Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 14

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Jusque-là le Piémont, peuplé de petites républiques municipales, telles que Turin, Novarre, Asti, Brescia, Alexandrie, suivait de loin les vicissitudes des républiques et des tyrannies lombardes. Les marquis de Montferrat et les comtes de Savoie, princes des montagnes des Alpes, descendaient de temps en temps sur l'Italie, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus par ces républiques, à peine aperçus des grands États de la péninsule. L'Italie ne se doutait pas que des gorges de la Savoie, domaine sauvage des peuplades allobroges, sortirait une puissance envahissante, militaire et politique, qui aspirerait, quelques siècles plus tard, à concentrer et à posséder l'héritage de Rome dans la main d'un roi des Alpes héritier des barbares dont Rome ne savait même pas le nom.

XXV

Voilà le préambule lumineux de l'_Histoire de Florence_ par Machiavel; voilà le véridique tableau de la décomposition de l'Italie. Cela est pensé par l'âme du Tacite florentin, écrit à la façon de Bossuet par le vigoureux génie de San-Casciano.

Nous n'entrerons pas dans l'histoire toute spéciale et toute locale de Florence par le grand historien. Cette histoire est un monument de bon sens, de connaissance des hommes, de clarté, de récit, surtout de réflexions politiques découlant des événements qu'il retrace; mais le sujet est trop exclusivement toscan pour s'y arrêter; la main de Machiavel est plus grande que sa république. Florence disparaît sous cette forte main, digne de manier l'histoire de tous les empires et de tous les siècles.

Mais enfin voilà l'Italie depuis sa mort, l'Italie posthume, si on veut savoir à cette époque son vrai nom; voilà l'Italie exhumée et renaissant de ses cendres jusqu'à Machiavel. Dans cette mêlée de races barbares greffées sur l'antique sol italien, dans cet amalgame de Grecs, Byzantins ou Campaniens, de Sicules, de Lombards, d'Étrusques, de Liguriens, de Vénètes, d'Allobroges, de Germains, de vieux Romains ayant oublié jusqu'aux noms de leurs ancêtres, gouvernés par un pontife dont la capitale est une Église sur le tombeau du pêcheur de Galilée; dans cette confusion de la théocratie donnant des lois au temps au nom de l'éternité, d'aristocraties féodales comme Venise, de comptoirs souverains comme Gênes, d'ateliers républicains comme Florence, de monarchies aventurées et nomades comme le royaume de Naples, de tyrannies fortifiées dans des repaires de brigands plus ou moins policés et gouvernés par l'assassinat: Lucques, Pise, Bologne, Parme, Modène, Reggio, Ferrare, Ravenne, Milan, Padoue; de cités municipales régies par des citoyens et envahies par des incursions de barbares des Alpes, telles que Turin et toutes les provinces cisalpines, sous les serres des comtes de Savoie, des marquis de Montferrat ou des châtelains du Tyrol, qui peut reconnaître l'Italie des Romains, celle des Scipions, l'Italie des Césars? Excepté la place, que restait-il de l'Italie romaine?

À moins d'être un rhétoricien comme Pétrarque ou un fanatique déclamateur comme Cola Rienzi, qui pourrait songer à ressusciter le peuple romain? Les ossements mêmes n'en existaient plus, ils blanchissaient sur les collines de Constantinople, d'Aquilée ou de Ravenne. Ni Dante ni Machiavel, les deux esprits sérieusement politiques et réels de l'Italie actuelle, n'y songeaient seulement pas; l'un invoquait dans des vers immortels l'empereur germain d'Occident, le conjurant de venir, de réprimer l'Italie papale à Rome, et _de remettre la selle et la bride à la cavale indomptée_; l'autre conseillait au pape Léon X et à son successeur de concentrer l'Italie anarchique par les armes et par la politique sous ses lois, et de conquérir l'empire pour en faire le règne de Dieu. L'une ou l'autre de ces pensées pouvait être politique, aucune n'était italienne.

Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu'à nos jours, l'Italie avait-elle changé de nature? La résurrection sous la forme d'unité nationale, théocratique, monarchique ou républicaine, de chimère était-elle devenue une réalité? Que s'était-il passé de nouveau dans la Péninsule qui pût autoriser le monde moderne à dire au fantôme de l'Italie unitaire: _Lève-toi et marche!_ et que lui aurait dit Machiavel s'il eût vécu de notre temps?

