Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 21
«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»
Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:
«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»
Rome ne pouvait se méconnaître dans _Ilion_ menacée des flammes. Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou de badiner pour ses amis.
XII
Lisons encore. Voici une invitation à Mécène pour le convier à venir boire, à l'humble table du poëte, un vin grossier de Sabine, cacheté par lui dans une amphore grecque le jour où Mécène, guéri d'une maladie dangereuse, avait été acclamé par le peuple en reparaissant au Cirque. Horace, avec le coeur d'un ami et avec le bon goût d'un homme de cour, rappelle ainsi à Mécène un honneur public dans une familiarité privée.
Voilà une anecdote de sa vie de laboureur à Ustica, dont il fait la commémoration à son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une déclaration de constance à celle qu'il aime: c'était alors Lalagé.
«Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'égarais sans armes hors de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forêts, distrait de tout autre souci que de célébrer dans mes vers ma chère Lalagé, un loup m'apparaît et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre pareil ne sortit des forêts de la belliqueuse Apulie ni des déserts arides d'Afrique où le royaume de Juba enfante des lions!»
Tout à coup, comme si tout ramenait sa pensée errante à celle qu'il aime:
«Placez-moi, s'écrie-t-il, dans ces contrées septentrionales où jamais l'haleine d'un été ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste printanier, où les frimas et les nuées pèsent éternellement sur les flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproché, où ne s'élève aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalagé au doux sourire, Lalagé au doux parler!»
D'autres odes de ce genre ne sont qu'une légère caresse en vers à quelque charmante enfant qui a attiré en passant ses regards; telle est ce sourire poétique à la jeune Chloé.
«Tu me fuis, Chloé, pareille au jeune faon qui cherche à travers les montagnes escarpées sa mère inquiète, et que le frémissement des feuilles et l'ombre de la forêt font bondir d'effroi: soit qu'un frisson du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lézards écartent le buisson, le coeur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je donc un tigre ou un lion de Gétulie qui te poursuit pour te broyer? Cesse enfin de suivre ainsi pas à pas ta mère, toi déjà mûre pour être aimée d'un époux.»
Ailleurs c'est une larme versée dans le sein de Virgile sur le sort d'un ami commun, _Quinctilius_. Chacun de ces vers est resté une épitaphe sur le tombeau des hommes de bien enlevés à l'amitié.
Plus loin ce sont des voeux modérés du poëte, adressés à ses dieux le jour où il leur consacre un autel. «Pour moi, dit-il après avoir parlé de toute l'opulence qu'il ne désire pas, les olives de mon verger, la chicorée, les mauves légères suffisent à mes repas, fils de Latone; mes voeux se bornent à jouir en paix du peu que je possède, à me bien porter, à conserver mon âme tout entière, à ne pas traîner une misérable vieillesse, et à jouer encore jusqu'à la mort avec la lyre!»
Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale à la Fortune en faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes. Rien ne surpasse, dans la poésie grecque, l'énergie descriptive de ces jeux de la Fortune qui joue avec les trônes, qui élève et abaisse à son caprice les heureux.
«Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se retirent en arrière de celui qu'elle a abandonné; et, quand les tonneaux sont vidés avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien décidés à ne pas s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Ô Fortune! reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre ses ennemis!»
Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voilà qui chante l'héroïque suicide de la reine d'Égypte, Cléopâtre, se réfugiant dans la mort, après sa flotte détruite, contre la vengeance des Romains.
«Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une épée nue, elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son palais en deuil, de manier sans pâlir de venimeux reptiles et d'en faire couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fière par la certitude d'une mort volontaire et délibérée, elle ravit à nos vaisseaux victorieux l'orgueil d'emmener une reine supérieure à sa destinée au char des triomphateurs à Rome!»
XIII
Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité et en flexibilité de poésie l'ode à Délius?
«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver inaccessible à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô Délius qui dois mourir!
«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar d'un falerne vieilli dans tes celliers!
«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement agitées sur sa pente.
«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le fuseau des trois soeurs (les Parques) le permettent encore.
«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais, cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de l'opulence, deviendront la proie d'un héritier.
«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chassés vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort est agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à entrer tous dans la barque de notre éternel exil!»
La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de Cléopâtre de son panier de fleurs?
XIV
La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers retracent la fuite insensible.
