Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 13

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La nature ne fait pas de ces hommes assez dévoués à la vertu pour écrire gratuitement des contre-vérités qui les feront passer éternellement pour des scélérats; la nature ne crée pas non plus des hommes assez monstrueux (surtout quand ces hommes sont les plus hautes et les plus saines intelligences de leur siècle) pour penser, pour écrire et pour signer des théories de crimes qui les dévoueront à l'exécration de la postérité.

L'auteur des _Commentaires sur Tite-Live_ et de l'_Histoire de Florence_, ouvrages où le goût de la vertu se fait sentir aussi éloquemment que le génie du style; l'homme dont la vie privée et la vie publique méritèrent à juste titre la renommée d'homme de bien n'eut certes jamais la pensée de personnifier en soi un Tibère, un Néron, un monstre en horreur à Dieu et à soi-même, en mépris de ses contemporains et de la postérité. On a vu des Curtius du bien public, mais ce Curtius du crime n'exista certes jamais que dans l'imagination des imbéciles ou des pédants.

La pensée qui inspira le livre _du Prince_ à Machiavel, la voici. Nous ne l'excusons certes pas, mais nous l'expliquons.

Cette pensée ne fut ni d'un héros de vertu ni d'un monstre de vices; elle fut tout simplement la pensée d'un commentateur. Machiavel, voulant donner à Laurent de Médicis, prince nouveau, des leçons de la politique du succès (fausse mais séduisante politique), prit son texte dans la vie de César Borgia, auprès de qui il avait résidé si intimement comme ambassadeur de Florence. Il commenta la conduite de ce héros souvent fourbe, souvent sanguinaire, toujours habile; il développa ce texte non en moraliste, mais en politique, pour Laurent de Médicis. Il ne dit point à son prince: Faites ceci; mais il lui dit: Voilà comment César Borgia fit en telle ou telle circonstance de ses usurpations ou de ses crimes. Il ne loue pas, il raconte; son tort est de raconter avec l'impassibilité d'une page de bronze, et de ne témoigner dans l'accent du narrateur aucune préférence pour le bien, aucune pitié pour les victimes, aucune exécration contre les attentats politiques.

Artiste en succès, voilà le vrai nom de Machiavel: ne lui en cherchez pas un autre; c'est bien assez pour le flétrir dans cette oeuvre trop équivoque de son génie, car le succès en politique est trop souvent la récompense du crime.

N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen âge italien, la politique n'était pas une moralité de but et une légitimité des moyens; la politique n'était qu'une science, et Machiavel voulait surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard que la politique, sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous Bossuet même elle n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était pas plus avancé que son temps; voilà son principal crime dans le livre _du Prince_.

XIV

En quelques lignes voici l'analyse de ce livre.

Machiavel divise les princes en princes héréditaires et en princes nouveaux.

Il se déclare pour le principe des gouvernements héréditaires et légitimes, comme infiniment plus faciles à posséder et à régir innocemment que les autres pouvoirs. Son bon sens est légitimiste. Quant aux républiques, il en a traité, dit-il, dans le _Commentaire sur Tite-Live_; là il est républicain avec l'intelligence des diverses crises des républiques: il se prononce tantôt pour l'aristocratie conservatrice, tantôt pour la démocratie progressive, aujourd'hui pour le sénat, demain pour le peuple, selon le temps, mais toujours pour l'honnête et pour le bien public.

Les provinces annexées aux États du prince nouveau, dit-il, ne peuvent y rester longtemps attachées tant que la race de leurs anciens souverains n'est pas éteinte. On en a conclu que Machiavel conseillait le meurtre des anciennes familles des princes vaincus.

«Il faut de plus, ajoute-t-il, que le nouveau prince vienne résider dans ses nouvelles conquêtes, et que les conquérants parlent la même langue que les conquis. Le roi de France Louis XII fit cinq fautes en Italie: il y ruina les puissances faibles, il y accrut la puissance d'un prince puissant, il y introduisit un prince étranger très-fort, il n'y vint pas résider, et il n'y établit pas la domination française.»

