaient pas son indépendance et qui assuraient sa sécurité. Le traité fut signé de confiance. Le peuple se calma; mais sa turbulence ne tarda pas à éclater en séditions nouvelles; elles furent apaisées par la présence à Gênes d'un vice-roi français.

Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gênes. Le plus grand exploit de leurs flottes signala cette époque pour Gênes: leur amiral Spinola anéantit dans le golfe de Gaëte la flotte des Espagnols, et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon, ses deux frères, l'aîné roi de Navarre, l'autre grand maître de l'ordre militaire de Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la noblesse d'Aragon. Cette victoire ranima dans Gênes l'orgueil de la liberté; le protectorat des Visconti lui pesait; elle se souleva avec la mobilité de ses flots et redevint entièrement indépendante; l'énergie de cette race ne pouvait supporter longtemps aucun joug, même le sien propre.

XXII

Cependant les noms des héros de l'aristocratie génoise grandissaient par les orages mêmes de la république. Les rivages et les flots de la Sardaigne, de la Sicile, de Naples, de la Grèce, de la mer Noire, portent leurs noms. Il ne leur manquait qu'une place aussi haute que leur renommée dans la constitution de la république, pour être aussi utiles à leur patrie au dedans qu'illustres au dehors.

_Fiesque_, un de ces nobles mécontents, s'allia avec le duc de Milan contre sa patrie, la surprit par une descente nocturne; il proclama l'abolition du gouvernement des doges, il remit le pouvoir à un conseil de hauts justiciers élus par le peuple. Ce gouvernement ne fut qu'une phase de l'anarchie intérieure; Pierre Frégose, fils du neveu du doge, fut réinstallé comme chef unique. La république envoya un de ses plus héroïques amiraux, _Giustiniani_, pour défendre Constantinople contre les assauts de Mahomet II: une blessure reçue à côté de l'empereur chrétien, sur les murs de la ville, lui fit quitter le champ de bataille avant la catastrophe de la ville. Il acheta l'île de Corse, et en donna les revenus par hypothèque à la banque de Gênes. Il reconquit Scio, Mitylène, Rhodes; il s'allia avec la France, protectrice désintéressée de Gênes, contre le roi d'Aragon et de Naples. Chassé de Gênes par des rivaux, il est tué sur les murailles en tentant d'y rentrer. La France intervient de nouveau pour Gênes par un protectorat actif dans les guerres de cette république contre la maison d'Aragon à Naples, elle combat pour la maison d'Anjou, qui prétend à cette couronne. L'archevêque Paul Frégose entre à Gênes avec des bandes de la campagne pour y venger la mort de son frère. Attaqué par les Français, qui soutenaient le parti opposé au sien, Paul Frégose remporte sur eux une des victoires les plus meurtrières pour la chevalerie française. Deux mille cinq cents morts jonchent les collines et les vallées de Gênes; un grand nombre d'autres se noyèrent dans les flots sous le poids de leur armure, en essayant de regagner leurs vaisseaux. L'archevêque Paul Frégose devient par sa victoire doge de la république et cardinal. Après lui, la France resserre son alliance avec Gênes, à titre de maîtresse du Milanais. Sous cette demi-servitude, l'ordre s'y rétablit; mais la décadence militaire et commerciale y commence. Pise lui propose de s'annexer à la république; le peuple veut l'accepter, les nobles s'y opposent pour complaire à la France, qui redoutait cette annexion. Le peuple, excité par l'insolence des nobles, se soulève: un Doria est tué sur la place du Marché; il saccage et brûle les palais des nobles; il nomme un doge, un ouvrier en soie, Paul de Novi, homme supérieur, par son esprit cultivé, à sa condition, et opposé aux Français. Louis XII, irrité de ce que Gênes revendique la protection de l'empereur Maximilien contre lui, Louis XII marche d'Asti sur Gênes. Après des combats acharnés sous les murs, il rentre dans Gênes l'épée à la main; sa magnanimité se refuse à toute vengeance, il rend la liberté aux Génois. Ils la perdent de nouveau sous les successeurs de ce prince.

André Doria, leur concitoyen, le plus illustre des hommes de guerre de son temps, _condottiere_ de mer, qui passait tour à tour du parti de l'empire au parti de la France, la leur rend. Le seul titre de libérateur de sa patrie le suit dans la postérité. C'est le Thémistocle de Gênes.

On lui reprochait d'avoir terni ce service à sa patrie par une ombre de défection à sa parole donnée à la France. «Hélas!» répondit-il en soupirant et après un long silence, «un homme peut s'estimer heureux quand il réussit à faire une belle action, bien que les apparences n'en soient pas toutes également belles. Si le monde savait combien est grand l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir bravé quelques inculpations personnelles pour la servir.»

