Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 4
Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte jusqu'au sarcasme et jusqu'à des voeux de mort contre le pontife représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double dogme devant la passion?
«9 mars 1804.
«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du _bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un _bonhomme_ dans une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»
Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!
Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte, permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut s'adresser à d'autres qu'à moi.»
Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon coeur la mort, etc., etc.»
De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la révolte de l'esprit ne soumet pas le coeur.
XV
Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée dans la famille; la démocratie lui soulève le coeur de mépris comme élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes; il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur, de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau. On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous, les défauts du grand écrivain.
Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images, souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation, Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot, entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.
XVI
Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand, dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.
Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même, de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés, et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs, et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.
Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations, l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques. Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont, que vous appeliez _un grain de sable auquel il était à jamais interdit de grandir par sa nature évidemment secondaire_, consume ses forces sans consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome, occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais, si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que dans ses désirs, _figure qui passe_, comme dit l'Écriture, mais qui passe, hélas! par les mêmes sentiers!
Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus aimable des explorateurs d'idées.
LAMARTINE.
XLIVe ENTRETIEN.
EXAMEN CRITIQUE
DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
PAR M. THIERS.
I
Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparaît le plus dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il raconte; c'est qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le récit de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame des siècles, acteurs nécessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre ou César; c'est que ce livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de liberté, de monarchie, de république, de législation, de politique, de diplomatie, de guerre, de nationalité ou de conquête, qui agitent l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est écrit par une des intelligences non complètes (il n'y en a point de complète devant l'énigme divine posée par la Providence, qui a seule le mot des événements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les plus précises, les plus studieuses, les plus universelles, et, disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnête, les plus correspondantes à la moyenne des intelligences, dont un écrivain ait jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque.
Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la conquête et de la fortune.
En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage sans ciel.
Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de littérature le texte, les développements, les discussions, les admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle l'histoire.
II
Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.
C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme, considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.
L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le soleil: la mémoire est l'oeil qui voit ce qui fut.
C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de l'histoire.
C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique, ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que dans l'histoire.
Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres écrites de l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.
On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons d'un historien.
III
Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?
Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques de tous les siècles.
Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.
Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des fantômes, mais des réalités.
Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités.
Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la majorité aux gouvernements.
Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des batailles.
Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune, de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire. C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu publique.
IV
Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la grandeur honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas ces questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités indispensables de l'écrivain.
Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.
V
Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la Révolution_, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses grands événements.
Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral, développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de son propre drame.
VI