Cours familier de Littérature - Volume 09
Part 11
Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du monde!--Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de coeur, foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger, qui souriait trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté; Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de La Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et il mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités, pour que sa foi ne scandalisât jamais la raison; madame Switchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, amie de madame Récamier, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus; l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces poëmes féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le coeur; madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes et célébrée par Béranger, le poëte du rire amer; madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste que la voix de mère qui fut son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant; son amie inséparable la duchesse de La Rochefoucaud, d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso, belle et tragique comme la _Cinci_ du Guide, éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Émile Deschamps, écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était là le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout entier et dont le souvenir est une providence que vous invoquez après leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampère, dont nous avons essayé d'esquisser le portrait multiple à coté de Ballanche, dans le même cadre; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas; M. de Latouche, esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire; enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait qu'en énigmes et qui offrait avec bon goût l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité:
L'oppresseur, l'opprimé n'ont pas que même asile;
moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.
XXXII
À ces hommes retentissants du passé ou de l'avenir se joignaient, comme un fond de tableau de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, modestes, tels que le marquis de Vérac, le comte de Bellile; ceux-là, personnages de conversation, et non de littérature, apportaient dans ce salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée, ce qu'on appelle les hommes sans prétention. C'était la tapisserie des célébrités, le parterre juge intelligent de la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.
XXXIII
Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de gloires, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortége d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye-aux-Bois?
Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau comme une scène éternelle de sa mémoire sur un écueil de la rade de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par le murmure aussi vain de l'océan breton; Ballanche repose, comme un serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux pieds de la morte, après laquelle il n'aurait pas voulu vivre!
Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux déserts d'Égypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs de sa vie, sur le cercueil de son amie.
Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, _splendida bilis_ (Horace); il étudie l'_envers_ des événements et des hommes, en se moquant souvent de l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine l'_endroit_ est le côté des hommes, l'_envers_ est le côté de Dieu.
Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels il assiste du haut de son génie.
Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!
Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement peur d'elle-même, règne sur le pays qui s'était confié à son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour le sort du monde la veille des batailles!
Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de ma patrie, je cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!
XXXIV
Mais revenons aux salons littéraires; ils sont partout le signe d'une civilisation exubérante; ils sont aussi le signe de l'heureuse influence des femmes sur l'esprit humain. De Périclès et de Socrate chez Aspasie, de Michel-Ange et de Raphaël chez Vittoria Colona, de l'Arioste et du Tasse chez Éléonore d'Est, de Pétrarque chez Laure de Sade, de Bossuet et de Racine chez madame de Rambouillet, de Voltaire chez madame du Deffant ou chez madame du Châtelet, de J.-J. Rousseau chez madame d'Épinay ou chez madame de Luxembourg, de Vergniaud chez madame Rolland, de Chateaubriand chez madame Récamier, partout c'est du coin du feu d'une femme lettrée, politique ou enthousiaste, que rayonne un siècle ou que surgit une éloquence. Toujours une femme, comme une nourrice du génie, au berceau des littératures. Quand ces salons se ferment, craignons les orages civils ou les décadences littéraires. Ils sont fermés.
LAMARTINE.
LIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE POLITIQUE.
MACHIAVEL.
I
Faisons cette fois comme Plutarque, et commençons par la fin.
Rien n'est plus pathétique qu'un grand homme tel que Scipion accusé, Marius proscrit, Napoléon vaincu à Sainte-Hélène, aux prises avec la mauvaise fortune, et résumant sa vie soit en une résignation muette, soit en un satanique gémissement. Ces derniers actes de la tragédie humaine sont les plus fortes scènes du drame humain, celles qui se gravent le mieux dans la mémoire des peuples.
Voici une des dernières lettres confidentielles d'un homme d'État qui a été le plus grand écrivain politique de l'Italie moderne tout entière. Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de l'esprit; il a été à la fois dans sa jeunesse le Molière et le Tacite de son temps; il a fait _la Mandragore_ et l'_Histoire de Florence_; il a passé de là aux plus hautes magistratures décernées au mérite par le choix libre de ses concitoyens; il a été quinze ans secrétaire d'État de la république; il a été vingt-cinq fois ambassadeur de sa patrie auprès du pape, du roi de France, du roi de Naples, de tous les princes et principautés d'Italie; il a réussi partout à rétablir la paix, à nouer les alliances, à dissoudre les coalitions contre son pays.