«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc., etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos prières et de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de la mort:
«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!»
Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans lesquelles il symbolise cette modération des voeux de l'homme, pour que ces voeux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les poëtes venus après lui.
Lisez:
«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament, etc.
«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre, ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de sommeils légers!... Le coeur satisfait d'un présent borné dédaigne de se troubler pour ce qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par le sourire de l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit domaine champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de mépriser le vulgaire envieux!»
Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du coeur contre la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs qui retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie de l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui n'espère rien de la multitude:
«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.»
Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de l'héroïsme civil. (Ode III du IIIe livre.)
«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.»
Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée; l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre. Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui les sentait avec un tel accent!
Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses badinages.
«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme la mienne. Où vas-tu t'égarer, muse folâtre? Ta voix atténuerait la grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi.
XV
Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il devint favori de la muse légère:
«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères, sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!»
Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa vie.
«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses, c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés, etc., etc.»
Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.
XVI
De cette ode politique il s'élève jusqu'au ciel dans une ode religieuse adressée aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impiété du siècle. Libre de moeurs et de philosophie, Horace était sincèrement crédule et pieux envers les divinités nationales de son temps et de son culte; il voulait jouir, mais non blasphémer. Cette ode est grave comme un grondement de la colère des dieux dans la poitrine du poëte.
Dans l'ode suivante, une des plus décemment amoureuses de toutes ses poésies légères, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Théocrite entre deux amants; c'est lui-même qu'il met en scène avec Lydie, car nul autre que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue.
HORACE.
«Tant que j'étais agréé de toi et qu'aucun autre jeune adorateur préféré n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le roi des rois (le roi des Perses)!
LYDIE.
«Tant que tu n'as pas brûlé pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cédé à Chloé dans ton coeur, Lydie, renommée par ton amour pour elle, a vécu plus heureuse et plus fière qu'_Ilia_, la mère du fondateur de la race romaine.
HORACE.
«Chloé me possède tout entier maintenant, elle qui sait si habilement mêler les doux accords de sa voix à ceux de la lyre, elle pour laquelle je n'hésiterais pas à mourir si les destins consentaient, à ce prix, à épargner la sienne.
LYDIE.
«Calaïs brûle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calaïs, fils d'Ornytus de Thurium, Calaïs pour qui je consentirais à mourir deux fois si les dieux à ce prix consentaient à épargner la vie de ce bel enfant.
HORACE.
«Quoi, cependant, si nos premières tendresses venaient à renaître, si elles ramenaient nos deux coeurs sous le même joug? si la blonde Chloé était écartée de ma mémoire et que ma porte se rouvrît pour cette Lydie que j'ai contristée par mon abandon?
LYDIE.
«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à vivre, avec toi je voudrais mourir.»
A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des coeurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que tous ceux qui ont aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une seule ode de ce genre, répandue à Rome dans sa première fleur, ait attiré sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les _Lydies_ et l'enthousiasme de tous les _Calaïs_ de Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouvé la note du dialogue d'Horace et de Lydie.
On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à l'esprit et au coeur, toutes les feuilles de ce _jardin des roses romaines_, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est _Hafiz_ en Perse, peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs; Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; le premier, original comme la nature; le second, académique comme la cour d'Auguste.
XVII
Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile, c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène, restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un ciel clément.
«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses boeufs qu'il a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux rameaux les jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes; tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec complaisance ses troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements; tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifiées avec soin; et, quand l'automne fécond commence à élever au-dessus des champs sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour lui de récolter ces poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô vous, dieu des jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne des héritages!
«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces sangliers dans les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles, il tend le filet à larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y abattre; il prend au lacet le lièvre peureux ou la grue voyageuse, proie enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans ces délassements les soucis importuns des passions?
«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris, qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres, que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer, ses boeufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»
Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer, ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur: son isolement l'en punissait.
XVIII
Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires: c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il s'évapore avec les moeurs, les vices, les ridicules des temps et des lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est le poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace est Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus, dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une morale prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers faciles, et des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le charme des confidences poétiques.
Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton coeur t'y porte, quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la première hirondelle.»
Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la délicatesse de Mécène, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques et pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une fortune disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que M. Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature versifié par La Fontaine; le voici: