Cours familier de Littérature - Volume 09
Part 15
Plus tard, la lutte que les papes avaient soutenue contre les barbares pour l'Italie, ils la soutinrent contre l'empire germanique, antagoniste permanent de leur puissance temporelle: ils la poursuivirent contre la prépotence des différentes tyrannies féodales qui s'élevèrent çà et là dans le domaine italien; ils furent l'obstacle à toute domination exclusive de quelques parties de l'Italie sur la patrie italienne; ils furent le centre de la confédération, car l'Italie est essentiellement fédérale; ils furent la présidence de la république nationale d'Italie.
VII
Ainsi arriva jusqu'à nos jours la papauté politique. La réforme l'affaiblit considérablement dans son ascendant sur l'empire germanique et dans son protectorat de l'Italie. L'Italie perdit en sécurité, à cette époque, tout ce que les papes perdirent en respect sur l'Angleterre, l'Allemagne, la Prusse, le nord de l'Europe. Du moment où les papes ne furent plus spirituellement sacrés et inviolables pour ces souverains, pour ces peuples, pour ces armées et pour la Germanie, ils furent temporellement plus faibles pour protéger l'Italie.
La philosophie accrut encore, dans le dix-huitième siècle, cette décadence des papes. Les cours les plus catholiques s'affranchirent avec des respects extérieurs, mais avec des révoltes hardies, de leur vassalité romaine: les ministres d'Aranda, à Madrid; Pombal, en Portugal; Tannuci, à Naples; Choiseul, à Paris; l'empereur Joseph II, à Vienne; le grand-duc Léopold, en Toscane; le vice-roi Firmiani, à Milan, refoulèrent les prétentions papales de Rome dans le sanctuaire; les milices même de ce sanctuaire furent hardiment licenciées par l'autorité politique de ces cours, les jésuites expulsés, ou les ordres monastiques dissous, leurs propriétés confisquées, la séparation du temporel ou du spirituel nettement formulée.
Bossuet, ce catéchiste éloquent, mais rebelle aux papes pour complaire au roi, avait couvert sa rébellion de génuflexions et de respects; mais il avait en réalité affranchi les trônes de la chaire de saint Pierre. La philosophie n'avait qu'à puiser dans l'arsenal catholique les armes de l'indépendance même spirituelle contre les papes. L'Église dite _gallicane_ les prend, ces armes, des mains de l'évêque de Meaux. S'il y a une Église gallicane, que devient l'Église romaine? et s'il n'y a plus d'Église romaine, que devient l'unité? Au point de vue sérieusement catholique, Bossuet, tout en persécutant, au nom du roi, le protestantisme, a détrôné le pontificat romain.
VIII
Depuis Bossuet, les papes n'ont pas cessé de déchoir en puissance publique en Italie d'autant de degrés que Bossuet les a fait déchoir en autorité religieuse par l'Église gallicane. L'Angleterre maudissait le papisme, et désirait le voir dépouillé de sa royauté italienne autant que de sa vice-royauté divine; la Prusse le haïssait, la Russie le regardait avec les yeux jaloux de son patriarche russe, aspirant à lui opposer une seconde fois un patriarcat d'Orient; les États protestants de l'Allemagne triomphaient de s'en être affranchis.
La révolution française, en poussant la réaction philosophique au delà de la liberté, favorisa, sans le savoir, la double autorité spirituelle et temporelle des papes.
Pie VI, arraché à ses États, comme prisonnier de guerre, par des armées françaises, mourut détrôné et captif en France. Aussitôt après ses victoires d'Italie, Bonaparte rétablit le pape dans Rome, non-seulement comme pontife, mais comme souverain italien.
Il appela Pie VII à Paris pour le sacrer, comme un autre Charlemagne.
