Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 8
«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire, émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M. de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services, seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi employé et plus agréable.»
XXII
On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord, dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché d'en abuser.
La famille, l'épouse, les frères, les soeurs du premier consul sont peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard. C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est l'historien des événements; il les prépare, il les éclaire, il les groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements sous sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y manque, et l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, qu'est-ce qu'une chose?
Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.
«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse qu'à tort ou à raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses deux enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les deux au général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par une tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse chez lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui, semblait avoir amené la fortune avec elle.
«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote, superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné Beauharnais, mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient l'épouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur faire part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle s'appliquait même à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils se prêtaient volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un héritage qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette illusion, qu'elle se plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de l'ancienne aristocratie française, à le voir monarque couronné par la main de la nation. C'était une femme d'un coeur très-faible. Bien que légère, elle aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage depuis qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas qu'il pût mettre un pied audacieux sur les marches du trône sans tomber aussitôt sous le poignard des républicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans une ruine commune ses enfants, son mari, elle-même; mais, en supposant qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône usurpé, une autre crainte assiégeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on faisait un jour le général Bonaparte roi ou empereur, ce serait évidemment sous prétexte de donner à la France un gouvernement stable, en le rendant héréditaire, et malheureusement les médecins ne lui laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la première place du monde, mais pour peu de temps.» Elle avait déjà entendu les frères du premier consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines d'Europe auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat extérieur dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis. Chaque progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur et des chagrins à sa vie, et, si elle parvenait à échapper à ses peines cuisantes, c'était par une légèreté de caractère qui la sauvait des préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour elle, ses brusqueries quand il s'en permettait, réparées à l'instant même par des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la rassurer. Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions, sur le hasard, et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de sa fortune. Elle essayait, en attendant, de détourner son mari des idées d'une grandeur exagérée, osait même lui parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages, et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui faire préférer M. de Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce dernier en gré, parce que, tout jacobin qu'il était, disait-elle, il osait faire entendre la vérité au premier consul, et, à ses yeux, faire entendre la vérité au premier consul, c'était lui conseiller la conservation de la République, sauf à augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant se rendre plus forts en pénétrant dans la famille du premier consul, s'y introduisaient en flattant chaque côté comme il aimait à être flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout, ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»
XXIII
Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire, les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden par Moreau, enfin le traité de Lunéville, remplissent le septième livre, tour à tour d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers paraît à sa place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-être Moreau avec une autorité militaire qui ne conviendrait qu'à Bonaparte lui-même, mais il lui décerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul.
La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes, mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il, méconnaissant le mouvement général des esprits et le besoin du temps, faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des travaux immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.»
La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un récit digne des annales de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique dénouant le noeud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des scènes d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le mérite de la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens littéraires d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le coup qui frappe Paul Ier au moment où il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui s'ourdissait entre les deux puissances.
XXIV
M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire. Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable. Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester, incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M. Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable grand homme qui pût lui être opposé en Europe.
M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays de liberté.
Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est, selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.
«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre (qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.
«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre. Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage. Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»
Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M. Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.
Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.
«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de sa destinée.
«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23 janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la terre!
«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos, sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la force, et la justice, qui l'honore.