Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 12

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Or qu'était-ce jusque-là que Nicolas Machiavel? En deux lignes le voici.

Il était né à Florence d'une haute lignée étrusque et féodale, les Machiavelli. Leurs domaines, situés entre la Romagne et la république florentine, avaient été peu à peu absorbés dans les États toscans. Cette famille, non déchue, mais appauvrie, servait maintenant dans les armées ou dans la magistrature de la république toscane. Treize de ses membres avaient été gonfaloniers, c'est-à-dire à peu près doges de Florence. Le père de Nicolas Machiavel, le héros d'esprit et de plume de cette grande race, était gouverneur dans des provinces de la république. Il soigna l'éducation de son fils comme s'il l'eût senti prédestiné aux grandes choses. C'était le temps héroïque de l'Italie ressuscitée, la virilité de ce qu'on appelle le moyen âge. Dante, Pétrarque, Boccace, avaient créé la langue toscane avec les débris de la latinité romaine; la Grèce avait versé ses manuscrits dans les bibliothèques de Florence; l'atticisme s'unissait à la force dans les écrits des Toscans; ils avaient un poëte et des lettrés en tous genres; il leur manquait en prose un Tacite ou un Bossuet pour illuminer la politique et fixer la grande langue des affaires.

La littérature politique, illustrée en Grèce par Aristote, n'était pas née en Italie; elle y naquit forte et souveraine avec Nicolas Machiavel.

Sa mère, Bartholomée Nelli, d'une illustre maison florentine aussi, lui donna le jour le 3 mai 1469. Ces souches toscanes, greffées de sang romain, ont toujours produit des branches prodigieuses de sève et de force dans l'espèce humaine. Souvenez-vous des Dante, des Pétrarque, des Médicis, des Capponi, des Strozzi, des Guiciardini, des Michel-Ange, des Mirabeau, des Bonaparte; poëtes, artistes, écrivains, hommes de tribune, hommes d'État, hommes de guerre et de tyrannie, la Toscane est une mère féconde; Florence a du sang étranger dans les veines. Ce sang est la sève sauvage ou civilisée du génie.

IV

Je glisse sur les premières années de ce rejeton des Nelli et des Machiavelli; son intelligence vive, étendue, profonde et éloquente comme la passion, le fit remarquer avant l'âge. À vingt-huit ans le gouvernement de Florence le choisit d'acclamation pour secrétaire de la république. Ce secrétaire rédigeait les actes du gouvernement, il les inspirait et les discutait en les rédigeant; il était à la république ce que le souffleur est au drame, invisible, mais âme de tout.

L'Italie était alors ce qu'elle est encore, ce qu'elle sera toujours, à moins qu'il ne renaisse à Rome un peuple-roi; elle était une perpétuelle et héroïque anarchie de cinq ou six nationalités qui se disputaient la puissance, la gloire, la primauté dans cette cendre du vieux monde: les membres principaux de cette anarchie étaient Venise, Rome, Milan, Naples, Florence; les Impériaux, les Français, les Espagnols, appelés comme aujourd'hui par les Piémontais en Italie, en faisaient leur champ de bataille ou le prix de leurs victoires.

Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient d'en être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à l'alliance de la France. Une république démocratique et religieuse, agitée par la parole d'un moine à moitié fou, à moitié factieux, mais toujours fourbe, _Savonarola_, avait remplacé les Médicis. Un caprice des historiens démagogues et des mystiques de ce temps-ci a voulu prendre au sérieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincère les dément à chaque mot. Savonarola n'était qu'un Marat encapuchonné; le peuple, qu'il avait trompé et fanatisé, en fit justice au premier retour de bon sens. Son supplice fut cruel, mais son exil était mérité. Il demandait le sang de tout ce qui n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche après avoir vécu en bourreau. Malheur aux partis qui prennent pour patrons dans l'histoire ces hommes de délire, de hache et de bûchers, tels que le moine Savonarola!

V

C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel exerça les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au dedans et d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les légations, lui firent connaître à fond la politique des puissances auprès desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les dépêches qu'il écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son gouvernement sont des chefs-d'oeuvre de sagacité, de clarté, de style, appropriés aux affaires.

Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi fugitives que le temps, ni le texte de ces dépêches: cela ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces circonstances mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape Alexandre VI.

César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol, hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique comme un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder en Italie, par la puissance papale de son père, une dynastie des Borgia. Il la conquérait peu à peu par ses exploits, par ses trahisons, par ses intrigues, en se mettant tour à tour à la tête des troupes des divers États d'Italie. Il désirait passionnément devenir aussi, par son alliance avec la république de Florence, général des troupes toscanes. La république le redoutait et le ménageait. Elle chargea Machiavel de résider auprès de lui, tantôt pour se concilier l'appui de ses armes, tantôt pour éluder ses prétentions, toujours pour le flatter.

Cette longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia fut pour le secrétaire florentin l'école de la diplomatie la plus consommée et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une école de haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habileté dans le crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir passé pour complice de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'était que le spectateur et le confident diplomatique au nom de sa patrie. C'est là ce qui le fait passer pour un scélérat quand il n'était en effet qu'un courtisan officiel, obligé, par l'intérêt des Florentins, de complaire à une ambition qui faisait trembler sa patrie.

Il sortit en même temps de cette cour militaire de César Borgia tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition que nul ne perça jamais si profondément dans les ressorts cachés qu'on emploie pour conquérir ou gouverner les hommes. Il en sortit enfin seul capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux bons ou aux mauvais desseins et d'écrire ce livre _du Prince_, manuel du bien et du mal pour les ambitieux. Son véritable crime ne fut pas d'avoir préféré le mal au bien dans ce commentaire sur les entreprises des princes: son crime fut son indifférence apparente, sa neutralité extérieurement impassible entre le crime et la vertu.

Nous disons neutralité apparente à l'extérieur, parce qu'en le lisant dans ses douze volumes et en l'étudiant impartialement dans sa vie, on reconnaît avec bonheur qu'il n'était nullement neutre, encore moins pervers; qu'il aimait l'honnête, qu'il le pratiquait pour lui-même, et que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal, mais non le goût. Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi jusqu'au bout. Le nom de Machiavel devenu proverbe est une calomnie de l'homme qui a porté ce grand nom: il est plus commode de le nommer que de le lire. Malheur aux hommes dont le nom devient synonyme de crime: il faut des siècles pour laver ce nom!

Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts furent des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits accomplis. Il prit en apparence le succès pour un dogme; il oublia que la moralité est la première condition des actes publics; il crut aux deux morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son élève et son égal, il matérialise la politique en la réduisant à l'habileté, au lieu de la spiritualiser en l'élevant à la dignité de vertu: mais, à cette faute près, faute punie par la mauvaise odeur de son nom, il fut honnête homme; il fut même chrétien dans sa foi et dans ses oeuvres; il fut en même temps le plus parfait artiste en ambition que le monde moderne ait jamais eu à étudier pour connaître les hommes et les choses; son malheur fut d'être artiste, et de donner dans le même style et avec le même visage des leçons de tyrannie et des leçons de liberté.

Cela dit, entrons dans ses oeuvres. Voyons-en d'abord l'occasion.

VI

Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel, destitué de toutes ses fonctions, avait été obligé de se retirer, presque indigent, dans sa petite métairie de la _Strada_, près de la bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que la conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les Médicis éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde laissé tomber de son habit la liste des conjurés, les Médicis avertis firent saisir tous ceux dont le nom était porté sur la liste de Capponi et tous ceux que leurs sentiments républicains pouvaient faire soupçonner complices de la conjuration. Machiavel, quoique innocent, fut du nombre. Ses interrogatoires, rendus plus âpres par la torture, ne purent lui arracher un aveu.

Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques de son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires d'Italie. Il l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y rendit pas. Sa vraie place était dans le conseil de ce Périclès des papes. Il y eût été libre, heureux, puissant sur les affaires. Il craignit un piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et bonté. Toutefois il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de Vettori, son ami, ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres remarquables sur la politique papale, qui dénotent une connaissance presque providentielle des divers intérêts des grandes nations.

Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être privé de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre à devenir l'oracle politique de Rome.

Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui résidait auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'oeuvre de vues en chefs-d'oeuvre de style, émanés de cette pauvre métairie où languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement honnêtes de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de l'Italie; il suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom de son autorité pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses propres armées.

VII

Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans l'histoire de l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli, fatigué, indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux papes, il s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire comme Tacite, des comédies dignes de Molière.

C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de _la Mandragore_. _La Mandragore_ est une plaisanterie obscène. Un mari dupe de lui-même et une jeune femme innocente y sont joués et corrompus par l'intrigue d'un amoureux et d'un moine, dans un _imbroglio_ et dans un dialogue dignes de Boccace. La pudeur moderne nous interdirait d'en faire seulement l'analyse; mais les moeurs italiennes du temps étaient si peu scrupuleuses en matière de décence et de religion que cette facétie comique eut un succès classique et prolongé à Florence, et que le pape Léon X, dans ses voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit représenter devant lui deux fois _la Mandragore_ pour amuser le sacré collége.

_Le Mariage de Figaro_ par Beaumarchais est une édification en comparaison de la farce de Machiavel; mais les _Contes_ de Boccace, imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome, avaient accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et sur les moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à Florence et à Rome que ses écrits les plus substantiels de politique; les peuples préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui les élève: Machiavel, baladin pour gagner le pain de sa famille à San-Casciano, devint plus célèbre que Machiavel homme d'État, orateur et ambassadeur, sauvant pendant quinze ans sa patrie par des miracles de diplomatie.

VIII

Il y avait alors à Florence un citoyen d'une grande opulence, ami des Médicis, nommé Cosme Ruscelaï, infirme et mûri par ses infirmités avant l'âge. Ruscelaï avait fait planter autour de son palais de délicieux jardins, semblables à ceux d'Académus, et il y rassemblait tous les jours ses amis pour y disserter platoniquement avec eux de philosophie, de religion, d'histoire, de poésie, de politique.

Toutes les fois que Machiavel revenait à Florence, il présidait du droit de sa renommée et de son agrément à ces entretiens. Là, du moins, il avait son public restreint mais compétent. On l'interrogeait avec respect sur sa longue expérience des idées et des choses. Ce fut pour plaire à Ruscelaï et à cette élite d'amis qu'il écrivit alors ses _Discours sur Tite-Live_.

Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-être composé, est le commentaire de l'histoire romaine par le génie des affaires. Machiavel y suit Tite-Live événement par événement, comme la lampe suit les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans la nuit aux regards d'un statuaire.

Il explique avec une sagacité véritablement divine la pensée ou la passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui amenèrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans les destinées du peuple romain; il montre comment de l'événement accompli devait nécessairement découler tel autre événement par la seule fatalité des grands esprits, la fatalité des conséquences; il refait l'histoire romaine tout entière avec une lucidité rétrospective qui éclaire mille fois mieux les faits que l'historien romain lui-même. L'historien ne voyait que les détails, Machiavel voit l'ensemble; Tite-Live n'est que la main, Machiavel est l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit: Ceci devait être.

IX

Ni Montesquieu, dans ses _Considérations sur la décadence_, ni Bossuet lui-même, dans les éclairs de son _Histoire universelle_, n'ont cette évidence instinctive de sagacité qui caractérise l'infaillibilité de Machiavel dans ce coup d'oeil sur la politique romaine. Montesquieu a de la prétention dans les aperçus; Bossuet a de la poésie dans les vues: c'est un épique plus qu'un historien; leur style se ressent de leur nature: l'un veut frapper, l'autre veut éblouir; Machiavel ne veut que comprendre et fait comprendre. Il ne songe seulement pas à son style: le mot, chez lui, c'est la pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul effet qu'il recherche et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi, s'il y a plus de plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus d'éblouissement à lire Bossuet, il y a plus de profit politique à lire Machiavel. C'est lui qui est le véritable traducteur des événements et qui les interprète en homme d'État; il en extrait le suc pour en nourrir substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï, destinés à gouverner après lui la république ou la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie de Florence.

Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel sur Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à la vie publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères, point de rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée, académique ou profane; le fait et la signification du fait, voilà tout: ce sont les mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en philosophie politique égal à Newton en philosophie naturelle. Le monde moderne n'a eu qu'une tête de cette force, Bacon; nous vous le ferons connaître un jour.

X

Après ce livre, il écrivit, autant par délassement que par patriotisme, les sept livres de l'_Art de la guerre_, ouvrage dirigé contre les _condottieri_, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y invente la conscription militaire, cette institution des nationalités qui veulent rester nations ou rester libres.

Ces sublimes écrits ne le tiraient pas de la misère: les Médicis continuaient à le craindre; Léon X admirait mais ne récompensait pas ses travaux. Il est à croire que ce pape, prodigue pour tout autre, voulait le contraindre par la nécessité même à venir à Rome. On ne sait quel amour instinctif des collines de Florence empêchait Machiavel d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui coûta l'aisance et le repos.

«Je resterai donc dans ma misère, écrit-il à son ami Vettori, sans trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement ou qui me trouve bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus longtemps dans cet état, car je vois toutes mes ressources diminuer, et, si Dieu ne vient à mon secours, je serai forcé d'abandonner ma métairie et de me faire secrétaire de quelque podestat (maire) de village; ou bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et de faire vivre ma pauvre famille, je serai forcé de me réfugier dans quelque bourgade écartée et ruinée, pour y enseigner à lire aux enfants, et de laisser ici ma famille, qui me considère comme un homme mort. C'est le meilleur parti qu'elle puisse prendre, car elle vivra plus aisément sans moi, qui lui suis à charge, attendu que j'ai été accoutumé toute ma vie à l'aisance, et que je ne puis m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le faudrait à la parcimonie nécessaire.»

XI

N'est-ce pas un jeu bien ironique du destin que de voir le premier homme d'État et le premier écrivain de l'univers aspirer, pour gagner son pain, à apprendre à lire aux enfants des paysans dans un village privé de maître d'école!

Mais il y a quelque chose de plus étrange encore, et qui montre dans cette vigoureuse imagination aux prises avec l'indigence et l'abandon de sa patrie l'énergie légère et vicieuse des nations de ce pays et de ce temps. Le lion vieilli, dompté par l'amour, en relief sur les vases étrusques, est le symbole de cette puissance de souffrir et de jouir en même temps qui caractérise cette forte race d'Étrurie. C'est ainsi que Mirabeau, Étrusque de race comme Machiavel, secouait d'une main les barreaux de son cachot de Vincennes, et de l'autre main écrivait des volumes d'amour à madame de Mounier.

«Malgré mon âge, qui touche à cinquante ans, écrit-il à Vettori, je vais chaque jour visiter celle qui captive mon coeur; je ne me laisse ni rebuter par les ardeurs de l'été, ni arrêter par la longueur et les difficultés du chemin, ni effrayer par l'obscurité des nuits.»

Tant que dura ce violent amour qui lui faisait tout oublier, même la dignité de son nom, même sa misère, même la décence de son âge, il n'écrivit plus rien que des lettres amoureuses ou que les confidences de son bonheur.

Guéri de cette passion, qui ne fut pas la dernière, et consulté par Léon X sur les moyens de corrompre le vieux républicanisme de Florence, Machiavel, sans désavouer tout à fait la république, conseille au pape de corrompre à force de faveurs et de prospérité les citoyens.

«Conservez, lui dit-il, l'apparence des élections, mais faussez-en les résultats s'ils vous sont contraires, en achetant ou en altérant les votes dans les scrutins.»

C'est une trahison exactement semblable à celle que le grand et vénal Mirabeau organisait secrètement pour Louis XVI, en recevant d'une main les subsides immenses de la cour, et en agitant de l'autre main les passions qui nourrissaient sa popularité. Cependant Machiavel était moins pervers dans sa politique, car il ne trahissait personne que lui-même, dans cette entente avec Léon X.