Plus tard il voulut, dans un mouvement d'impatience, renverser de nouveau le trône pontifical qu'il avait rétabli; il fit de Rome une ville conquise, annexée, sous le nom de département du Tibre, à l'empire. Le pape, arraché brutalement à son palais par des gendarmes français, fut traîné de Florence à Turin, de Turin à Savonne, de Savonne à Fontainebleau, comme un captif embarrassant qu'on renvoyait de prison en prison.
Quand Bonaparte sentit l'empire échapper par grands lambeaux de sa main avec la victoire, il se hâta de rendre les États pontificaux au pape et de renvoyer respectueusement le pontife à Rome comme un gage de restitution et de paix à l'Europe.
Les traités de 1815, dont on parle souvent sans les connaître, ne furent pas autre chose que le reflux de toutes les puissances dans leur territoire respectif après le débordement épuisé de la France napoléonienne.
Ces congrès et ces traités, dans lesquels les puissances non catholiques étaient en majorité, reconnurent la souveraineté telle quelle du pape, non comme un droit religieux, mais comme un fait politique; ils ne remanièrent pas la carte déchirée du monde anténapoléonien, ils la recousurent.
Pie VII gouverna par la main du cardinal Consalvi avec sagesse, libéralité et modération, les États romains. Il n'y eut ni réaction ni excès sous son règne; il fut le Louis XVIII de l'Église. Il mourut le plus tolérant des pontifes et le plus regretté des princes. Les règnes suivants furent sans caractère et sans vicissitudes jusqu'au pape actuel.
IX
Comme pontife, le pape actuel était un second Pie VII; comme homme de prière, il vivait sans voir la terre, les yeux au ciel; comme souverain politique, c'était un Italien amoureux de l'indépendance et de la dignité de l'Italie.
Il la réveilla trop en sursaut par ses premières paroles et par ses premiers actes du haut de son trône. «Quand l'Italie fut debout, il ne sut qu'en faire.»
Son patriotisme lui disait de la lancer contre l'Autriche.
Sa conscience lui disait que la guerre n'était pas chrétienne, et qu'il valait mieux être un pontife de paix irréprochable devant Dieu qu'un grand tribun armé de l'Italie devant les hommes.
Il écouta sa conscience.
Il refusa des armes à l'Italie qu'il avait soulevée.
De là, sa vertu méconnue et ses malheurs.
Naples s'était levée, et s'était donné une constitution pour conquérir sous les auspices de la papauté la liberté et l'indépendance.
Le roi de Sardaigne Charles-Albert, le plus papal et le plus autrichien des souverains jusque-là, avait profité de l'heure du pape et de l'heure de Naples pour se poser en champion du gouvernement populaire et de l'émancipation de l'Italie. Il était déjà sous les armes, prompt à se désavouer comme à envahir.
X
Ces trois événements, provoqués involontairement par le pape, avaient précédé de plusieurs mois la révolution de 1848 et l'avénement de la république à Paris. L'ébranlement donné au monde libéral par le pape ne fut pas sans contre-coup sur la France. Cet ébranlement hâta la chute de la monarchie de 1830.
Le contre-coup de la république de 1848, à son tour, eut son retentissement naturel et non artificiel partout: Vienne, Berlin, Francfort, Milan, Venise, Naples, Florence, Rome, se soulevèrent d'elles-mêmes; les souverains et le pape se hâtèrent de jeter des constitutions plus populaires pour amortir le choc des peuples contre les trônes.
L'Italie, réveillée imprudemment un an avant par le pape, voulut entraîner le pontife et le prendre pour chef dans la guerre contre l'Autriche.
La conscience du pape s'y refusa une seconde fois à tout risque; son ministre modérateur Rossi fut assassiné.
Le pape s'évada et s'enferma à _Gaëte_, dans le royaume de Naples.
La république romaine, ou plutôt la république municipale de Rome, fut proclamée.
La république française, gouvernée alors par un dictateur à vue droite mais courte, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et respectueux au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté temporelle du pape à Rome.
La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée française.
