Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 2
Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple de Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques, dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité, qu'Hésiode appelait _grands et illustres_, neuf siècles avant Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que _Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du jour_. Je vous avoue même qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vérifier ce texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel), appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. Où avait-il pris cette singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées sur ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant lui-même, de manière que chaque fille eut son _Chrîschna_. Ajoutez que le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées, précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les espèces; que cette nation, dis-je, était _nécessairement_ tout aussi éminente dans les autres arts, et savait même _nécessairement_ une foule de choses que nous ne savons pas.»
Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement et aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.
V
L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme. Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu publique du dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul écrivain ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète; malheureusement il s'enfonce avec la même force et avec le même goût de l'excès dans l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples: écoutez le sublime du vrai mêlé à l'excès du faux.
«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur, j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit pas le véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est chaste dans les transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel... Le fléau est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMÉES.
«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.
«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres _in mutua funera_. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes _meurent_, et combien sont _tuées_! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à l'agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer; lui enfin à qui il a été déclaré qu'_on redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qu'il aura versé injustement_? C'est la guerre qui accomplira le _décret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La _terre_ n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à coup d'une fureur _divine_ étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair humaine n'entendra jamais là: _Nous ne voulons plus vous servir_. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, _il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a fait la mort_.
«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort.
«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse sans mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles viendront l'offrir, et bientôt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.»
Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire:
LA GUERRE EST DONC DIVINE, PUISQUE C'EST UNE LOI DU MONDE.
À ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car ces monstruosités sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce dialogue qui révèle un philosophe évangélique. M. de Maistre semble n'avoir lu que la Bible: c'était un prophète de la loi de sang. La loi de grâce lui aurait appris, comme la philosophie véritable, que la guerre était, non pas nécessaire et divine, comme il le dit, mais vertueuse et obligatoire quand la perversité humaine fait à l'homme constitué en nation un devoir de défendre sa vie, sa famille, sa nation contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseigné que la guerre est si peu divine que le plus divin progrès de l'humanité est de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela devient jamais possible) chez les hommes.
VI
Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle, et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui osent penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire.
«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il appartient aux prélats, AUX GRANDS OFFICIERS DE L'ÉTAT, d'être les dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre? Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un _dogme national_ au peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!.... Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc.
Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler autrement que lui, philosophe!
Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein d'un empire et d'un culte _grecs_, où le prélat et le souverain auraient eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des consciences, le devoir de le supplicier lui-même _comme voleur domestique_, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie, c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs d'opinions!
VII
Un peu plus loin, dans son _Essai sur les Sacrifices_, il pousse sa logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez encore:
«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: ces sacrifices atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils point _bons_ ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?»
Enfin, lisez l'étrange apothéose du _bourreau_. Jamais la magnificence du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe de Shakspeare sur un échafaud.
VIII
«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet, se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable, qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? Ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement, il naît comme nous; mais c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un _fiat_ de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une place publique, couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale; il lève le bras: alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache, il la porte sur une roue; les membres fracassés s'enlacent dans les rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a point.
«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du châtiment. Il a jeté notre terre sur ces deux pôles; _car Jéhovah est le maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde_.»
IX
Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes, incommensurables d'étendue sur les législations, sur les dogmes, sur les mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en matière grave; un grand génie doublé d'un sophiste, un _Diderot_ déclamateur dans un philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent, quelquefois un Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son apparition; on en jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle. Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y trouvons plus de talent que de philosophie réelle; la pensée y est plus hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide. C'est une magnifique curiosité plutôt qu'un monument durable de l'esprit humain. L'exagération y fausse tout, jusqu'à la vérité, qui est la modération de l'esprit.
X
Quelque temps après les _Soirées de Pétersbourg_ parut le livre _du Pape_. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considérations sur la France_, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier livre.
Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il établit nettement la base d'une théocratie. «_Je suis parce que je suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous les souverains agissent comme infaillibles.» Ce dogme, qui supprime à la fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, l'auteur marche en liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel.
«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles (grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes). Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain, dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père de l'Église.
Les bienfaits de la papauté en matière de moeurs, de civilisation et de propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second volume. Il justifie cette maxime de César: _Le genre humain est fait pour quelques hommes_, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable _Te Deum_ d'un autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien: