Cours familier de Littérature - Volume 09

Part 10

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«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition est magnifique; jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre _Vision d'Hébal_ est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années! Patience! je serai bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.»

«31 juillet 1831.

«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence. Cette fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la santé de madame de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront finies, et nous ne nous quitterons plus.»

XXII

Cette opposition à la politique de sauvetage que pratiquaient alors avec une si mâle raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude ministre, n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de l'ennui, une avance de coalition peu honnête faite aux républicains par un royaliste. Ce n'était pas là de la politique de conscience, c'était de la politique de situation. Comment le roi et son ministre auraient-ils éteint l'incendie de la France en allumant l'incendie de l'Europe par une guerre de propagande? Comment la monarchie de 1830 aurait-elle respecté la théocratie romaine de M. de Chateaubriand en révolutionnant Bologne et Rome? Un catholique et un légitimiste pouvait-il se mentir plus irrespectueusement à lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait là, qu'on n'agitât pas assez les torches sur les monarchies et sur les théocraties? Tous les pamphlets de peu de foi écrits par M. de Chateaubriand pendant ces quinze années de la monarchie de Juillet sont de la même encre: des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et chevaleresque, délayés dans des phrases républicaines pour sourire amèrement à tous les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son génie, c'est là qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas suspect en blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus de goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux mains loyales.

XXIII

Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement, ses aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations avec la famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques nouvelles missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le premier ministre de ces domesticités délicates de la cour proscrite, l'homme de confiance de la royauté de l'exil, chargé de jeter le manteau de la dignité et du respect sur des cicatrices de famille. Cette confiance il la méritait par ses sentiments, mais il ne la justifia pas assez par sa discrétion au retour de ces ambassades d'intimité aux foyers errants de Charles X. Nous nous souvenons, en effet, et bien d'autres se souviennent avec nous, de lectures semi-confidentielles de chapitres de ses _Mémoires_, lectures faites avec un certain apparat aux bougies chez madame Récamier. L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces chapitres des nullités ou des ridicules de princes qui ressemblaient moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. Il appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il la livrait en même temps au sourire du siècle; on voyait qu'il avait voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques de ses _Mémoires_. Le talent du peintre de moeurs abondait dans ces pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la table et le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la sainteté et la considération devant l'Europe. Les passages les plus risqués de ces manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou retranchés dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_: il ne faut pas fondre en bronze des caricatures, mêmes royales.

XXIV

Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets et de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de Chateaubriand à son amie. On y sent le poëte qui ne vieillit pas sous les vieillesses du caractère de l'homme.

«Le hameau où je suis arrêté,» conte-t-il d'un village de Bourgogne, dans sa course à Venise, «a une belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez morne. C'est aujourd'hui le 4 septembre, et non le 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le premier battement de mon coeur; il n'y a aucun doute qu'il fut pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore née!

«Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre; mais soyez en paix, vous me reverrez bientôt, et tout sera fini!»

«Je vous écrirai bientôt de Venise,» écrit-il du pied des Alpes, «de cette Venise où je m'embarquai il y a un siècle pour Jérusalem!»

Et quelques jours après: «Je suis à Venise; que n'y êtes-vous? Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître; je suis logé à l'entrée du Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux; et puis les vingt-six ans écoulés à dater du jour où je quittai Venise pour aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce... Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, je ne dirais que des choses rudes au siècle.

«Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négociation): on est bien bon, mais bien étourdi. Vous avez toute la douceur de ce beau climat, si différent de celui des Gaules.»

Et le lendemain: «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées sans vous! J'ai visité le palais ducal, revu les palais qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes en fait d'art, auprès de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, si vous voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle aurore du monde, qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.

«Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes _voitures_ et de ma _suite_ en traversant la Suisse, dont ils concluaient mes richesses; vous les connaissez mes _richesses_: c'est vous, et ma _suite_, votre souvenir!

«Quel misérable pays cependant que celui où un honnête homme ne peut être à l'abri même de sa pauvreté; ces gens-là supposent que je me vends comme eux!»