Ces cinq fautes reprochées par Machiavel à Louis XII ne semblent-elles pas prophétiquement s'appliquer à la politique de la France d'hier relativement à l'Italie? La France y laisse tomber les puissances faibles et secondaires, la Toscane, Parme, Modène, les États romains, bientôt Naples; elle y introduit un prince très-puissant déjà, le roi de Sardaigne, et l'Angleterre, alliée désormais de la maison de Savoie, au détriment de la France; elle n'y fonde aucun patronage français sur aucune partie de l'Italie.

«Jamais, dit Machiavel, le roi de France n'aurait dû consentir à affaiblir ou à laisser absorber ces petites puissances, parce que, tant qu'elles auraient existé, elles auraient empêché les ennemis de la France devenus trop puissants de trop grandir. La France, conclut-il, a donc perdu son influence en Italie pour ne s'être conformée à aucune des règles de ceux qui veulent conserver une possession. Il n'y a là aucun miracle, c'est une chose toute logique et toute naturelle. Les Italiens, poursuit-il, n'entendent rien aux affaires de guerre, et les Français rien aux affaires d'État!»

XV

Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre, par les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et d'autres fondateurs de dynastie, que plus ils sont partis d'en bas, plus ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans leur élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la prédisposition du peuple, et sans l'occasion, qui est la condition nécessaire et divine de toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver leur ambition, jamais l'accomplir.

Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à force de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux! L'occasion ne peut rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion; c'est du mariage de la fortune avec le génie que naît la puissance; sans cela, rien. La multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui la prosterne aux pieds du succès.

Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur arrive toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais: c'est pour cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les prophètes désarmés finir misérablement.»

On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue plus de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du coeur humain.

«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son témoin!

XVI

Une analyse historique profonde, lucide et pénétrante de la conduite du pape Alexandre VI et de César Borgia, son fils, pour se créer une vaste domination en Italie, est présentée ici non comme modèle, mais comme exemple, à Laurent de Médicis, dans le livre _du Prince_: là est le venin.

«Gagner les hommes et les détruire, dit Machiavel, c'était le moyen de son génie et la base de sa puissance. En résumant sa conduite, je n'y trouve rien à critiquer. Doué d'un grand courage et d'une haute ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans une souveraineté nouvelle, jugera qu'il lui est nécessaire de se garantir de ses ennemis, de se faire des amis, de réussir par force ou par ruse, de se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et respecter par les soldats, de détruire ceux qui peuvent lui nuire, de remplacer les anciennes institutions par de nouvelles, d'être à la fois sévère et gracieux, magnanime et libéral; celui-là, dis-je, ne peut trouver des exemples plus récents que ceux de César Borgia.»

Était-ce là, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes? Lui seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter même l'histoire quand elle présente ainsi la ruse ou le meurtre à l'âme d'un prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est une bassesse et que le meurtre est un forfait.

Cependant soyons juste: dès le chapitre suivant, où il traite de ceux qui acquièrent la souveraineté par des scélératesses, Machiavel dit nettement sa vraie pensée dans les termes suivants:

«En vérité, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acquérir le pouvoir; la gloire, jamais!»

XVII

Ainsi la véritable pensée du livre _du Prince_ ne pouvait être d'approuver comme moraliste ces forfaits dans Borgia, puisqu'il les flétrissait ainsi dans Agathocle. Il devient de plus en plus évident, à quelques pages de là, qu'il raconte le succès du crime, mais qu'il ne le glorifie pas. Lisez cette phrase: «Les cruautés, dit-il, sont _bien_ employées (si toutefois le mot bien peut être jamais appliqué à ce qui est mal) quand on les commet d'un seul coup et en masse, etc.»

Vous voyez, par la parenthèse, qu'il parlait du succès, et non de l'innocence des cruautés. Il ne peut le dire plus nettement lui-même. Il se prémunit contre la calomnie en disant: «On peut appeler habile, mais on ne peut appeler bien ce qui est mal.»

C'est ainsi pourtant qu'on lui reproche cet axiome politique qui fait, depuis l'origine du monde, le désespoir des honnêtes gens: «Le monde est si corrompu que celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.»

Est-ce là conseiller la perversité aux hommes? Non, c'est leur conseiller de ne pas espérer leur récompense en ce monde, mais c'est leur montrer d'autant plus la sublimité de la vertu qu'en restant vertueux on consent sciemment à être victime de son innocence.

C'est en partant de ce fait, et non de ce principe de la corruption générale, qu'il dit ailleurs à son prince: «Il vaut mieux dans un pareil monde être aimé, mais il est plus sûr d'être craint. Le mieux serait d'être l'un et l'autre.»

On ne peut pas excuser de même son conseil au prince de ne pas tenir sa parole lorsque les circonstances dans lesquelles on l'a engagée sont changées, ni l'éloge qu'il fait nettement du pape Alexandre VI d'avoir jeté tous ses serments au vent.

XVIII

Le livre finit par une éloquente invocation aux Médicis pour qu'ils délivrent l'Italie des barbares. C'était alors, comme aujourd'hui, l'exhortation habituelle de tous les orateurs, hommes d'État, poëtes, tels que Dante, Pétrarque, Machiavel, tant qu'ils étaient satisfaits des républiques, des papautés et des princes qu'ils servaient en Italie; le lendemain du jour où ils étaient méconnus ou exilés par ces États ou par ces princes, ils invoquaient l'empereur d'Allemagne pour qu'il vînt _remettre la selle et le mors à la cavale indomptée_ de l'Italie, selon le fameux tercet du Dante; ou bien ils allaient, comme Pétrarque, jusqu'en Allemagne implorer le secours armé des barbares pour la cause de Naples, de Rome ou de Florence; litanie de la servitude qui demande plutôt le changement de maître que la liberté.

Quant à Machiavel, il ne fut point coupable de cette inconséquence de tant de grandes âmes italiennes; il ne conseille ni ne conspire jamais l'asservissement de sa patrie à des maîtres étrangers; en cela, seul entre tous, son patriotisme au moins lui servit de vertu. C'est ce qui fait dire à J.-J. Rousseau «que Machiavel, dont on a fait le bouc émissaire de la politique, n'avait pas été compris dans le véritable esprit de ses oeuvres; que _le Prince_, au lieu d'être le livre des tyrans qu'il rend odieux, était en réalité le livre des républicains; que Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen, mais obligé de masquer sous les Médicis son amour de la liberté.»

XIX

Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, mais nous n'allons pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel, dans ce livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce qu'on appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime, il ne fut pas un assassin.

N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble race, et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux de Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique, le premier des _condottieri_ et le plus ambitieux des princes lieutenants de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les violences qu'il estimait dans César Borgia, c'était la concentration d'une Italie armée sous sa main.

Voilà le véritable caractère du livre _du Prince_, et voilà aussi son excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre _du Prince_ n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son _Contrat social_.

Un jeune écrivain politique de nos jours, M. Alfred Mézières, est un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie pensée de Machiavel. Ce livre _du Prince_ n'en restera pas moins le texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une prévention du passé.

XX

Mais un livre de Machiavel sur lequel il n'y a qu'un sentiment, c'est son _Histoire de Florence_; toute la théorie de l'Italie classique, de l'Italie contemporaine de Machiavel et de l'Italie actuelle, est dans ce livre, quand on est capable de comprendre la logique historique des événements et la nature des nations. Son modèle fut Tacite, ses disciples furent Bossuet et Montesquieu. Avoir égalé Tacite, avoir inspiré Bossuet et Montesquieu, c'est être trois grands hommes en un seul homme. Tel est Machiavel dans ce récit.

Sans nous étendre sur les événements trop souvent microscopiques qui composent l'histoire de la Toscane, cette Athènes de _l'Arno_, aussi illustre et aussi dramatique que l'Athènes du Céphise, jetons un regard seulement sur les fondements de cette histoire où Machiavel décompose et recompose en quelques pages l'Italie tout entière; cette anatomie, aussi savante que lucide, rappelle tout à fait, par sa structure fruste mais indestructible, ces monuments cyclopéens qui portaient des temples ou des villes, et qu'on rencontre encore çà et là sur les collines de l'antique Étrurie.

