Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 19
Tout portait l'âme d'Horace, en ce temps-là, à la sérénité, à l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allécher Rome à la monarchie paternelle. Horace, maintenant rallié, célébrait quelquefois ses exploits en vers pindariques; il passait de l'élégie à l'ode comme le musicien consommé d'une corde à l'autre sur le même instrument. Il avait entièrement oublié Brutus, Caton, Cicéron: la liberté orageuse ne valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurât; d'ailleurs les hommes pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait que de son plaisir et de sa santé. Le médecin d'Auguste l'envoyait tantôt passer l'été aux bains froids de la Sabine, tantôt aux bains chauds de la Campanie; on voit par ses épîtres que l'_hydrothérapie_ était inventée à Rome comme à Paris dès ce temps-là. Il fit aussi quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son enfance et le tombeau de son père. Il revient avec délices dans plusieurs de ses compositions sur ces flots de _Tarente_ et sur cette fontaine de _Blandusie_ qui avaient pour lui la saveur des premiers souvenirs.
XXIII
La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace. Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste; après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici, écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table _frugalement royale_; il nous aidera à écrire nos lettres.»
Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de musique.»
Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.
Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous, lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié, mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier comme vous.»
Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de ses oeuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir appelé par badinage un _petit homme_, un _délicat_, un _débauché_ de paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume, et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»
Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste, il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes et lui.
Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes. Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon ami?»
Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses pénates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de l'_Homme_, également, mais très-inférieurement versifiée par La Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:
Serviet æternum qui parvo nesciet uti;
_Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._
Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.
«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de cornouilles; le chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté dans la verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que l'Hèbre qui baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire à l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége votre ami contre les influences malignes de septembre.»
Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour fuir les fièvres de la campagne romaine.
XXIV
C'est là qu'Horace se prêta aux désirs de ses amis lettrés, les Pisons, en écrivant ces épîtres, plus didactiques qu'agréables, qu'on a appelées son _Art poétique_.
C'est un cours de littérature abrégé et résumé en vers froids, secs, d'une admirable concision, mais d'une pénible lecture. La grâce et la mollesse, caractère des écrits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place dans un sujet didactique; les préceptes dénués de descriptions et d'épisodes n'appartiennent pas à la poésie, mais à la pédagogie. Boileau, quoique copiste d'Horace, a traité le même sujet dans son _Art poétique_ avec une grande supériorité sur le poëte romain, bien que Boileau fût infiniment moins poëte que l'ami de Mécène; mais Horace ne prétendait qu'à faire une ébauche, Boileau faisait un poëme. En ce genre les _Géorgiques_ de Virgile sont le chef-d'oeuvre immortel des anciens et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de sentiment que les leçons de rhétorique et de prosodie données en vers boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue et né parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde, composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son âme, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supériorité didactique ne vient pas seulement du poëte, elle vient du sujet.
XXV
Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin de son bonheur se révélait par la mort de _Drusus_, à qui il destinait le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir absolu.
Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres.
_Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!_ écrit-il dans son testament.
Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le 27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement concentré tout son coeur dans son attachement à Mécène et à Auguste. Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que puissant.
Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son coeur, suivit à pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du tombeau de Mécène.
Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les autres. Son véritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grâce involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas; il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la facilité de la force.
XXVI
Une immense renommée, renommée à la fois littéraire, aristocratique et populaire, s'attacha à la mémoire de ce poëte de la cour, du plaisir et de la solitude, après sa mort. On fit des pèlerinages d'amitié et de poésie aux lieux que son séjour avait pour ainsi dire consacrés. L'historien romain Suétone raconte que, de son temps, c'est-à-dire sous l'empereur Trajan, on montrait encore avec vénération, près du petit bois de chênes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance qu'Horace avait habitée. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chère fontaine de _Blandusie_, près de la petite villa napolitaine de Venouse, le lieu de sa naissance, aujourd'hui _Palazzo_, restèrent éternellement l'objet du même pèlerinage et du même culte de la mémoire. L'homme illustre, surtout l'homme aimé, laisse comme le cygne une plume de ses ailes et une harmonie de son chant suprême aux lieux où il s'est abattu. On se plaît à retrouver son âme dans leurs sites favoris; l'âme doucement philosophique d'Horace est à _Ustica_, ce recueillement de sa vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'âme voluptueuse et poétique d'Horace est à _Tibur_, ce délassement passager de la cour et des plaisirs de Rome, à l'ombre de la villa de Mécène, qui la couvrait de son amitié: l'amitié, en effet, fut sa véritable muse; c'est par excellence le poëte de l'amitié, parce que l'amitié est une passion douce et tempérée qui échauffe l'âme sans la consumer comme l'amour. Soigneux de sa santé morale après quelques débauches de jeunesse, il s'était mis au régime des sentiments qui n'ont point de lie. Il était sobre dans ses passions comme à sa table; glisser sur la vie sans trop appuyer était sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-Évremond. Le mot qui résume le mieux le nom d'Horace est _amabilité_; il n'est pas grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionné, il n'est pas sérieux, il est même rarement tendre, mais il est aimable; et la postérité, qui le récompense à bon droit de lui plaire, l'admettra à jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie.
