Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 7
«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant, comme les autres armées de la République, les haillons de la misère, était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru, Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux, mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque, dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et étendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré la pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience, son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille hommes.»
On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République, car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un crime.
XVIII
Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime interprète. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne regrette plus rien.
Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne, ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.
Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais, pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.
Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple, que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.
L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille, complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par l'épée.
Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra toujours.
XIX
Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille de Marengo sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée sur l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.
Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes, l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.
De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait mission de les guider et de les sauver. Il était trop évident que Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son départ laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur le hasard.
Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée; mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise les belles pages suivantes:
«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme. On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là; avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné à retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il laissait la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais inexécutable. Mais se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, était une cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près de sa personne, même aux époques les plus brillantes de sa carrière!
«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au déchaînement contre le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut bientôt général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en France. D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour altérer l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.
«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement, et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était venu des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; au contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en chef. Après le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs; quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout, osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste. Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laissé l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.
«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les quitter.»
XX
La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement impérieux.
L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à travers le siècle avec la rapidité des événements.
«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.
«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une même destinée.»
Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.
XXI
L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour. Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement, excepté la philosophie des gouvernements.
Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le coup d'oeil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid, livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur; l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés, séparés en sectes par les serments ou les refus de serments constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées; les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être achevé.