XI
Sous un autre président de la république française, une armée française occupant Rome à perpétuité devint par le fait une armée pontificale; elle établit l'intervention chronique dans la capitale de l'Italie.
Tout s'assoupit dans cette situation aussi fausse pour la papauté que pour la France jusqu'au congrès de Paris de 1856.
À la voix d'un ministre piémontais, ce congrès de 1856, contre tous les principes de droit public et international, s'arrogea illégalement un droit d'intervention arbitraire et permanent dans le régime intérieur des souverainetés étrangères. Naples, Rome, Parme, la Toscane, l'Autriche, furent dénoncées comme des accusés vulgaires devant le tribunal du Piémont, de l'Angleterre et de la France.
Une pareille faute contre le droit public ne pouvait qu'engendrer le désordre au dehors; c'était la pierre d'attente du chaos européen.
L'indépendance et la responsabilité des souverains devant leur peuple étant détruite, tout le monde avait le droit de gouverner chez tout le monde, excepté le gouvernement du pays lui-même. Le droit de conseil créait le droit d'intervention militaire réciproque; de ce droit d'intervention réciproque découlait et découle encore le droit de guerre perpétuel entre voisins: c'est le contraire du droit de civilisation, qui est l'indépendance des peuples chez eux.
XII
Le Piémont, qui avait obtenu de la complaisance ou de la surprise du congrès de 1856 un pareil principe, ne tarda pas à l'exercer.
La guerre dite de l'_indépendance_ éclata par là en Italie. Cette guerre s'étendit par contiguïté du Piémont à Parme, à Modène, à la Toscane, aux États du pape, et maintenant on délibère à Paris et à Londres, dans des conseils de la Gaule ou de la Grande-Bretagne, sur ce qui sera retranché ou conservé de la souveraineté temporelle des États en Italie.
Cette délibération seule est une intervention flagrante, destructive de tout droit public et de toute indépendance italienne; quelque chose que vous prononciez, vous prononcerez mal.
Pourquoi vous, Europe, au congrès de 1856 à Paris, vous êtes-vous arrogé, à la voix d'un ministre piémontais, le droit de délibérer sur les régimes intérieurs des peuples? Cette délibération seule sur la dernière bourgade de l'Italie est une usurpation ou sur la souveraineté des gouvernements ou sur la volonté libre des sujets.
Je n'y ai pas été trompé en 1856, en lisant cette intervention irrégulière permise au Piémont dans les affaires intérieures du pape, du roi de Naples et des autres puissances italiennes. Je me dis à moi-même: C'est une déclaration de guerre sous la forme d'une signature de paix.
Nous nous débattons aujourd'hui sous les conséquences de cette ligne insérée au protocole du congrès de 1856.
Que deviendra le pouvoir temporel de la papauté si l'Europe est conséquente?
Que deviendra l'Italie si l'Europe se rétracte? Je le dirais bien, mais je contristerais l'Italie et l'Europe; le silence prophétise assez.
Ce droit d'intervention réciproque émané du congrès de Paris en 1856 est la fin du droit public européen: _finis Poloniæ!_ Que dirions-nous si Naples ou le pape s'arrogeaient le droit de contrôle et d'intervention intérieure à Paris, à Londres, à Turin?
Le diplomate piémontais a tendu un piége au congrès, et le congrès de 1856 y est tombé. On n'en sortira qu'en reconnaissant le droit contraire. Nous faisons des révolutions et des lois pour la liberté individuelle du dernier des citoyens, et nous ne savons pas respecter la liberté individuelle des Italiens!
Taisons-nous, et voyons ce qui advint de Florence après Machiavel.
XIII
Florence sonne bien autrement que Turin dans l'histoire de l'esprit humain et de la liberté italienne.
Cette race toscane ou étrusque, la plus forte, la plus éloquente, la plus lettrée, la plus artiste, la plus politique de toutes les races, la race de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, de Pétrarque, de Léon X, de Mirabeau, de Napoléon, cette race aussi active mais plus réfléchie qu'Athènes, transporta la Grèce en Étrurie.