XXV

Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât et le retînt par tous les agréments du coeur, de la poésie, de l'art. Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait Émile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la science des lettres et dans la bonté fine du coeur. On accusait alors madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé; son esprit, qui ne songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue ni à l'empire. Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Émile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui le fauteuil de La Fare, de Quinault, de Ducis? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices ou des ingratitudes à réparer à l'histoire de leur temps.

Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet, successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils croyaient se consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.

L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les dernières gouttes d'un coeur trop plein qui se vide sans plus songer à brûler ou à retentir dans un autre coeur à l'unisson. On ne saurait trop remercier la nièce attentive de madame Récamier de les avoir recueillis; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances rhétoriciennes des _Mémoires d'Outre-Tombe_. La rhétorique était le vice de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style. La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame plus devant Dieu; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant de nos ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.

On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement aux vanités du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et de descriptions (_genius loci_) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice à l'attitude et au _décorum_, ce défaut de sa vie; partout ailleurs il est simple et vrai.

Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot frémit d'un frisson de mortelle angoisse:

«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»

Et quelques jours plus tard:

«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi ma santé est entre vos mains, songez-y.»

Et plus loin, pendant une absence:

«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins sa beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout est fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.

Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne les y ai pas retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.»

Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il déifiait aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il fallait, pour être de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse d'opinions et de principes, de morts et de vivants, où _Dieu reconnaîtra les siens_, comme dit le proverbe.

«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes: NAPOLÉON et CHATEAUBRIAND. Trouvez bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les a inspirés.»

--«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne crois qu'en Bonaparte!»

XXVI

Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant le ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait de la _Colonne_, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au sérieux ces métaphores d'opposition, créaient en France un paradoxe national de discipline militaire présenté comme un élément de liberté. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son école, multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands écrivains. Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui pouvait excuser M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre? Madame Récamier ne laissa jamais fléchir sa justice de femme sous ces théories de convention; elle n'était point femme de parti; elle n'aimait ni le napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration, légitime par son antiquité et moderne par ses institutions, était le régime de son esprit tempéré et juste; c'est à cause de cette conformité d'opinion qu'elle avait pour moi quelque préférence.

M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier peu de temps après l'apparition de mon _Histoire des Girondins_, ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les salons politiques ou littéraires du temps. Les uns acclamaient, les autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial des vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation d'un demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes consulaires des anciens régimes achevaient des tirades éloquentes contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouvé entra.

«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les meilleurs esprits pour ou contre son auteur?

--«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la Révolution; car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs et le plus de pitié pour les victimes.»

Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur sur ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses amis, et me défendit avec une chaleur de discussion et une intrépidité d'amitié qui attestaient en elle autant d'impartialité que d'énergie dans le jugement.

M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des coeurs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double dans madame Récamier que son coeur et son esprit: deux forces qu'elle mettait au service de ses amis présents ou absents, quand l'occasion demandait du courage.

XXVII

Revenons à son grand ami et à ses dernières correspondances; elles ressemblent à des adieux prolongés dont l'écho de la vie affaiblit le son à mesure que le partant s'éloigne du rivage.

«Je voulais vous écrire de toutes mes haltes,» lui dit-il en partant pour les bains de Néris, «_car je ne sais où me sauver de vous._ Priez pour moi, Dieu vous écoutera. J'ai foi dans ce repos intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée.

«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers solitaires, occupés à effacer sur les ornières les traces des roues des voitures; ils me suivaient comme le Temps, qui marche derrière nous en effaçant nos traces.

«On me visite, on me donne des sérénades, mais je ferme ma porte. _Votre heure_ ne sera jamais employée que pour vous» (les heures de l'Abbaye-aux-Bois dans la journée de Paris).

«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une chaumière à l'horizon, et à deux ou trois hirondelles qui sont ici, comme moi, en passant. Adieu! Je vais aller voir un pinson de ma connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon toit.»

Quel sentiment des tristesses de la nature à un âge qui ordinairement a bien assez de ses propres tristesses, et comme il associe tout au souvenir de son amie!

