Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 5

Chapter 53,839 wordsPublic domain

On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de la pensée ou de l'action.

La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers; quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption. On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle n'humilie personne en s'exaltant elle-même.

Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M. Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais rapprochés.

Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant, que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je jouisse à satiété de son entretien!

Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand esprit.

VII

Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR qu'il a inséré dans son douzième volume. On a dit qu'il avait écrit cet Avertissement _après coup_, dans l'intention mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y a pas d'oeuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. Thiers sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans de belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord l'Avertissement.

VIII

«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi dire.

«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je voyais se mouvoir sous mes yeux...

«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est une oeuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures. Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus discret, pénètre d'un oeil auquel rien n'échappe dans la profondeur des événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité, c'est l'intelligence.

«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit, voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences; devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son coeur au niveau du bon, du beau et du grand.

«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les événements qui nous ont touché et il pourra enfanter des chefs-d'oeuvre...

«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle, et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte reproduction...»

«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que faut-il? Les comprendre...

«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique, profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent; eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices, leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible, celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour à tour paisible ou précipité de la nature.

«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la transparence absolue.»

Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais nul ne lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule peut être juste. Il ajoute:

«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété! L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles coeurs les inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à fait sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des hommes!»

IX

Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en reconnaissions pas la justesse.

Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les autres.--Raisonnons cependant.

C'est là un système historique excellent pour l'_histoire technique_.

L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_, nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le juger dans la conscience.

L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui suffît à l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement à la grande histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais, dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir, il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est un historien.

Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens, parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme, et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa métallique et immorale limpidité d'intelligence.

Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous, n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire; mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M. Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a déjà choisi.

Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature, l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature, dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.

X

Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières, s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes; on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier.

Ce n'est plus là l'_histoire morale_ dont nous parlions tout à l'heure, c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités, encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie; l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de l'injustice patriotique et de la jactance nationale.

Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il doit se faire universel comme son sujet.