Nous allons l'étudier avec vous dans son histoire récente; nous allons conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait aujourd'hui, s'il pouvait revivre, le plus ferme esprit politique, le plus sain appréciateur des réalités dans les choses, le plus hardi contempteur des chimères, que l'Italie ancienne ou moderne ait jamais produit, son premier patriote enfin.

XXVI

Le royaume de Naples, l'État le plus compacte, le plus nationalisé, le plus monarchique et le plus peuplé de tous les tronçons de l'Italie, avait passé, de dynastie en dynastie, par la domination aragonaise dans la main des vice-rois castillans, puis dans la main des Bourbons, comme un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et à demi française. Les trente-trois révolutions de ce royaume attestent la convoitise de toutes les nations sur cette magnifique proie des ambitions dynastiques; elles attestent aussi sa propre légèreté et sa propre turbulence. Nation légère comme la Grèce sa mère, superstitieuse comme l'Espagne sa nourrice, héroïque par accès comme les Normands ses conquérants, intelligente et vive comme des Français de l'Italie, à la fois servile et frémissante envers les papes ses voisins, qui la revendiquaient comme un fief de Rome, cette nation, par la souplesse de son caractère et par la promptitude de son esprit, était admirablement apte à modifier ses institutions selon le caractère de ses dynasties passagères. Aussi commode à la liberté qu'au despotisme, elle s'était déshabituée de la guerre par l'indifférence à ses dominateurs, qui la défendaient, comme ils la conquéraient, par des troupes mercenaires, espagnoles, françaises, allemandes, suisses. Le peuple en est très-brave quand une passion personnelle bout dans ses veines, mais très-incapable de discipline et de constance au feu pour des causes purement abstraites. Le climat et les moeurs lui rendent la vie si gaie et si douce que la vie lui devient plus chère qu'aux peuples du Nord, qui ont si peu à perdre en la risquant.

Naples s'était allié à la maison d'Autriche par le mariage de son roi Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline était soeur de Marie-Antoinette, dernière reine de France). Caroline de Naples avait en énergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en grâce féminine. Elle dominait son mari, le roi Ferdinand; ce prince, très-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit, ne demandait au trône que du plaisir; les grands le méprisaient pour sa paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarité avec la populace. Comme tous les enfants d'Espagne, il était très-asservi aux moines. Sa femme commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle régnait; elle ne régnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme ses ennemis l'ont écrit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres réformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient dans la législation, dans l'administration, dans la marine et dans l'armée de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les progrès modernes, n'offensait pas jusqu'à la révolte les moeurs féodales des provinces et les superstitions du bas peuple de la capitale. L'esprit de Joseph II et de Léopold, ses frères, les deux souverains les plus hardis contre les routines de gouvernement, respirait dans ses propres actes; elle avait autant de philosophie et de hardiesse: plus puissante, elle aurait été la Catherine II du midi de l'Europe; mais, fille de Marie-Thérèse, elle était reine avant tout, et, femme autant que reine, elle mêlait le goût du plaisir à celui de la domination. Son peuple avait immensément grandi sous sa main.

Telle était la reine Caroline quand la révolution française éclata; elle y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientôt aussi l'ennemie des trônes et le levier des peuples; le détrônement, les infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa soeur Marie-Antoinette, la jetèrent dans une terreur qui se convertit en haine dans les âmes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le pape, avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et toutes les causes qui voulaient arrêter ce torrent de principes et de sang menaçant de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton, son ministre, appelle l'Angleterre à son secours; la France l'expulse de son trône; elle se réfugie en Sicile, à l'abri des flots et des escadres britanniques; une réaction passionnée en sa faveur se déclare. Le cardinal Ruffo soulève et entraîne les Calabres contre les Français au nom de la religion et de la monarchie. Les vaisseaux de Nelson ramènent la reine à Naples; le peuple l'y reçoit avec des transports de rage et d'amour; mais son retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre l'aristocratie napolitaine qui a trempé dans les principes révolutionnaires français. Naples a sa terreur royale comme Paris sa terreur populaire.

Ce retour est précaire comme sa fortune. Napoléon donne le trône de Naples à son frère Joseph et à son beau-frère Murat. La dynastie bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en héros et en administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire et de bonté qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce temps la reine Caroline, réfugiée à Palerme, y subit la protection exigeante des Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils ont la popularité, et elle les périls. Napoléon tombe écrasé sous la masse des ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a accumulé tant d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrôle dans la ligue du monde contre Napoléon; il continue à régner à ce prix par la tolérance de la coalition.