XXVIII

On sait que la jeunesse légitimiste de Paris voulut, à cette époque, être passée en revue à Londres par le comte de Chambord. Personnellement c'était un hommage respectable au principe et au malheur; collectivement c'était un mauvais conseil: les minorités en politique ne doivent jamais se faire compter. Le comte de Chambord, mal conseillé, écrivit à M. de Chateaubriand de venir assister, à Londres, aux regrets et aux espérances qu'on lui apportait. Il fallait du bruit autour de cette manifestation en Europe; M. de Chateaubriand traînait le bruit où il portait ses pas. Il était la fidélité bruyante; il y parut, il y parla, et revint sans avoir produit autre chose qu'un effet poétique, des cheveux blancs sur une scène du passé. Le gouvernement du roi Louis-Philippe eut le mauvais goût de _flétrir_ cette visite de la fidélité. Qu'en pense-t-il maintenant. Les _flétrisseurs_ n'ont-ils pas imité honorablement les _flétris_? C'est un des plus vilains actes des ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des vertus ni la grandeur des fautes. Je combattis à la Chambre cette mauvaise pensée; il faut ennoblir les nations en leur faisant honorer contre soi-même les simulacres de l'honneur et de la fidélité. Les ministres de la royauté de Juillet ne pensèrent point ainsi, et M. de Chateaubriand fut flétri! Ce fut sa dernière gloire devant son siècle.

«On me dit,» écrit-il de Londres à madame Récamier, «que le _Journal des Débats_, journal des ministres de l'année, se préparait à m'attaquer; j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser M. Armand Bertin avec le cercueil de son père!»

Cette éloquente image rappelait l'amitié du père et la fausse situation du fils.

XXIX

Madame Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres et de Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de leur salon à deux. Madame Lenormant, nièce de madame Récamier, tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M. Lenormant, savant distingué, avait passé, grâce au parti doctrinaire, aux places scientifiques, récompenses de ce parti. M. de Chateaubriand n'en restait pas moins attaché à madame Récamier; il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nièce et son neveu au gouvernement de ses ennemis. Madame Lenormant décrit admirablement ces heures consacrées par M. de Chateaubriand à la douce monotonie de l'amitié assidue. Ce récit rappelle bien cet homme qui avait écrit avec tant de justesse cette phrase immortelle dans _René_: «Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je ne le chercherais que dans l'habitude.»

Il avait raison: l'amitié est une habitude du coeur, et l'habitude est l'amour des vieillards. Voici la page de madame Lenormant:

«L'emploi des journées de madame Récamier était invariablement réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand eut entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble et passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment la porte s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu madame Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé, d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter vers le centre_ de l'Abbaye-aux-Bois.

«Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, madame Récamier faisait une promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire; car peu de femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature et une connaissance plus variée des littératures modernes.»

XXX

La mort tomba bientôt tête par tête sur ce salon qui paraissait immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire qu'il fut le privilégié, car il n'aurait pu supporter la mort de son amie. Il expira en regardant de son lit la fenêtre en face de madame Récamier. Il mourut sans douleur, dans une félicité vague comme son âme, moitié dans une philosophie rêveuse, moitié dans un christianisme élastique qui recueillait ses dernières comme ses premières aspirations. On pouvait lui appliquer ce vers de Machiavel dans l'épitaphe de Pierre Soderini, homme simple et bon comme Ballanche:

VA DANS LES LIMBES DES PETITS ENFANTS!

Nous suivîmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul blanc; c'était une âme virginale; il n'avait aimé que Béatrice, et sa Béatrice restait sur la terre pour pleurer sur lui.

Puis M. de Chateaubriand mourut lui-même sous les yeux de madame Récamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme, plus grand politique encore qu'il n'était grand poëte, expira au bruit de l'écroulement de la monarchie qu'il détestait et de l'avénement de la république, dont il avait caressé de sa main mourante les courtes espérances.

Puis enfin madame Récamier, déjà aveugle et toujours belle. Elle mourut chez sa nièce, au milieu d'un petit groupe de famille et d'amis courageux et fidèles qui bravèrent la contagion du choléra pour passer la suprême nuit auprès d'elle. Deux de mes amis l'assistaient et lui adoucissaient les derniers soupirs: Ampère et M. de Cazalès, Ampère lui parlant d'amitié, et Cazalès de Dieu, l'ami suprême.

XXXI

Ainsi tout finit, et les toiles d'araignée tapissent maintenant ces salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, tout le génie de la moitié d'un siècle.