Charles-Quint lui offrit la souveraineté sur sa patrie, avec le titre de prince de Gênes. Il préféra la gloire à la possession, et rétablit, sur de sages réformes, la république. Il effaça les noms des factions; il institua un sénat de quatre cents sénateurs pris dans toutes familles nobles ou plébéiennes, mais considérées et propriétaires. Ce conseil nommait le doge. Cette dignité, qui lui fut offerte, fut encore refusée par lui dans l'intérêt de la liberté et de son titre d'amiral des flottes de Charles-Quint, titre incompatible avec celui de duc de Gênes. Rome antique n'a pas de plus magnanimes abnégations; André Doria est le Scipion des républiques italiennes. Les Capponi à Florence, les Doria à Gênes, sont des Romains expatriés, mais encore Romains.

XXIII

André Doria vieillissait dans sa gloire, et ne sortait plus de son palais, où il était retenu par ses infirmités; il avait remis le commandement actif de ses galères à son neveu Gianettino Doria. Fieschi, ennemi des Doria, qui avaient écarté du pouvoir la turbulence populaire et la tyrannie oligarchique, conspirait dans Gênes contre les Doria. Il sort de son palais au milieu de la nuit avec les conjurés, pour attaquer à la fois le palais des Doria hors la ville, et pour s'emparer des galères dans le port: Gianettino Doria, accourant au port pour défendre les galères, est tué à la porte de la ville. André Doria s'enfuit dans la campagne pour y rassembler ses partisans; la flotte était déjà surprise, et Fieschi posait le pied sur une planche pour passer sur la galère de l'amiral, quand il glissa dans la mer et s'y noya sous le poids de son armure.

Ses complices, déconcertés par la disparition du chef, qui portait seul le plan de la conjuration dans sa tête, abandonnent l'entreprise, et offrent de remettre les galères et les ports au seul prix d'une amnistie.

André Doria rentra, précédé de la terreur de son nom; sa vengeance implacable, qui ne se ralentit qu'à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, consterna Gênes et assombrit son nom. L'Espagne, après lui, continua à prévaloir dans les conseils de la république.

XXIV

À l'instigation du duc de Savoie, un tribun plébéien, nommé Vachero, insurgea Gênes, ourdit une conjuration nouvelle pour attaquer le palais du gouvernement et massacrer tous les citoyens inscrits parmi les patriciens au livre d'Or. Trahi par un Piémontais son complice, il subit le supplice, malgré les injonctions du duc de Savoie, qui avoua sa propre complicité dans l'action, et qui menaça la république de sa vengeance.

XXV

Louis XIV, à son tour, fait bombarder Gênes, avec autant de cruauté que d'injustice, pour avoir interdit la contrebande du sel par les Français dans les ports. Quatorze mille bombes écrasent ou brûlent la moitié des palais et des églises de la plus belle ville maritime de l'Occident.

Sous le règne suivant, les Génois poursuivent la conquête pied à pied de la Corse, et rendent enfin l'île à la France.

La révolution française, en débordant en Italie, attaque ou défend tour à tour Gênes dans des siéges mémorables.

Les traités de Vienne, infidèles à leur plan général, qui était le rétablissement des trônes et des États violés par Napoléon, excluent la république de Gênes du droit public, et la donnent violemment au roi de Sardaigne.

Gênes s'agite longtemps sous ce sceptre étranger et ne rentre dans son repos que sous le canon des Piémontais. C'est, avec Venise, la seule république italienne qui ait le droit de s'indigner contre ces traités de 1815, traités qui rendent le trône aux princes de la maison de Savoie, et qui, au nom de la légitimité des rois et des peuples, confisquent au profit de cette maison de Savoie une république illustre qu'ils n'ont pas même la peine de conquérir! L'Italie s'affligera et la France se repentira d'avoir laissé enlever ce peuple héroïque, ce port indépendant et cette marine presque française à l'indépendance et à la politique. L'extinction de la nationalité génoise sera un deuil pour l'Italie et un reproche éternel à l'équité du congrès de Vienne.

Descendons au Piémont, jusque-là bien moins illustre, et surtout bien moins italien que la république des Médicis, des Adorno, des Frégose et des Doria.

XXVI

La maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus militaires dynasties de l'Europe, si l'on compte au rang de dynastie ces hérédités féodales de familles possédant des fiefs humains dans les montagnes qui servent de limites aux empires des grands peuples[4].

[Note 4: Les Milanais, en 1449, les appelaient encore des _étrangers_.

À la paix de Lodi, on leur donne pour limite la Sésia entre le Piémont et la Lombardie.

Charles III de Savoie s'attache exclusivement à l'empereur: il était son beau-frère. Il alla à Bologne lui faire la cour.

Pour le punir, François Ier réclame la Savoie comme héritage de sa mère, Louise de Savoie. L'empereur, de son côté, occupe les villes. Dépouillé de presque tout, il meurt à Verceil. Emmanuel-Philibert, son fils, hérite de l'empereur. Charles IX lui rend Turin.