XXI

Machiavel commence par jeter un coup d'oeil magistral sur la décomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les reflux des populations hétérogènes qui descendent des Alpes d'un côté, et qui descendent de l'Afrique de l'autre, pour dépecer, comme les vautours de la guerre, les restes de l'empire des Césars et pour en occuper les territoires. «L'Italie antique est morte, disait-il, le jour où l'empire a été transporté à Constantinople; la Rome des Césars est morte le jour où le christianisme est né. Un empire ne survit pas à une religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a plus de tête, plus de coeur, plus de nom, plus de langue, plus de vie.»

Il trace à grands coups de plume les invasions des peuplades du Danube: Hérules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Allobroges; il montre du doigt les haltes de ces peuplades campées d'abord, colonisant ensuite, se distribuant, au gré de chefs plus ou moins héroïques, sur les différentes provinces dépecées de l'antique Italie.

--«Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvelés, sortent de nouvelles langues; le mélange de l'idiome maternel de ces peuples étrangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre forme au langage.»

--De temps en temps une armée, jadis romaine, sous la conduite d'un lieutenant de l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou moins de succès contre les Lombards ou les Hérules maîtres de l'Italie. Constantinople se souvient que Rome est sa mère; mais ces expéditions lointaines avortent; il n'y a bientôt plus rien de romain dans Rome que le pontificat, tantôt humble délégué municipal de l'empereur d'Orient, tantôt joignant une souveraineté morale à une magistrature urbaine, autour duquel se groupent les restes de nationalité romaine. Bientôt ces empereurs d'Orient, distraits de l'Italie ou déshérités de ses plus belles provinces, se bornent à posséder Ravenne, Mantoue, Padoue, Bologne, Parme, se maintiennent quelques années dans l'indépendance; mais bientôt les Toscans eux-mêmes (Étrusques) sont subordonnés aux Lombards, barbares d'origine, italianisés de moeurs; les papes, à qui Théodose cède entièrement Rome, par indifférence pour la possession de ces ruines, s'accroissant en importance par l'autorité spirituelle du pontificat sur ces barbares christianisés par leur chef, Rome devient capitale sacrée en face de Ravenne, capitale profane.

Les papes représentent l'ombre de Rome, les rois lombards représentent la barbarie conquérante. Ces papes implorent contre les Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel, des Sarrasins. Grâce à ce secours, les papes recomposent une certaine Italie indépendante; ils reprennent même Ravenne sur les empereurs d'Orient. Attaqués de nouveau dans Rome par les Lombards, Charlemagne accourt à leur appel, délivre le pontife, en reçoit en récompense le titre d'empereur romain et d'empereur d'Occident. Cette élection de l'empereur par le pontife devient un droit d'élection universel des empereurs d'Occident par les papes. Les empereurs y trouvent une sanction sur les peuples; les papes, un titre de supériorité sur les rois. On permet aux Lombards vaincus de rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie; des délégués des empereurs d'Occident gouvernent légalement la Toscane, l'Étrurie et les Romagnes.

Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent en maîtres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gênes jusqu'aux Calabres; Rome, incapable de défendre ces plus belles contrées de l'Italie méridionale, se console en parodiant l'ancienne république, maîtresse du monde entre les murs croulants de la ville de Romulus et des Césars. Elle nomme des consuls, des préfets, des prétoriens, des sénateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper son néant. En réalité les papes règnent avec une forte réalité sur ces ombres mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs germains héritiers de Charlemagne viennent les réintroniser. Les empereurs et les papes, ligués contre les Lombards et les autres barbares, sont donc les seuls et vrais souverains alors de l'Italie.