Quand les Médicis, ces Périclès héréditaires de la Toscane, qui inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement commercial, l'achat de la souveraineté par la banque, et la paix par la corruption coïntéressée des citoyens, rentrent de leur exil, rappelés par la reconnaissance, cet homme est tombé du pouvoir; il est emprisonné par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés; il a subi la torture; il a été absous enfin de son génie, puis exilé, pauvre et chargé de famille, non pas hors de la patrie, mais hors de Florence; on lui a enfin permis de repasser quelquefois les portes de la ville, mais il lui est interdit d'entrer jamais dans ce palais du gouvernement où il a tenu si longtemps dans ses mains la plume souveraine des négociations, des décrets, des lois.
Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant réfugié à douze milles de Florence, dans la vallée reculée et pierreuse de _San-Casciano_, thébaïde de la Toscane; il y possède pour tout bien une métairie et quelques champs d'oliviers, dont l'huile et les fruits nourrissent d'économie lui, sa femme, ses fils et ses filles, auxquelles il faudra trouver des dots sur les rognures de cette métairie. Ses anciens amis sont éloignés, les cours qu'il a fréquentées l'ont oublié; les Médicis, quoique pleins d'estime pour lui, le regardent avec une certaine déplaisance; ils craignent même les services d'un citoyen dont le mérite domine de trop haut les autres citoyens. Dans une telle situation cet homme languit et se ronge de soucis domestiques; il est (on le verra) obligé de calculer combien la douzaine d'oeufs ou la fiasque d'huile coûtent, pour nourrir sa journée et pour éclairer sa lampe; il porte lui-même au marché voisin les fagots coupés dans son petit bois par son bûcheron; il n'a pas de quoi payer largement son écot dans un dîner de cabaret à San-Casciano avec quelques vieux amis.
Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d'été au village voisin, entre le travail et les heures nonchalantes de son repos? lisez la merveilleuse lettre suivante, retrouvée tout récemment dans ses papiers aux archives du vieux palais de Florence.
Cette lettre est adressée à Vettori, son ami, diplomate comme lui, et par lequel il est fréquemment consulté sur la conduite à tenir dans les affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous dire son nom, c'est Nicolas Machiavel.
MACHIAVEL
À FRANÇOIS VETTORI, À ROME.
«Magnifique ambassadeur!
_Tardo non furon mai grazie divine;_
«Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.»
«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais égaré vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je ne pouvais interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on ne vous eût prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais économe... J'ai été tout réconforté par votre dernière lettre du 23 du mois passé; j'y ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous occupiez plus qu'à votre aise des affaires d'État. Continuez à prendre ce parti, car quiconque s'incommode trop pour les autres se sacrifie soi-même sans qu'on lui en sache le moindre gré; et puisque absolument la fortune veut diriger toutes nos actions, il faut la laisser faire à sa guise, ne la déranger en rien, et attendre qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour. Quand ce moment sera venu, vous pourrez reprendre un peu place aux affaires publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans l'État; alors aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et accourir vers vous en vous disant: Me voilà!
«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon tour la façon dont je gouverne ma vie...
«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois pas avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je me suis amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me levais pour cela avant le jour, je portais mes gluaux, et je cheminais en outre avec un paquet de cages sur le dos, semblable à Géta quand il revient du port tout courbé, chargé des livres d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de grives, c'était deux; le plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé tout le mois de septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique respectable et étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle est ma vie depuis ce temps, je vais vous le dire.
«Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois que je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces bûcherons, qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit arrivé à eux-mêmes, soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois exploité, j'aurais mille belles anecdotes qui me sont arrivées, soit avec Frosino de Ponsano, soit avec d'autres qui voulaient m'acheter de cette coupe; et Frosino, entre autres, en envoya prendre un certain nombre de _cordes_ (_carlate_) sans m'en prévenir, et sur le prix il voulut me retenir 10 livres florentines que je devais, disait-il, depuis quatre ans, et qu'il m'avait gagnées au jeu de _criccrac_ chez Antoine Guiciardini.