XXVII

Napoléon, exilé à l'île d'Elbe, envahit de nouveau le trône de France; Murat, indécis entre ses nouveaux alliés et son beau-frère, dont il craint les ressentiments, se perd en armements équivoques qui menacent les deux partis. Il appelle vainement l'Italie à l'indépendance sous le drapeau napolitain; l'Italie ne répond que par l'inertie et le doute. Son armée se débande au premier choc contre les Autrichiens; il revient à Naples découronné et en sort le lendemain en fugitif. Errant en Corse, il tente une descente sur les côtes de Calabre; il y trouve le peuple aliéné contre lui, et la mort; il accepte sa fortune en vaincu et le supplice en héros.

La reine Caroline était morte de douleur à Vienne, où elle avait cherché un asile contre l'humiliation du patronage impérieux des Anglais. Le vieux roi Ferdinand, son mari, était revenu seul à Naples; il y régna avec douceur et modération jusqu'en 1820. À ce moment le carbonarisme s'emparait souterrainement de son armée; le carbonarisme était une société secrète, une conspiration permanente dont il est difficile de définir les doctrines: c'était un jacobinisme modéré, mais ténébreux, qui couvait dans l'ombre et qui affiliait dans le vague; son cri de guerre était la _Constitution espagnole_ arrachée à Ferdinand VII par l'insurrection soldatesque de l'armée de Cadix. Cette constitution, qui n'était ni républicaine ni monarchique, mais insurrectionnelle à tous ses articles, rendait également impossibles la monarchie et la république; elle était l'anarchie organisée.

Naples, foyer du carbonarisme aristocratique et militaire, répondit sans le comprendre au cri de l'armée; cette armée marcha sur Naples et présenta à la pointe des baïonnettes la constitution espagnole au vieux roi Ferdinand. Nous assistâmes nous-même à ces événements. Le roi plia sous la volonté de l'armée. L'aristocratie et la bourgeoisie simulèrent l'enthousiasme; le peuple, étonné, murmura et resta en observation hostile contre le carbonarisme. La constitution espagnole fut proclamée sur parole, car il n'en existait pas même un exemplaire à Naples.

Le parlement fut convoqué; ce parlement, composé en majorité d'hommes de sens et de talent, montra dans ses délibérations combien le royaume de Naples était à la hauteur des institutions libres; des orateurs aussi éclairés qu'éloquents, tels que le comte Riciardi dei Camalduli, le baron Poerio et ses émules, égalèrent les Cazalès et les Mirabeau de notre Assemblée constituante.

Cette courte période de gouvernement représentatif laisse une glorieuse trace de lumière et de raison sur le royaume de Naples. Le parlement aurait régularisé la constitution des carbonari si le joug de l'armée n'avait pas pesé à la fois sur lui et sur le trône.

La coalition monarchique de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, se prononça au congrès de Laybach contre le carbonarisme de l'Italie. Les troupes de l'Autriche furent chargées de rétablir le roi Ferdinand dans sa toute-puissance. L'armée napolitaine de quatre-vingt mille hommes se dispersa aux premiers coups de canon; elle marchait sans unité et sans conviction pour une cause inconnue; elle était humiliée d'obéir à une secte sous le drapeau trop étroit d'une conjuration triomphante.

Naples rentra dans la monarchie absolue pendant trois règnes.

XXVIII

La république de 1848 en France s'était abstenue sévèrement de toute propagande armée ou désarmée chez les peuples libres de leurs formes de gouvernement; mais Naples, agitée une seconde fois par l'esprit de 1820, avait conquis, avant l'explosion de la république en France, une constitution sur son jeune roi.

Cette constitution n'avait pas le caractère soldatesque et anarchique de la constitution des carbonari; elle pouvait marcher sans chute par la bonne volonté du roi et par la sagesse de la nation; mais les restes du carbonarisme voulurent la pousser à des désordres par des excès populaires. Le jeune roi, qui l'épiait pour la surprendre en flagrant délit d'insurrection, marcha sur elle avec résolution; ses troupes, dont il était l'idole, le suivirent; il triompha en un jour, comme le roi de Suède Gustave, du parti qui avait voulu l'entraver. La ligue du roi, du bas peuple et de l'armée, contint le parti aristocratique et libéral pendant dix ans, et le contient encore malgré les agitations de l'Italie et malgré les sommations du Piémont, de l'Angleterre et de la France.