XXII

Cette dualité, tantôt concordante, tantôt rivale, est la clef de tous les événements de l'Italie jusqu'à nos jours. La France et l'Espagne seules viennent immiscer leur épée et leurs prétentions entre ces deux maîtres de l'Italie, les papes et les empereurs d'Allemagne; mais l'Italie elle-même n'existe que par tronçons sous leurs pieds, comme les serpents coupés par le soc de ces laboureurs d'hommes. Les Normands, peuplades maritimes du Nord, conquérants d'une province française, de l'Angleterre et de la Sicile, se mêlent à ces débordements de barbares septentrionaux ou sarrasins, et s'établissent solidement dans la Campanie et dans Naples. Voisins de Rome, tantôt ils la menacent, tantôt ils la protégent contre les empereurs d'Allemagne. La jalousie entre les papes et ces empereurs produit dans les deux Italies les factions des Guelfes et des Gibelins, si célèbres dans l'histoire; factions dont l'une est germanique et l'autre papale, mais dont aucune n'est réellement italienne. Les Guelfes étant les partisans de la papauté souveraine, les Gibelins étant les partisans des empereurs; les Guelfes rêvant l'indépendance de ce qui restait d'Italie, les Gibelins soutenant l'indépendance des rois et des peuples, on voit qu'il était difficile de savoir lequel était le parti de la liberté; aussi tous les grands hommes de l'Italie furent-ils tour à tour Guelfes et Gibelins, selon qu'ils avaient besoin de l'indépendance des papes ou de l'indépendance des peuples. Dante, Pétrarque, Machiavel lui-même, flottèrent entre ces nécessités de parti: Gibelins quand les papes pesaient trop sur l'Italie, Guelfes quand les empereurs, qui étaient à leurs yeux les libérateurs du joug des papes, pesaient trop sur Rome.

Comment de tels peuples n'auraient-ils pas contracté l'habitude d'osciller, comme leurs grands patriotes, d'une servitude à une autre servitude? L'Italie de cette époque était le balancier du pendule marquant alternativement l'heure des papes, l'heure des empereurs, jamais l'heure de l'Italie. L'aiguille de ce cadran ne rétrograde pas.

XXIII

Au milieu de ces vicissitudes d'influence entre les papes et les empereurs, des tyrannies féodales se fondent partout dans les petits États de la basse Italie. Le rapt et l'assassinat fondent et transmettent ces dynasties d'une maison à une autre. Des chefs de bandes, enrôleurs de troupes mercenaires, la plupart étrangères, passent, selon le poids de l'or qu'on leur paye, du service d'un prince au service d'une république. Princes ou républiques se liguent tantôt avec les papes, tantôt avec les empereurs, tantôt avec les Suisses, tantôt avec les Français. Une république étrangère d'origine représente seule l'indépendance de l'Italie sur un groupe de soixante îlots dans les lagunes de l'Adriatique: c'est Venise, phénomène maritime abrité par les flots, et grandissant pendant que tout se rapetisse autour d'elle sur le continent italien. Gênes, également protégée par ses rochers d'un côté, par la mer de l'autre, se constitue aussi une puissance carthaginoise de commerce et de liberté, patrie flottante sur les vaisseaux, à l'abri des tyrannies italiennes.

Les Génois, aussi bien que les Pisans, ne sont pas des Italiens de Rome; ce sont des Liguriens, des Vénètes, des Étrusques, des Esclavons, des pirates de terre ferme devenus des peuples. Pise, aussi maritime que Gênes et que Venise, confie sa liberté républicaine à ses galères, s'allie avec ses rivaux de Venise et de Gênes, et brave ainsi Rome, Naples, Milan, Florence. Le territoire italien était divisé comme le patriotisme. Les républiques grecques de la Campanie, comme Amalfi, Tarente, Salerne, Crotone, s'étaient fondues dans le royaume de Naples; les Visconti régnaient à Milan; Ferrare, Modène et Reggio étaient soumis à la maison d'Este; Faënza, aux Manfredi; Imola, aux Alidosi; Rimini et Pesaro, aux Malatesti; la Lombardie, moitié aux Vénitiens, moitié aux ducs de Milan; Mantoue, à la maison de Gonzague; les Florentins ne possédaient que les vallées de l'Arno; Pise, Lucques et Sienne florissaient en républiques. L'habile diplomatie de Florence se tenait en équilibre entre ces puissants voisins; la mer avait créé Gênes, Venise et Pise; le commerce, l'industrie, les lettres, les arts, maintenaient Florence au premier rang des capitales de l'Italie, mais Florence aussi était étrusque et non romaine.

Les Étrusques durent leur capitale à un grand marché fondé sur la colline escarpée de Fiesole; d'où Florence descendit dans la plaine; de là ce caractère mercantile qui resta l'âme de ce doux pays, et qui finit par lui donner pour magistrats des cardeurs de laine et pour maîtres une dynastie de marchands (les Médicis).

XIV