Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 6

Chapter 63,691 wordsPublic domain

Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.

Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.

XI

L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée. M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la Directoire.

M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du coeur à cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le 18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous, j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens le sabre!

XII

Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui, mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18 brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.

Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle, la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire; supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M. Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.

Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a porté un coup d'épée.

XIII

M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page de son premier livre:

«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris, et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais, la liberté et la gloire de la France.»

La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France, sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang, devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures; nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du 18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une modération, et un maître au lieu d'une constitution.

XIV

L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expérimenté et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur, n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers, selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer avec personne. L'échafaud lui avait fait place.

Le second rôle est Sieyès.--M. Thiers, avec une partialité dont nous ne comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent nécessairement par la logique brutale des passions et des événements, qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le _lieu commun_ de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désoeuvré. Comment M. Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse, de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment, selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses chimères.

XV

L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et scolastique d'un de ces illuminés du _Contrat social_ qui croient pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux passions des peuples.

Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par qui elles sont gouvernées.

Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme. Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition.

Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le _décorum_ que la passion de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment, car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le bruit des armes: c'était l'ère des soldats.

XVI

Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une négociation avec les partis encore en armes. On clôt la liste des émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la Vendée s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par un esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où son héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au voeu du pays, affecte un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il n'était pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres conciliantes au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en attendant les réponses, il organise le système administratif que nous voyons encore aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de lui-même, de la destruction des provinces et de la division en départements, oeuvre de l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit aux Tuileries avec ses deux collègues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus prévoyant, refusa de s'y installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, d'aller nous loger aux Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. Bonaparte voudra bientôt y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!»

Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!... Maintenant il faut y rester.»

XVII

Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque un peu à son style, c'est l'historien des batailles.

L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre des victoires.

Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation de consul, supérieure à sa situation de général, profita merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.

«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie, réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers moyens comme il suit.

«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne, sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne, l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve, dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les armes...