XII

Machiavel commençait à rentrer en grâce auprès des Médicis quand Léon X mourut.

La mort de ce pape le laissa de nouveau sans espoir. Les amis et les élèves de Machiavel, dans les jardins Ruscelaï, conspirèrent, à l'exemple des Brutus, pour le rétablissement de la république; ils furent trahis, suppliciés ou proscrits. Machiavel, qui les fréquentait, et qui les inspirait du fanatisme classique de la liberté romaine, n'avait trempé que son génie, mais non sa main, dans la conjuration. Soupçonné, mais non accusé, il fut obligé de renoncer à tout espoir de rentrer dans le gouvernement, et dut se retirer plus que jamais dans sa retraite indigente.

Il en occupa les loisirs en écrivant son _Histoire de Florence_. Avant de l'avoir poussée jusqu'à son temps, trop difficile à toucher sans offenser le maître de Florence, il porta son histoire à Rome au pape Clément VII. Ce pape, aussi parcimonieux que Léon X était libéral, lui donna cent ducats pour toute récompense d'un si magnifique travail. Machiavel, indigné, brisa sa plume; elle nourrissait la postérité de son génie, et elle ne le nourrissait lui-même que d'amertume!

Et cependant il s'amusait toujours à aimer et à chanter entre deux détresses. Ainsi on le voit, à ce retour de Rome, en correspondance avec son célèbre contemporain Guiciardini sur des représentations de _la Mandragore_, que Guiciardini veut faire jouer à Modène.

«J'ai fait huit ou dix chansons gaies de plus pour la pièce, écrit-il à Guiciardini. J'irai avec la _Barbera_, belle chanteuse de Florence: préparez-nous, à moi et à la Barbera, une chambre chez ces moines.»

Le pape, rougissant enfin de négliger un tel serviteur de ses intérêts, le charge de surveiller et d'achever les fortifications de Florence.

Il trouva à peine du pain dans cet emploi. Les Florentins, menacés par l'armée de la confédération des ennemis du pape et des Médicis, se gouvernent un moment par les conseils de ce grand politique. Machiavel écarte avec une habileté consommée l'armée des confédérés de Florence. Il suit cette armée pour y poursuivre ses négociations dans leur camp sous les murs de Rome; il assiste à la mort du connétable de Bourbon et à la prise de Rome. Les Médicis, pendant cette éclipse de leurs papautés à Rome, sont de nouveau expulsés de Florence. Machiavel espère y rentrer pour reprendre son ascendant sur la république restaurée par ses amis; mais les républicains lui reprochent avec indignation ses complaisances pour Laurent de Médicis et les conseils d'usurpation qu'il a donnés à ce dictateur de Florence dans le livre _du Prince_. Il est destitué, menacé, obligé de se cacher de nouveau dans sa chaumière de San-Casciano.

XIII

Le livre _du Prince_ n'était cependant pas encore publié, mais on en connaissait l'existence et les principes par l'indiscrétion des Médicis.

Ce livre, qui fut son crime contre la république et contre l'honnêteté politique, fut ainsi son arrêt d'exil, et devint bientôt, comme on va le voir, son arrêt de mort. Le parti de ce faux prophète de la populace et de la monacaille, de ce fou imposteur, Savonarola, se déclara irréconciliable avec le grand homme qui avait méprisé ses jongleries soi-disant évangéliques, mais plus réellement démagogiques.

Examinons ici ce livre _du Prince_, qui a donné l'immortalité de la calomnie à son auteur, ce livre qui a été et qui est encore l'énigme de l'Italie.

Ce livre fut-il, comme le prétendent certains Italiens, une ironie vertueuse de Machiavel, voulant, comme le législateur de Sparte, faire horreur de la tyrannie en enivrant les tyrans?

Ce livre fut-il, comme d'autres le disent, une froide leçon de tyrannie pour donner aux princes la théorie des crimes heureux?

Des centaines de volumes sont écrits tous les ans en Italie par les pédants oisifs pour débattre l'une ou l'autre de ces appréciations systématiques sur Machiavel.

Ni les uns ni les autres ne sont dans la vérité de la nature humaine.