Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 3

Chapter 33,658 wordsPublic domain

«Ô VILLE ÉTERNELLE, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthéon_. Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l'enthousiasme, et, si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais rien ne peut résister à la proscription générale. Le _Panthéon_ seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore _par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut_ conservé jusqu'au moment où, dans les premières années du septième siècle, un souverain pontife le consacra à _tous les saints_. Ah! sans doute il l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme, et le temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de l'idolâtrie, devait réunir _toutes_ les lumières de la foi. _Tous les saints_ à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le _Panthéon_ que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif, dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures meilleures_, des hommes divinisés. Les _dieux_ du christianisme sont les _saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.

«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler!

«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu'à sa suite. Le _dieu de l'iniquité_, Plutus, cède la place au plus grand des thaumaturges, à l'humble _François_, dont l'ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde. Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_, _Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout âge les bénissent!) reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la vindicative _Junon_. La _Vierge immaculée_, la plus excellente de toutes les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, _discernée entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle de l'univers_; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vénus pandémique_. Je vois le Christ entrer dans le _Panthéon_, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces _dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le _Panthéon_ par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait: _toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le _Panthéon_, comme il règne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_.

«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec nous, _plein d'amour et de vérité_.»

XI

Voilà tout ce livre _du Pape_, oeuvre très-savante, quoique très-décousue, inférieure aux _Soirées de Pétersbourg_, et qui cependant produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que par les légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un arsenal de science ecclésiastique.

Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations. Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.

XII

À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter son accent ému de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine gaieté.

«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance, qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image, justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi. Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement à toi, et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle, qui me semble être ma Constance...»

Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer sa fortune:

«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de Chambéry m'a serré le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes soeurs, il faut que tu aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus à ce sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»

Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:

«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: _La femme forte entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le fuseau_. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur: _La femme forte file, se cache, obéit et se tait_? Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée _les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand défaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'être homme_. Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»

Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.

«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien; jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes_, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni l'_Énéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Athalie_, ni _Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des _Principes_, ni le _Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Télémaque_. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnête homme et une honnête femme_. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes: on ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère décidé: je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus que nos chers Allobroges.»

«Le chef-d'oeuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de ces badinages de coeur et de plume avec ses chères filles, et ce volume n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas.

XIII

Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie, jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815 ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin. Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'_otium cum dignitate_, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin. Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses dernières années.

À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal résignée qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention.

Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille Constance, laissée derrière lui à Chambéry.

«Turin, septembre 1817.

«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la défiance, le découragement sont entrés dans mon coeur. Une voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais, elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je n'attends pas.»

Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.

Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie) revient à peu près à _vice-chancelier_, et me met à la tête de la magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne générale.»

Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir. Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier. Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la marche du monde.

Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»

Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis; il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps. Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire, au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.

XIV

Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?

Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi. Voilà évidemment l'oeuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause qu'il veut défendre. La partie théologique de l'oeuvre de M. de Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soirées_, dans le panégyrique de _l'Inquisition_, est entièrement le contre-pied de ce que nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie, il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de conscience, _une opinion différente de celle des prélats ou des grands officiers de l'État_.