Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 17
La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la _médiocrité dorée_. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez; d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence des moeurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les moeurs dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur prolongée de son âme.
Un certain Flavius, maître d'école à _Venouse_, fut le premier maître d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les lettres et dans la philosophie.
Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le coeur d'un fils digne d'avoir un tel père.
«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi, et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant, sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites, mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas, rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis, c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et tableau suspendus au bras gauche, payant à _huit ides_ chaque année le modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y reçusse l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À mes habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût cru qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public, ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la nature nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre naissance, et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre de se choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des faisceaux et dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux de tous pour un insensé, je resterais satisfait des parents que m'avaient accordés la bonté des dieux.»
V
Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement de Rome.
C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit, pour achever ses études, en Grèce.
Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie, d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie. Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats au niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son propre esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.
Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune _Bibulus_ et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompée et par conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une lettre du fils de Cicéron à un nommé _Tiron_, affranchi de son père, nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes. Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.
«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur de ses entretiens. Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits, car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. Il vient fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la sévérité philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père, qui a voulu que je cessasse de le voir.»
On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse, redouté des parents. Le fils de Cicéron, à son école, était devenu un ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son nom.
VI
Épicure, Platon, Zénon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse; les épicuriens étaient les matérialistes du temps, les stoïciens étaient les spiritualistes, les platoniciens étaient les illuminés, les académiciens étaient les sceptiques. Horace, à cette époque, penchait par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stoïciens; les derniers républicains étaient stoïciens; c'est par vertu qu'ils voulaient mourir pour conserver l'ancienne liberté romaine, mère des vertus. Brutus, qu'on se peint comme un féroce et fanatique meurtrier, n'était que le plus aristocrate, le plus élégant et le plus lettré des stoïciens aristocrates. Caton était le chef de cette école à Rome; les ennemis et les assassins de César n'étaient que des philosophes qui avaient changé le livre contre le poignard; Horace brûlait alors de républicanisme par amour pour l'idéal antique des honnêtes gens.
Aussi, dès qu'il eut terminé ses études à Athènes et qu'il y eut appris par les lettres de Cicéron à son fils le meurtre de César et la renaissance de la liberté, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette renaissance de la république, et il s'attacha corps et âme à la cause de Brutus. La jeunesse studieuse d'Athènes, à la lecture de ces lettres de Cicéron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius les héros du siècle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaça à côté des statues des libérateurs d'Athènes, Harmodius et Aristogiton.
VII
Quelques jours après, Brutus, éloigné de Rome par un exil déguisé sous un gouvernement de Macédoine, passa par Athènes; il fut reçu comme un vengeur divin de la liberté romaine; il y connut Horace dans la société des jeunes Bibulus, Cicéron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils d'affranchi déjà célèbre par son talent poétique, il l'enflamma aisément pour sa cause, qui était aux yeux d'Horace la cause même de la gloire, du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoïque.
Brutus emmena avec lui le jeune poëte en Macédoine avec les fils de Caton, de Cicéron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens formèrent autour de Brutus la légion sacrée des derniers Romains. Brutus en fit les capitaines de l'armée qu'il formait alors pour résister aux partisans de César. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet âge; il se distingua dans les premières campagnes de Brutus et de Cassius contre les villes de Macédoine qui regrettaient le joug de César.
VIII
Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'était un grade éminent dans l'armée romaine, équivalant au grade de colonel ou de général de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au commandement d'une légion, corps de six mille hommes de toutes armes. Horace commanda, en effet, une légion sous les ordres de Cassius, et il la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux général aussi consommé que Cassius ait élevé un lâche à un tel commandement dans son armée; la lâcheté, dont se vante plus tard Horace dans ses vers railleurs contre lui-même, n'était donc en réalité qu'une plaisanterie ou une flatterie à Auguste; il voulait persuader par là à ce prince, neveu de César, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui étaient indignes de porter une épée et un bouclier. Il l'honorait par adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractère à sa fortune. La vérité c'est qu'il avait héroïquement commandé et combattu contre César, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La fortune avait décidé, il était devenu épicurien, il ne voulait pas se roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prétendue fuite et sur son bouclier jeté à la bataille de Philippes sont une turpitude, mais ne sont pas une lâcheté.
IX
Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps. Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation organique.»
Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son tempérament, et peut-être de ses moeurs, chargèrent d'un peu d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent, mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle. César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri comme le visage d'Horace.
X
Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave, héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la vengeance du ciel et de la terre.
Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine. J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée, l'Horace divin.
La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.
Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_
Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son sophisme jusqu'au sang.
XI
Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son poëte et son ami, après avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas à vouloir pour lui seul une liberté chimérique et une féroce vertu. Les Romains pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mêmes. Pendant que Brutus se plongeait son épée dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi que son bouclier, pour s'éloigner plus légèrement du champ de carnage; le poëte _Alcée_, son modèle, en avait fait autant dans une circonstance semblable. L'espérance est aussi une poésie comme le désespoir. Horace était jeune; il tournait depuis quelque temps à la philosophie facile et accommodante d'Épicure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son père chéri vivait encore, et que la pensée de consoler ce tendre auteur de ses jours lui parut un devoir plus sacré et plus vertueux que celui de mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans cette occasion, il ne fut point lâche; il n'imita pas ses camarades et ses amis qui firent défection à la république en passant au service d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompée en Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son père à Athènes ou à Venouse. L'amnistie générale proclamée par Octave et Antoine le couvrit contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renonça aux armes et rentra dans la vie privée, dédaigneux de gloire, affamé de plaisir, d'amour et de poésie. Voilà la vérité toujours indulgente.
XII
Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages, dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs, qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un centurion d'Octave.
Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le site et la paix.
Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs, à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les licences des yeux et du coeur; ses malignités de plume dans ses premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris, achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne, Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la poésie de jeunesse, de table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps, c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit pas.
XIII
Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps et de lui-même dans un suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la publier en ce temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de la république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.
«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un seul salut reste aux hommes de coeur, pareils aux Phocéens abandonnant leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir, s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de coeur, laissons aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate patrie.
On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en 1816, appelaient leurs _soldats laboureurs_ par toutes les images de la fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers républicains de Rome.
XIV
Ce fut son chant du cygne pour la république. Il se crut quitte envers elle après l'avoir défendue en Macédoine et regrettée dans ses vers à Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'était pas à lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication générale de Rome, et ne pensa plus qu'à vivre pour lui-même, d'amitié, de poésie, de solitude, de bonne chère et d'amour. Malgré l'exemple de son père, il ne songea pas à se donner une épouse honnête et des enfants. Ce sont les chaînes douces de la vie; il ne voulut pas même porter le poids d'une tendresse sérieuse ou d'une famille à élever. Un mâle égoïsme fut sa seule loi.