C'est ce caractère d'homme aimable, de charmant convive et d'hôte de bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos bibliothèques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes d'un certain âge l'adorent. Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, adressa à l'ombre d'Horace une de ses plus juvéniles épîtres; il ne manqua à ces vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui mouillaient de leur écume les tablettes du poëte latin quand il écrivait d'une main si légère ses propres épîtres badines à Mécène. Écoutez Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.
XXVII
«Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, À toi qui respiras la mollesse et la grâce, Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours, Chantas les doux loisirs, les vins et les amours, Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable. Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi, Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi; Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime, Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime. Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin; Pour voler son tuteur il lui perça le sein; Il trahit Cicéron, père de la patrie; Amant incestueux de sa fille Julie, De son rival Ovide il proscrivit les vers Et fit transir sa muse au milieu des déserts. Je sais que prudemment le politique Octave Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave; Frédéric exigeait des soins moins complaisants. Nous soupions avec lui sans avilir l'encens; De son goût délicat la finesse agréable Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table. Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots Contre les préjugés, les fripons et les sots. Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique; Le plaisir s'envola: je partis avec lui! Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui De ce repos trompeur est l'insipide frère. Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire; Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur. Tibur valait pour toi la cour de l'empereur; Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture, Surpassa les jardins vantés par Épicure. Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés, Sur cent vallons fleuris doucement promenés, De la mer de Genève admirent l'étendue, Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue, D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux. Là quatre États divers arrêtent ma pensée: Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée, L'indigent Savoyard, utile en ses travaux, Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts, Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre! Je suis libre en secret dans mon obscurité. Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté. Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge; J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins; Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins À suivre les leçons de ta philosophie, À mépriser la mort en savourant la vie, À lire tes écrits pleins de grâce et de sens, Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
«Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence, À jouir sagement d'une honnête opulence, À vivre avec soi-même, à servir ses amis, À se moquer un peu de ses sots ennemis, À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée. En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes: Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes; La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux, Enfants demi-polis des Normands et des Goths; Elle flatte l'oreille, et souvent la césure Plaît je ne sais comment en rompant la mesure; Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé; Corneille, Despréaux et Racine ont rimé; Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»
Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur. Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre prémédité d'un époux pour affranchir ses moeurs dépravées et pour régner à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au mépris des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, Octave, devenu Auguste, avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et d'ambition, sinon de crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, consentit non à l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-être, mais nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace pour le maître du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indépendance et son toit de paysan aisé dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, à cet égard, il faut en convenir, fut aussi désintéressé dans ses cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par les produits de son talent, par les souscriptions à _la Henriade_ en Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères _Paris_; puis il se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais dans son opulence rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. Voltaire, dans ses dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace; mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de _Tibur_, il ne fut jamais aussi gracieux ni aussi aimable.
L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être aimé; ce don se révèle dans les oeuvres d'un écrivain comme dans son caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des oeuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes fragiles, précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité humaine. Ce sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui plie. D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur pardonner ce qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à lire et à aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant très-vicieux qu'on appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle jeunesse dans Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La Fontaine; seulement j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un que l'éternelle enfance de l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité en vieillissant: il vécut voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il avait vécu.
Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses oeuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.
XLVIIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE LATINE.
HORACE.
(2e PARTIE.)
I
Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite; il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de ses amours, de ses amitiés, de ses pensées, de ses rêveries. C'est un Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que Montaigne.
Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouvées après lui dans sa maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre de son buisson de lauriers à _Ustica_, au pied de ses oliviers à Tibur, au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou trois strophes négligées, mais accomplies, son impression du moment, sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les images qui ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit et tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.
Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine. Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de Romulus n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de la Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de l'_Hymète_; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses premiers vers: il y était nouveau.
II