Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 9

Chapter 93,800 wordsPublic domain

«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres.

«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.

«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»

«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de son langage.

«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à Westminster.»

Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du temps, pour éterniser le temps lui-même.

Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons.

LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)

XLVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.

(2e PARTIE.)

I

À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18 brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de M. Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens historique dans deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal jugées par lui, selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous louons ce travail unique sur les événements de notre temps par l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement prédestiné à les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir, plus nous devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts de sens et contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui pourraient faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit, c'est une faute de logique; mais endurcir le coeur, c'est pire qu'une faute chez un historien.

Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et les vrais sentiments du coeur humain en fait de mort politique. Il n'est pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La vérité n'a pas besoin de la violence des paroles.

II

M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée, très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.

Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18 brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires. Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église romaine pour la réconcilier avec la République française.

La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y employait.

La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle part il n'y avait autant à réparer.

Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacré.

À notre tour de raisonner.

III

Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes, étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine. Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la liberté, c'était là la pensée du siècle, le voeu de la raison, l'honneur de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le domaine de la conscience.

L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans s'altérer dans leur nature entièrement distincte.

L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.

C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.

Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme, qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul, précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature. Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été inspiré dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit même du christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait la religion de l'homme d'État.

C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne professent pas eux-mêmes de coeur, se jouer de la religion véritable, inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.

Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles. Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même en politesses de paroles envers la divinité des cultes.

Écoutez M. Thiers.

IV

«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie: assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre; l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin impérieux, irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrêtée. Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on le trouve au pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes, acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait voeu de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le culte insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient prouver que ce voeu était aussi vain qu'il était impie.

«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de mieux à une société civilisée qu'une _religion nationale_, fondée sur les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux règles d'une morale pure, consacrée par le temps, et qui, sans intolérance et sans persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté?

«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que, dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les autres, mais, suivant tous, oeuvre profonde d'un réformateur sublime; réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes assemblées des esprits éminents de chaque époque, occupées à discuter, sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie, adoptant successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée de l'homme les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin à produire ce corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours triomphant, qu'on appelle _unité catholique_, et au pied duquel sont venus se soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion, qui avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs moeurs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de leurs tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour vaincus ou victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempête de l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire revenu, elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance naturelle et indispensable de la France et de l'Europe.

«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé? Le général Bonaparte, qui eût été ridicule s'il avait voulu se faire prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait la Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vénérable, en y ramenant par son exemple les populations quelque temps égarées. Et il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle oeuvre! De grands génies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois, Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur la religion catholique et donné le signal des railleries pendant cinquante années. Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et ses respects, faire tomber les railleries du dernier siècle.

«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée. Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec l'état présent de la société française.

«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est-à-dire par suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le reste est un mystère, que la curiosité, toujours naturelle quand il s'agit d'un grand homme, peut chercher à pénétrer, mais qui importe peu. Il faut dire cependant, à cet égard, que la constitution morale du général Bonaparte le portait aux idées religieuses. Une intelligence supérieure est saisie, à proportion de sa supériorité même, des beautés de la création. C'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu à travers ses oeuvres. Le général Bonaparte controversait volontiers sur les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange, Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait souvent, dans leur incrédulité, par la netteté, la vigueur originale de ses arguments. À cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays inculte et religieux, sous les yeux d'une mère pieuse, la vue du vieil autel catholique éveillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant à l'ambition, que certains détracteurs ont voulu donner comme unique motif de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme récompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le lui pardonner. C'est la plus noble, la plus légitime ambition, que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins des peuples.»

V

Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile, peut-on se dissimuler la _simonie des idées_ (si on tolère cette expression) qui éclate dans la pensée?

S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; de faire respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les cultes libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété du coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source et à sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, sa conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien ne serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce préambule au Concordat.

Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni de coeur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M. Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune plume sincère ne peut appeler ici religion ce qui est politique, conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.

Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte, révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet, que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette déclaration de la nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une religion nationale_?»

Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion (institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution nationale_. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples, mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un concordat?