«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer, comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent soufflait, m'en demandèrent chacun une corde. Je la promis à tous, et j'en envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la moitié à Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue lui, sa femme, sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait dit le _gaburro_ quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses garçons pour assommer un boeuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait pour moi aucun bénéfice, j'ai dit aux autres que je n'avais plus de bûches à vendre; ils en ont tous fait la grosse tête (la moue), surtout Baptiste Guiciardini, qui a mis cela au nombre de ses mésaventures d'État.
«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais auprès d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec un livre sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces poëtes familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou quelqu'un de ce genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou leurs jouissances amoureuses; ils me font souvenir de mes propres amours, et je me réjouis un peu dans ces douces mémoires.
«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village; je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant ainsi l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets frugals que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit domaine paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y trouve ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au _criccrac_ ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous entend pas moins crier de là à San-Casciano.
«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre et secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour voir si à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...
«Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans mon cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits conformes à la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la société antique des grands hommes d'autrefois, où, accueilli amoureusement par eux, mes semblables, je me nourris de la seule nourriture qui est faite pour moi et pour laquelle je suis fait moi-même. Je ne rougis point de m'entretenir de niveau avec eux, de leur demander raison de leurs actes, et ces grands hommes ne dédaignent pas de me répondre avec leur indulgente bonté.
«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les morts, je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes angoisses, je ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de la mort; je me transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante, «qu'aucune science ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a appris,» j'ai noté de ces entretiens avec ces hommes antiques tout ce que j'ai recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie et dans leurs pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé _des Gouvernements_, ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément que je le peux dans les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en moi-même ce que c'est que la souveraineté, de combien d'espèces de souverainetés le monde se compose, comment elles s'acquièrent, comment elles se conservent, pourquoi elles se perdent; et si jamais quelques-unes de mes rêveries vous ont plu, celle-ci, je le crois, ne devra pas vous déplaire; et elle pourrait être acceptable surtout à un prince nouveau (allusion aux Médicis, rentrés maîtres de Florence, à qui il espérait plaire par cette haute leçon de gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la magnificence (majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; il pourra vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, ainsi que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse...
«J'irais bien vous voir à Florence, mais je craindrais qu'au lieu d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le geôlier de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après avoir invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de payer...
«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne puis pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté me rende l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer d'abord qu'à retourner des pierres, je m'y résignerais.
«Quant à mon ouvrage _du Prince_, s'ils prenaient la peine de le lire, ils verraient bien que les quinze années passées par moi au service, au maniement des affaires de la république, je ne les ai employées ni au jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser un homme qui a acquis déjà, aux dépens des autres et de lui-même, l'expérience consommée qu'il possède. Le meilleur garant que je puisse donner de ma fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon indigence?
«Adieu, soyez heureux et pensez à moi.
«NICOLAS MACHIAVEL.
«10 décembre 1513.»
II
Quel est le coeur qui ne soit pas ému de l'accent à la fois naïf, simple et pathétique de cette lettre, la plus belle protestation contre le sort que nous connaissions parmi toutes les lettres des grands hommes anciens et modernes retrouvées dans les archives du genre humain? On y sent l'homme qui se plie humblement comme le roseau au vent de son adversité et de sa misère. Comme on sent, quelques lignes plus loin, l'homme qui a le sentiment de sa supériorité sur ses contemporains, de son égalité de niveau avec les plus hauts caractères et les plus vastes intelligences de l'antiquité! Comme on y sent contre la fortune ce juste et muet mépris qui est la vengeance éternelle des hommes écrasés par l'iniquité de leurs contemporains! Enfin comme on y sent, dans les détails domestiques de sa métairie, de ses occupations, de sa pauvreté, de sa déchéance au milieu des meuniers, des chaufourniers et des cabaretiers de son village de Toscane, cette souplesse d'imagination et cette verve de goût, d'amour, de débauche même, qui rappellent le _Molière_ dans le _Tacite_, l'auteur des comédies dans l'homme d'État! Comme cette lettre rit, pleure et gronde dans la même page! Quand je ne connaîtrais de Machiavel que cette lettre, il serait pour moi un homme de bronze et un homme de chair, un grand exemplaire de l'humanité, un grand _ludibrium_ de la fortune, un homme plus italien que toute l'Italie de son temps, un de ces hommes qui ont le droit de dire, avec le sourire du dédain de Marius à l'esclave: «Va dire à Rome que tu as vu Marius assis dans la boue des marais de Minturnes, mais toujours Marius.»
III