Elle fut la noblesse de l'Italie.
Ses citoyens sont restés les ancêtres de la civilisation moderne de l'Europe. Ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre ont d'antique, d'héroïque, d'éloquent et d'attique dans leurs monuments et dans leurs moeurs, vient de Florence. _Alma mater!_
Après Machiavel la Toscane s'étend comme frontière et se concentre à la fois comme gouvernement intérieur, tantôt par l'habileté, tantôt par la violence, entre les mains de la faction des Médicis. Lucques, Pise, Sienne, Livourne, abdiquent dans la main des Médicis leur liberté républicaine. Cette famille de marchands devient une dynastie de l'Italie centrale; elle s'allie, par des mariages, avec la maison royale de France et d'Europe; elle donne pour dot à ses filles les millions que son monopole commercial en Orient et en Occident verse incessamment dans ses caisses; ces millions, à leur tour, servent à solder les troupes étrangères que la France, son alliée, lui prête pour consolider son règne. Elle encourage les arts qui succèdent aux industries; Florence se couvre de monuments, véritable diadème de l'Italie moderne; elle semble gouvernée pour l'honneur de l'esprit humain par une dynastie de Périclès; sa langue devient la langue classique de l'Italie régénérée; ses moeurs s'adoucissent comme ses lois; son peuple, déshabitué des guerres civiles, reste actif sans être turbulent; il cultive, il fabrique, il navigue, il commerce, il bâtit, il sculpte, il peint, il discute, il chante, il jouit d'un régime tempéré et serein comme son climat; les collines de l'Arno, couvertes de palais, de villages, de fabriques, d'oliviers, de vignobles, de mûriers, qui lui versent l'huile, le vin, la soie, deviennent pendant trois siècles l'Arcadie industrielle du monde!...
XIV
Les guerres pour la succession d'Espagne, la liquidation de la succession allemande et espagnole de Charles-Quint, rappelèrent les armées d'Espagne, de France et d'Allemagne en Italie.
Elle redevint pendant soixante ans le grand champ de bataille de l'Europe. Les Italiens amollis, trop heureux de leur long repos et de leurs richesses, laissèrent combattre les trois puissances, Espagne, France, Autriche, sur leur territoire, sans prendre part à la lutte où il s'agissait de disposer d'eux.
On les partagea et on les repartagea dans quatre traités consécutifs auxquels ils parurent indifférents comme des troupeaux sous la houlette des bergers qui les troquent.
Par le dernier de ces traités, la Toscane, où le dernier des Médicis allait s'éteindre sans enfants, fut dévolue à la maison d'Autriche dans la personne de François duc de Lorraine, futur empereur et époux de l'immortelle _Marie-Thérèse_.
XV
Un prince philosophe, Léopold, grand-duc de Toscane, précurseur des principes de liberté de conscience, d'égalité civile et de _gouvernement par l'opinion de 1789_, appliqua le premier ces principes à la législation et à l'administration de ses peuples italiens. Plus heureux que Louis XVI, il trouva dans la nation qu'il voulait régénérer autant de raison que d'élan vers les améliorations philosophiques dont il était l'initiateur couronné.
Sous Léopold, la Toscane, aussi libre qu'une république, mais stable comme une monarchie, devint le modèle idéal de tous les États de l'Europe.
Ses successeurs, malgré les agitations que les secousses de la révolution française imprimaient à l'Italie, poursuivirent en paix le système libéral et populaire de Léopold.
Seuls, les grands-ducs de Toscane, quoique de source germanique, restèrent alliés fidèles de la France sous la république.
Détrônés plus tard par Napoléon, ils emportèrent les regrets de leurs peuples.
Donnés d'abord par Bonaparte consul à une infante d'Espagne, sous le nom de royaume d'Étrurie, puis par Bonaparte empereur à sa soeur Élisa Baciocchi, devenue grande-duchesse de Toscane, ce beau pays continua à être heureux dans toutes ces mains.
