Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 22
«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»--Veut-on m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de toi!»
La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de _Vacuna_, dans sa chère Sabine, en se promenant aux environs de sa métairie de _Vacuna_:
«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de l'offrande.
«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié que l'heureuse retraite que j'ai choisie?
«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents plus doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de la canicule et l'âpre morsure du _lion_, quand il reçoit perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il une où les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi? N'est-ce pas parce que l'oeil, du haut des terrasses, y embrasse un vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle revient vous envahir malgré vous!»
L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération des désirs:
Serviet æternum qui parvo nesciet uti;
_Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de peu._
Le petit billet suivant à son ami _Bullatius_, pour le détourner de longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes jaillissant en vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants que le cristal. Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de mosaïque, où chaque pierre est un éblouissement des yeux.
«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...
«Modère ton imagination; et _Rhodes_ et _Mitylène_ ne te seront pas plus nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.
«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant, reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à _Ulubria_.»
XIX
«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à _Iccius_. Si ton corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»
Une épître charmante à son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modèle à celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les boeufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.
«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères, et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère; l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier! c'est mon avis.»
XX
Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez dans ce salut poétique la belle description d'Horace à _Quinctius_.
«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius. A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chêne et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à l'heureux possesseur. On croirait être aux portes de la ville de Tarente. La source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un ruisseau dont l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et la pureté! Son onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs débiles. Voilà les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantées qui préservent votre ami des influences de l'automne.»
Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa vie à l'âge où la sagesse l'y confine.
Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:
«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite. Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable. Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'étais un homme de petite taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du soleil, prompt à m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon âge, vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargés de quatre ans, l'année où Lollius eut pour collègue au consulat Lépide.»
«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste, que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et mes portefeuilles!
«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels, la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers; mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes? Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins, les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même la poésie. Qu'y faire?»
XXI
Cette épître d'Horace est un poëme à propos de tout, mille fois supérieur aux épîtres de Boileau à Louis XIV ou aux épîtres de Voltaire à Frédéric. Elle rappellerait plutôt un chant de _Childe-Harold_ de lord Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se présente à son imagination, mais ne glanant que des roses et du rire là où Byron glane des cyprès et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est le caractère de cette épître, la plus belle de toutes les poésies qui portent ce nom. C'est ce décousu de la conversation en vers qui est le caractère et la grâce de ce genre de composition. Entre une épître d'Horace et une lettre de madame de Sévigné il n'y a de différence que de la prose aux vers.
XXII
Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers, se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à _Sans-Souci_, ce Tibur soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte des soupers d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale des convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette magnifique divagation d'Horace.
Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître intitulée le _Voyage à Brindes_, écrite à peu près dans le même temps, et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un _Téniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce même peuple de nos jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous transporte à _Albano_, à _Terracine_, à _Fondi_, dans les Abruzzes, et jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la cour d'Auguste.
Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace, de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée à Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.
Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où le vers s'amuse à ressembler à la prose.
XXIII
«Sortis de Rome, la grande _Aricia_ nous offre une halte mesquine (aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques, au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un poëte); de là nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché de Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs de Rome:
«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre; je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:--Aborde ici.--Tu entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est assez!--Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle étendu sur le dos.
«Les voyageurs, couchés dans la barque sur le canal des marais Pontins, croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à l'aube du jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième heure on débarque un moment près de la fontaine _Ferrione_, pour se laver le visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à _Anxur_ (aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.» (Ils sont jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.)
Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme accompli _ad unguem_, dit le poëte.
On arrive à _Fondi_ (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna. Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à _Formies_, chez Varron, cette belle _Terentia_, sa soeur, qui devint plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la mort quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius, Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà des marais de Minturnes.
Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte, avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été esclave, le second, favori suspect d'Octave.
Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes. On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_ dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace, devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante que la salubrité municipale?
«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»
L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les ruines de la maison de son père à _Venusia_. Là il se souvint de son heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était, malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon coeur.
XXIV
Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.
Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes confident du coeur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours, que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil, dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies, pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du sourire, c'est l'ami des heureux.
Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempérée n'a jamais senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément, ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_ qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de la vie; si votre coeur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si vous possédez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-même; enfin, si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément, vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire.
Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer; achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot; asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce n'est pas le mien.
LAMARTINE.
FIN DU TOME HUITIÈME.