XXIX

Un roi presque enfant, dont on ne connaît encore que le nom, se tient debout sous ces coups de vent, par le seul aplomb de la volonté de son père; il semble survivre à ce père, le plus volontaire des rois de ce siècle. Le jeune roi, menacé de perdre sa nationalité et son indépendance sous l'envahissement sans bornes du Piémont, tient encore le royaume de Naples en équilibre; l'esprit de nation lutte contre l'esprit de révolution: qui l'emportera?

Le Piémont, en démasquant son ambition, a compromis la vraie cause libérale en Italie. Absorber n'est pas affranchir: la conquête est le repoussoir de la liberté.

Malgré l'appui de l'Angleterre et de la France, le Piémont périra à l'oeuvre, car il s'est donné une oeuvre en disproportion avec ses forces: on rêve l'impossible, on ne l'accomplit pas. L'Italie elle-même, qui n'est pas _piémontaise_ mais _italienne_, réprouvera un jour ce rêve de monarchie universelle des tribuns piémontais; un tribun n'est pas obligé d'être un homme d'État. Il y a bien peu d'années que le tribun de l'Irlande O'Connell prétendait aussi ressusciter l'Irlande en l'amputant de l'empire britannique. Un immense engouement, résultat d'une immense illusion, élevait cet O'Connell aux nues, sa vraie place; nous ne cédâmes pas à cet engouement pour un fanatique de l'impossible; nous ne vîmes dans O'Connell qu'un éloquent Rienzi ou un turbulent Savonarole de l'Irlande, et nous prophétisâmes, seul alors, le néant de ses pompeuses déclamations. Qu'est-il arrivé? O'Connell est mort d'emphase; ses compatriotes ont honoré sa vie et sa tombe de leurs subsides patriotiques; ses promesses dérisoires sont mortes avec lui, il n'en est plus responsable. L'Irlande regrette le temps qu'il lui a fait perdre en progrès raisonnables à la poursuite de chimères sonores, et le royaume-uni de la grande fédération britannique subsiste et ne se souvient plus de son agitateur.

Triste exemple pour les O'Connell du Midi!

Voyons maintenant ce qui est advenu de l'Italie, depuis Machiavel, à Rome, à Florence, à Ferrare, à Gênes, à Venise, à Turin; complétons le tableau, et par le passé préjugeons l'avenir.

LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)

LIIIe ENTRETIEN

Une indisposition rhumatismale, très-longue, à laquelle je suis assujetti sans gravité mais non sans supplice depuis trente ans, a mis un intervalle inusité entre le 52e et les 53e--54e Entretiens. Cette indisposition se termine seulement aujourd'hui; nos abonnés, qui veulent bien nous permettre de les considérer comme des amis, nous pardonneront ce retard involontaire. Le volume de 1860 n'en souffrira pas; nous suppléerons à l'inconvénient en publiant, comme aujourd'hui, deux Entretiens à la fois, de manière que les douze Entretiens de l'année soient toujours complétés avant le 1er janvier de l'année suivante.

LAMARTINE.

Paris, 20 juillet 1860.

LITTÉRATURE POLITIQUE.

MACHIAVEL.

DEUXIÈME PARTIE.

I

Après Machiavel, nous avons vu ce qu'était devenu le royaume de Naples.

Après Machiavel, voyons d'un coup d'oeil le reste de l'Italie jusqu'à nos jours.

Rome se présente la première: les papes, tantôt inspirés par le génie de leur pontificat, tantôt égarés par une ambition mondaine et en disproportion avec leur puissance italienne, tantôt asservis à la pression armée de Naples, de l'Espagne, de l'Autriche, de Venise, de la Toscane, de la France, continuent de régner à Rome: s'ils en sont momentanément dépossédés, ils y reviennent après de courtes éclipses. Rome les proscrit quelquefois et les rappelle toujours. Cette capitale grande et vide de l'Italie antique se fait peur à elle-même de sa grandeur et de sa viduité, quand elle cesse d'être remplie par l'ombre sacrée d'une république ou d'une monarchie universelle. Il faut, pour ne pas tomber en ruine, qu'elle soit la capitale de quelque chose de grand; ce quelque chose, c'est la papauté.

