Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 18

Chapter 183,901 wordsPublic domain

Il s'attacha successivement et tour à tour à cette classe équivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de nos jours. L'Inde, la Grèce et Rome leur reconnaissaient un rang social, inférieur aux femmes chastes légitimement mariées et mères de famille (matrones), mais supérieur aux femmes de débauche perdues dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryné, Laïs, à Athènes, étaient en général de jeunes esclaves grecques ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrême beauté. On leur donnait une éducation beaucoup plus soignée qu'aux femmes libres; les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la déclamation, la danse, la poésie, étaient des moyens de séduction; elles étaient les seules lettrées de leur sexe; elles recevaient seules librement les hommes de tout âge dans leurs cercles; elles y charmaient même les sages comme Périclès, Socrate, Caton, par l'agrément de leur conversation; elles rappelaient complétement, aux moeurs près, ce qu'on a appelé de nos jours, à Londres et à Paris, les femmes de lettres, les maîtresses de maison, centre de réunions élégantes dans les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantôt d'intérêt, tantôt d'amour, à des hommes de toute condition et de tout âge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beauté. Ces liaisons étaient tolérées; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans l'âge mûr on les condamnait; c'était un scandale, mais non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mères de famille la vertu de la chasteté, cette dignité de la femme.

Telles furent les jeunes étrangères dans la société desquelles Horace chercha à vingt-cinq ans la liberté, la célébrité, l'amour, seuls devoirs et seules vertus d'Épicure. Ses odes sont pleines de leurs noms; ses passions ou ses dégoûts, légers comme lui, leur donnaient tour à tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherché par elles pour sa jeunesse, récompensé pour son talent, redouté pour ses épigrammes, il était le modèle et l'envie des jeunes débauchés de Rome, une espèce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, à l'époque où Voltaire, étourdi, satiriste et libertin, vivait dans la société des Vendôme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbés Courtin, ces épicuriens du _Temple_ à Paris.

C'est l'époque où il aima d'un amour plus sérieux la belle Syrienne _Néère_, à peine arrivée à Rome et encore naïve comme l'innocence, jetée au milieu des embûches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a adressées, et que nous retrouverons tout à l'heure, respirent cette sorte de respect que l'innocence imprime même au vice amoureux. C'est cette même _Néère_ qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres et plus mélancoliques du poëte Tibulle. Le grand historien Salluste, célèbre à la même époque par ses débauches, par ses richesses et par les magnifiques jardins qu'il avait plantés pour le peuple sur une des collines de Rome, inspira à Horace une satire acerbe. Salluste était un historien admirable, mais un homme justement méprisé. Horace n'était que l'exécuteur du mépris public. Odes, épîtres, satires, épodes, toute sa poésie dans ses premières années n'est que le calendrier anecdotique des amours et des scandales célèbres de Rome. Mais l'esprit et la grâce du poëte donnaient l'immortalité à ces aventures du jour.

XV

Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.

Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque, éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé, un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié, l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle de César; il se laissait allécher involontairement par tant d'attraits d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard l'en rapprocha tout à coup.

Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste. Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits. Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer. Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf, sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais été, comme Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de Cassius; il n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se rapprocher du vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre en familier de cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se soit jamais mêlé à la politique de son temps; il n'était pas soldat, il n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il était timide comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition que d'imiter Théocrite et Homère, le premier dans ses _Églogues_, le second dans son _Iliade_. Les délicatesses qui retenaient son ami Horace loin des puissants du jour lui échappaient. Il parlait sans cesse à Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait rejoindre ses deux amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions d'un ennemi politique, mais qui était las de son opposition sans espérance, finit par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de ses satires comment le rapprochement eut lieu.

«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire, dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne l'obtient pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à ceux qui en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non. Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour Virgile, l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai timidement quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage. Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de parcourir mes domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mécène, ce que j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes brièvement. Je me retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et vous me déclarez qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à celui qui sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté de son coeur, et non par l'éclat de sa naissance.»

De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. Mécène présenta Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus qu'il n'avait goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme de bonne compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste, Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent du triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était un ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition, n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise santé et la réserve de ses moeurs à l'égard des courtisanes (quoique moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché des femmes de cette cour.

XVI

Ce fut à cette époque qu'Horace, qui voulait conserver sa liberté tout en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le secours de Mécène, une de ces charges de finances appelée la charge de _scribe du trésor_. Cette charge paraît avoir été tout à fait semblable à celle d'agent de change de nos jours; on y négociait les effets, sur lesquels on prélevait un certain courtage; on n'y était assujetti du reste à aucun travail assidu et à aucune résidence obligée, _sinécure_ romaine merveilleusement appropriée à un paresseux indépendant qui voulait vivre dans l'aisance. Mécène lui fit présent vers le même temps d'une petite villa à Tibur, voisine de sa magnifique villa des Cascatelles; il avait ainsi à toute heure son ami à sa portée; de la terrasse de Mécène à Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du souper ou de la conversation; la maison du poëte et le palais du ministre n'étaient séparés que par le ravin sonore où bondit encore l'Anio.

XVII

À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous Auguste à Rome, sous les Médicis à Florence, sous Louis XIV en France, sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une vertu, mais ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de l'éloquence et très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part des dons de l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours.

XVIII

Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente, Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède, Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.

Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le pays dans lequel ce domaine était situé.

Quand on est à _Tibur_, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.

Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le dôme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le père ou le berger de tout ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi _Lucrétile_. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des torrents.

C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste hameau; Horace était voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la petite rivière _Digentia_ arrosait ce sauvage canton.

La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes couronnées de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie. Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hélas! aujourd'hui en deuil!

XIX

Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes, femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les pèlerins d'Horace, aussi nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa maison de maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent encore sous le sol; on y lit encore les noms de _Tiberius_ et de _Claudius_, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux. On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de celui que décrit Horace lui-même.

Voilà la rivière _Digentia_, aujourd'hui _Licenza_; elle sort d'une source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace dans le moyen âge, maintenant _Fonte bella_. Voilà le bouquet de chênes verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents du nord; voilà les boeufs et les moutons paissant, sur les flancs du coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les oliviers, les vignes rampantes produisant la même huile parfumée et le même vin un peu âpre; voilà la bourgade de _Mandela_ au fond de la vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna écroulé, mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin la mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834. Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge. La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux _Anio_, sous les arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms; deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux.

XX

C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur, en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques. On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.

Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, comme moi, d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours qu'elle faisait fréquemment à _Ustica_ près de lui qu'Horace, ivre de liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin, son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du gazouillement de ses eaux.

«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un domaine rustique d'une étendue aussi bornée que mes désirs, une source d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit bocage. La bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils soient bénis! Je ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô dieux! les dons que vous m'avez faits.»

Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:

«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même table à mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me réjouit moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, l'entretien se ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en médire, ni sur les propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, etc...» Puis le poëte, pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin _Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires; Cervius, à propos des richesses de leur autre voisin, un certain _Abellius_, le propriétaire du plus vaste domaine de la vallée d'Ustica, récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la fable du Rat de ville et du Rat des champs.

Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette distance est confessée par le superstitieux admirateur de La Fontaine lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste à côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve la même déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en les pesant dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même table de marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pèse et sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.

XXI

Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête, un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'après sa mort qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser un souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis à Rome.

Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de l'esprit et le chatouillement du coeur, se retrouvait dans presque toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes à la campagne:

«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige; les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de la grondeuse vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques où l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des mystérieux entretiens; épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile où la jeune fille s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une feinte lutte, son bracelet ou son anneau.»

XXII