Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 20
Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux, philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son charme; il est léger comme un coeur vide de fortes convictions; il joue autour des fibres les plus molles du coeur, il ne les brise jamais. Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir combattu avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait gaiement avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût frais.
III
Ce n'est donc pas du sérieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de l'agrément; il n'est sérieux que quand il s'agit de son bonheur, il n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans la médiocrité et dans l'amitié. C'est donc un poëte _semi-sérieux_, comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas à autre chose, vous seriez trompés; aussi ne l'ouvrez qu'à un certain âge et dans les heures oisives où votre âme, libre de grandes passions et vide de hauts enthousiasmes, cherche à se bercer elle-même sur les vagues apaisées de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie: c'est le poëte de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais il enchantera une de vos oisivetés. Je le conseille aux hommes rassasiés du monde qui ont passé les deux premiers tiers de leur existence. Plus tôt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle indifférence ne sied pas à la jeunesse.
IV
Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel des hommes de plaisir et des hommes de goût, _semel decipiendum_. Il va sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de l'âme.
V
Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de l'armée de Brutus à Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir de son temps, femmes dont les _Olympia_ dans la Rome papale et les Ninon de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute l'équivoque existence.
Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles découragées de Brutus mourant: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Il professe la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est réelle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en Orient: «_Vanité des vanités!_ excepté de vivre avec ce qu'on aime à l'ombre de son figuier.»
Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire et de poésie raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'oeuvre qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes, ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son coeur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de Louis XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare, où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du _Temple_, parce qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les _prieurs_ de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle, de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était le _Temple_ à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour léger, la plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, la table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y avait plus de talent dans cette société du _Temple_ de Rome, plus de débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les moeurs et dans les plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne croit; le monde tourne, mais ne change pas.
VI
C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au commencement de l'imprimerie, aient divisé ses oeuvres par genres, odes, épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure, l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une édition _elzévirienne_ avec des paysages gravés dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages à la loupe font revivre _Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites où sont nés ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là.
Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot; ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'oeil et de l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres grecs les préceptes de son épître _aux Pisons_, chacun de ces tableaux est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour _illustrateurs_!
VII
La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers, c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.
Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur, avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde; Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion: _Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du coeur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes, Horace était un musicien accompli des mots.
«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course; que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!»
On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et brisé en deux parts, parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à Horace de son ami. Mais tout à coup, le coeur de l'ami satisfait, le poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux périls qui le font trembler pour son ami.
«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du coeur, qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres de l'_Acrocéraunie_ (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?»
La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi, à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était, réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec les forces de la nature supérieure à l'humanité.
«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre. Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels; notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»
Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir, attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers. C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau désordre_ de l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui voit tout, abrége tout!
VIII
Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de ses amis, _Sextius_, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis:
«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer; les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses choeurs de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques; elles frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadencé, tandis que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des Cyclopes.
«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.»
Puis, tout à coup, passant sans transition de ces images de toutes les choses renaissantes qui convient les sens à jouir à la pensée de la mort qui commande aux vivants de se hâter de vivre:
«La pâle Mort, s'écrie-t-il dans un vers d'un accent aussi funèbre qu'inattendu, la pâle Mort secoue d'un pied indifférent la porte de la cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; là, heureux Sextius, la brièveté de la vie nous interdit de concevoir les longues espérances. Déjà pèse sur toi la sombre nuit des Mânes et s'avance sur tes pas l'ombre des vides demeures de Pluton, où, une fois entré, tu ne pourras plus tirer au sort la royauté des festins, ni admirer les grâces de ce tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse romaine envie, et qui, bientôt, fera palpiter le coeur ému des jeunes vierges.»
Et l'ode est finie, comme elle est commencée, par une image de félicités, entre lesquelles une sombre image de la brièveté de la vie, comme un cyprès noir entre deux arbustes verts et roses couverts de la blanche neige des fleurs du myrte ou des pâles roses des premiers églantiers fleuris.
IX
De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome, mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon. Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.
Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de _Leuconoé_, une des femmes de sa société légère, qui devait aller consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes Romaines.
«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le moins possible au jour qui doit lui succéder!»
X
Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use les images comme il use tout.
À LA RÉPUBLIQUE.
«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât chancelant rompu par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes antennes? Privé des câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister à l'assaut redoublé des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant de tempêtes; plus de dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui pèsent sur toi! Bien que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hâte-toi de réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le jouet des vents! Ô toi (patrie)! si récemment encore le souci et la douleur de mon âme! toi maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te gardent des écueils écumants des Cyclades!»
Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents du coeur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république, mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en demandait le salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la clémence d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen.
XI
On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui gémissent en chantant.
«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers, sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.
«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de Priam!»
Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et de pitié d'un champ de bataille.
«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?