Il portait son bonheur en lui-même, dans son caractère et dans ses vertus. Les traités de Vienne le rendirent à la maison de Lorraine, qui y était justement adorée. Les Lorrains y régnèrent en suivant les traces du premier Léopold; un grand ministre libéral de cette école, le vieillard _Fossombroni_, y tint jusqu'à quatre-vingt-six ans d'une main flexible les rênes de l'administration et de la diplomatie.
Le prince _don Neri Corsini_, son élève et son émule, lui succéda à la tête des affaires.
Le jeune grand-duc était un autre Léopold pour la Toscane.
Aucun gouvernement représentatif ou républicain en Europe ne jouissait d'autant de liberté que les Toscans. Ce gouvernement n'était ni autrichien ni français, il était toscan, il s'était naturalisé italien. Deux princesses saxonnes, deux soeurs, l'une duchesse douairière, l'autre grande-duchesse régnante, rappelaient par leurs grâces et par leur amour des lettres ces princesses italiennes de la maison d'Este à Ferrare, parmi lesquelles le Tasse et l'Arioste trouvaient des modèles poétiques ou des protectrices adorées. J'ai eu le bonheur de résider pendant plusieurs années à cette cour, et d'assister, dans la familiarité intime du prince, à tous ses actes, à toutes ses intentions, à toutes ses pensées les plus secrètes d'amour pour son peuple et de perfectionnement pour ses institutions; il n'y eut jamais alors plus de libéralisme sur un trône. Je lui dois ce témoignage devant ses amis comme devant ses ennemis. Les cours l'accusaient de gâter, par excès de conscience, le métier de roi.
XVI
En 1848, le sursaut que le pape Pie IX avait donné à l'Italie, la constitution inopinée de Turin, la guerre si inattendue intentée en Lombardie par Charles-Albert, jusque-là plus autrichien que l'Autriche, soulèvent les Toscans par contre-coup. Ce peuple, si accoutumé à la liberté politique, demanda modérément à son souverain la liberté légale, une constitution.
Il lui demanda de plus de déclarer la guerre italienne à sa propre maison, et de se liguer avec ses sujets contre sa famille.
L'option, quoique nécessaire, était cruelle. Le prince eut le tort d'hésiter: il fallait ou trahir son sang ou trahir son trône; l'abdication franche et entière était nettement indiquée.
En abdiquant et en se retirant dans une neutralité commandée par cette double qualité de prince de la maison d'Autriche et de souverain d'une partie de l'Italie en guerre avec l'Autriche, le prince préservait sa dignité personnelle et peut-être son trône, car après la guerre il pouvait être rappelé comme un arbitre par ses sujets, et avoué comme un parent par l'Autriche.
Il n'y a pas de bonne politique contre la nature.
Celle que le grand-duc adopta était ambiguë; elle eut les inconvénients de l'ambiguïté: l'Autriche l'accusa d'être Italien, l'Italie le soupçonna d'être Autrichien. Évadé de Florence, rappelé par une réaction, réinstallé par les armes autrichiennes, il régna de nouveau, mais en délégué de l'Allemagne plus qu'en souverain indépendant. L'estime de son peuple lui restait, mais le coeur de l'Italie était aliéné de lui.
XVII
Telle était la situation de la Toscane en 1859, quand Victor-Emmanuel, nouveau roi de Piémont, appela l'Italie aux armes. La Toscane voulut répondre à ce cri; le prince hésita encore; un soulèvement respectueux du peuple de Florence, fomenté en apparence par le ministre même de Victor-Emmanuel auprès du grand-duc, détrôna et exila le souverain toscan. L'avenir jugera ce procédé diplomatique dont Machiavel lui-même eût été étonné: un ambassadeur s'immisçant, à l'abri du droit des gens, dans les affaires du prince auprès de qui il représente l'alliance et l'amitié de son maître; et cet ambassadeur remplaçant, le soir même de la révolution, le souverain qu'il a éconduit du trône, du palais et du pays!