II

Nous ne voulons point parler ici des papes comme pontifes, mais comme souverains temporels, comme présidents viagers et perpétuels d'une république purement italienne, république constituée d'un débris de l'empire romain à Rome. Nous ne parlons pas théologie, nous parlons politique.

Il y a, en effet, deux hommes parfaitement distincts dans un pape: celui qui ne distingue pas entre ces deux hommes dans un ne peut parler ni de l'un ni de l'autre avec bon sens et avec respect; car, s'il attribue au pontife inspiré de Dieu les erreurs, les vices, les crimes de l'individu appelé pape, il offense Dieu, il est absurde et sacrilége envers la souveraine Sagesse; et s'il attribue au pape, chef électif d'une république italienne, l'infaillibilité, la perpétuité et l'autorité du pape, pontife et oracle de Dieu, il offense la raison et la liberté, il sacre la tyrannie, il est sacrilége aussi envers l'espèce humaine.

III

Il y a donc une _dualité_ nécessaire dans les papes; l'une de ces dualités, le pape, appartient aux catholiques; l'autre de ces dualités, le souverain, appartient à l'Italie. Ne parlons que du souverain.

Religieusement, nous comprenons très-bien comment le christianisme naissant et grandissant a voulu peu à peu confondre dans les papes ces deux caractères si différents, d'oracle et de souverain. Toute doctrine qui vient au monde, qui descend du ciel ou qui croit fermement en descendre, a une ambition sainte, absolue comme la Divinité incarnée qu'elle personnifie ou qu'elle croit personnifier dans sa foi. La foi révélée n'est pas comme la foi raisonnée; elle n'a ni _plus_ ni _moins_, ni hésitation, ni tolérance, ni doute; elle est conquérante comme l'ambition du ciel, elle est absolue comme la volonté de Dieu sur les choses et sur les âmes; tous les moyens lui sont bons comme à Dieu, parce qu'elle se sent ou se croit divine, et que la Divinité, étant le bien suprême, ne peut faire le mal même en employant des moyens violents; elle veut et elle croit avoir droit de vouloir soumettre tout ce qu'elle ne peut convaincre. C'est le _compelle intrare_ mal entendu de l'Évangile; c'est le glaive fauchant comme une ivraie du monde tout ce qui adore Dieu autrement qu'elle; c'est la foudre du pape-pontife lancée sur toute âme qui s'insurge contre l'autorité de sa foi.

IV

Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette religion, persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une force non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les âmes sous la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu; donnons l'empire de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de l'empire du ciel. Voici l'empire du monde romain qui s'écroule, emparons-nous d'un des débris de cet empire, livré aux barbares, occupons sa capitale, abandonnée au flux et au reflux des nations sans maîtres, établissons-y un nouvel empire, dont un pauvre prêtre du Christ sera d'abord l'évêque, puis le patriarche, puis le consul, puis le souverain spirituel, puis le roi temporel, dès que l'héritage impérial sera tombé par déshérence du lieutenant de César au serviteur des serviteurs de Dieu.

Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou devant lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un Dieu dans ce vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître supérieur aux vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses enfants, et ces barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se convertiront peu à peu à une foi qui leur laisse posséder le monde, qui n'a que des armées d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel; ils lui concéderont sur la capitale de l'Italie, que ce vieillard habite, un empire des ruines; _ils y laisseront éclore_ lentement l'oeuf du christianisme couvé par les barbares dans le nid abandonné de l'aigle romaine.

Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté, ou même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie romaine se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône des Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un autre empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le caractère de sa domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour les uns, autorité temporelle pour les autres, ambiguïté favorable aux deux situations.

Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels que _Grégoire_ ou _Sixte_, qui prendront résolument le sceptre temporel, et qui affecteront le droit d'élection ou de déposition des rois.

Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi. L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége.

V

Nul ne peut nier que ceci ne soit le résumé parfaitement historique de l'institution de la papauté, et de son action séculaire pour rassembler autour d'un centre commun les débris de l'Italie, pour la défendre des barbares, pour la disputer à l'empire germanique et pour faire de ses membres épars une unité papale, au lieu d'une unité romaine: à ce titre, les historiens philosophes les moins chrétiens, tels que Gibbon, Sismondi, Ginguené, Voltaire lui-même, constatent les services réels rendus par la papauté à l'Italie dans le courant des siècles. Par ordre de date il n'y a pas de puissance plus antique en Italie; par ordre de services il n'y en a pas de plus italienne.

VI