Depuis ce jour la Toscane, sans souverain, est gouvernée par ceux qui la convoitent. Elle n'a pas eu le courage de rétablir sa glorieuse république; Florence, dans la peur d'être autrichienne, semble destinée à se faire piémontaise: un remords de dignité la refera tôt ou tard toscane pour se relever italienne. Florence, vassale de Turin, est un contre-sens à ses monuments, à son peuple, à son génie comme à son histoire. Dante, Machiavel, les Médicis, Alfieri lui-même, qu'en diront-ils dans leur sépulcre?
Passons à Venise.
XVIII
L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes les formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces diversités puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile. Venise est une Italie à elle seule.
C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue enlevée par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était restée républicaine inviolée, indépendante et libre comme les flots de l'Adriatique dont elle est entourée.
Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle avait résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux Sarrasins, aux empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains, aux Esclavons; la république, pour s'y conserver contre tant d'ennemis, s'était concentrée dans son aristocratie à la fois tyrannique et populaire. Commerciale comme Tyr, militaire comme Carthage, Venise devint en peu de siècles ce qu'est l'Angleterre aujourd'hui, un empire flottant, négociant et combattant sur toutes les mers.
Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux, conquirent tout ce qui se détachait de l'empire gréco-romain sur les bords de la Méditerranée, de l'Adriatique, de la mer Noire; la Syrie, Chypre, Rhodes, les îles de l'Archipel grec et ionien, Scio, Samos, Mitylène, Andros.
Les flottes de Venise transportèrent les croisés à Jérusalem; ses colonies marchandes, établies jusque dans Constantinople comme des postes avancés, y construisaient des forteresses et des tours;
Des envoyés de la France venaient plaider humblement dans l'église de Saint-Marc, à Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la croisade, et demander les secours des flottes vénitiennes;
Constantinople tombait sous les Vénitiens avant de tomber sous Mahomet II; leur vieux doge Dandolo montait à l'assaut à leur tête; l'île de Crète (_Candie_), qui domine la route d'Égypte et de Syrie, était cédée aux Vénitiens pour leur part dans les dépouilles de l'empire d'Orient; ils y ajoutèrent les territoires de Lacédémone, presque tout le Péloponèse, et toutes les villes maritimes de la Thrace, de Thessalonique à Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie, les îles Ioniennes étaient dévolues à la république; ses simples citoyens possédaient des principautés en Orient, tels que les duchés de Gallipoli et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu vénitien.
Les Génois seuls leur disputaient quelques-uns de ces débris de l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette république, y régnaient avec l'autorité et la majesté des rois héréditaires du reste de l'Italie.
À mesure que la dictature militaire était devenue moins habituelle et moins nécessaire, des consuls électifs avaient été cédés au peuple par la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par des _censeurs_ et des _inquisiteurs_.
Ces magistrats, chargés de l'opposition et du contrôle populaires, contre-balançaient et surveillaient le doge; les élections d'où sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers étaient très-compliquées; plusieurs degrés et des éliminations nombreuses rappelaient le mécanisme électoral d'où le métaphysicien français _Sieyès_ avait voulu faire sortir l'aristocratie et la démocratie combinées.
Une résistance respectueuse mais ferme à l'ascendant temporel des papes caractérisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus orientale qu'occidentale, les Vénitiens avaient contracté quelque chose des patriarcats de l'Église grecque.
Une conjuration avortée des partisans du peuple contre le doge et le grand conseil devenu héréditaire, fit concentrer le pouvoir souverain dans un conseil des _Dix_, et instituer l'espionnage et la délation comme des armes légales de la souveraineté aristocratique dans les États de la république.
Dès lors le despotisme inquisitorial fut consacré sous le nom de liberté. Corrompre pour régner et régner pour corrompre, fut la nature de ce gouvernement.