Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 16
Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un intérêt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet intérêt lui-même on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens politique ou moral est-il né en vous? Sentez-vous cette édification consciencieuse, cet équilibre intérieur, cette justice satisfaite du bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'âme comme la conclusion historique de tant d'événements et de tant de beaux récits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanité? Goûtez-vous plus la liberté compatible avec l'ordre des sociétés humaines? Avez-vous plus de pitié pour les vaincus? plus de haine contre les oppresseurs? plus de mépris pour les manoeuvres de la fausse diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? Détestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui auront lu cette histoire seront-ils plus disposés à défendre leurs institutions légitimes contre les usurpations du génie armé ou contre les séductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre âme et dans l'âme des générations à venir?
Hélas! non. Il y aura bien un certain petit blâme de l'excès, un certain petit refrain de prudence recommandé au génie qui s'emporte, à la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modération! Or qu'est-ce que la modération dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mérite le nom de juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne soit pas sans honnêteté, mais honnêteté bourgeoise et timide qui semble craindre d'aborder corps à corps une si grande ombre!
XXVII
Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_ quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.
Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti, dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.
Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intérêts généraux de la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à prévaloir contre la communauté_; en d'autres termes, le _gouvernement, c'est tous; les factions, c'est l'individualité_. Nous sommes, comme M. Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens, mais de la vertu publique.
L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.
Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort, dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie, un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le soldat.
Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?
Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les manifester à un degré si éminent dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que, quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.
XXVIII
Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18 brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains? C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_. N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée et concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, que les proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences avait été rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens, les armées, les finances, le mérite?
Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche encore incomplète de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement, entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que ces gouvernements eussent anéanti sous les pieds des soldats tous les fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils eussent ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au coeur de Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en histoire que la nécessité et que le bienfait du coup d'État du général Bonaparte au 18 brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il innocent? Nul dans sa conscience n'osera l'innocenter que par son succès; mais le succès n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M. Thiers ne le dit pas.
Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie, Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs, marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère Joseph et avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil d'État; les conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et élucidées par M. Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit à chaque publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf antique et romain. Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait inventé la haute ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le gouvernement. Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la constitution des sociétés civiles; jamais le néant des systèmes et l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne s'étaient incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul commande; il n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la monarchie à lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que de commander.
Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par sa vertu spécifique au sommet de ses semblables, ne fût un titre de supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué lui-même à un haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain souvent si juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier cette capacité de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son héros; il fait du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang de vertu, quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui reconnaître le droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine.
Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple; c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer au bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.
C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide, car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit, après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetissé l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.
Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore temps de donner une moralité à son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini.
LAMARTINE.
NOTA. Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a placé les considérations sur la campagne d'Égypte après Marengo au lieu de les placer après Campo-Formio, anachronisme qui sera corrigé par une rectification de la pagination dans le prochain Entretien.
XLVIIe ENTRETIEN.
LITTÉRATURE LATINE.
HORACE.
(1re PARTIE)
I
Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son génie un amusement: c'est Horace.
Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu littéraire et peu poétique de sa nature, a eu une saison productive très-courte, mais dans cette saison très-courte ce peuple semble avoir concentré en quelques années la vie et les oeuvres des trois plus beaux génies de la latinité, _Cicéron_, _Horace_ et _Virgile_. Ces trois hommes se touchaient par le temps. Cicéron, dont nous venons de vous entretenir, avait vu naître Horace; Horace avait vu naître et avait entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicéron ne forment qu'un seul groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la littérature latine, excepté _Lucrèce_; après eux il n'y a plus rien; aussi la décadence commence. Les échelons manquent dans cette littérature; le siècle littéraire d'Auguste est un sommet entouré de vide.
Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en littérature se trouve précisément placée au moment de son histoire où la liberté tombe, où la tyrannie s'élève; on dirait que la décadence politique coïncide exactement avec l'éclosion du génie littéraire. Ne serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorbé jusque-là par le rude exercice de la liberté, qui est un travail, par le jeu des factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le goût des choses d'esprit, mais qu'au moment où des hommes comme César et Auguste font taire le sénat, les tribuns, la place publique, sous leur éclatante servitude, les esprits se détendent des affaires politiques et se précipitent avec une énergie impatiente de repos dans l'occupation et dans la gloire des lettres?
Ce moment se rencontre précisément à la fin de César et au commencement du règne d'Auguste: plus tôt l'énergie de l'esprit romain était distraite par la lutte entre la république et l'usurpation; plus tard il n'y avait plus d'énergie; la servitude prolongée avait tout nivelé et tout énervé, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul devait être le dernier des Romains. Il fallait quatorze siècles pour que le génie latin, après avoir changé de lieu, de religion et de langue, se retrouvât à Rome, à Florence et à Ferrare, sous les Médicis, dans le _Dante_, dans _Pétrarque_, dans le _Tasse_, dans l'_Arioste_, ces quatre grands ressusciteurs de l'Italie.
II
J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron, d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; c'est l'homme de l'_agrément_. Grâce aux patients travaux que les anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours, Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses oeuvres et à la confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité, quant à moi, qui me suis assis vingt fois, son livre à la main, sur les décombres de sa petite métairie d'_Ustica_, dans sa vallée de la _Digentia_, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous les oliviers trempés de l'écume de l'_Anio_, sur les voûtes recouvertes de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au coeur et les larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce qu'on ne les estime pas jusqu'au coeur, mais qui peuvent se passer d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur corruption.
Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace (je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur, beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, beaucoup du Voltaire plus léger que la plume, beaucoup de la bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son existence qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le front.
Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme qu'ils appellent le _bon_ La Fontaine, m'a toujours fait une certaine peine au coeur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa soeur, ni son fils. On les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.
Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon; l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.
Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les oeuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus intéressant que l'homme? Les oeuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres, satires, amours, amitié, épanchements du coeur dans la solitude, ce sont les _Confessions_ de J.-J. Rousseau en vers délicieux comme les murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. Écoutez donc cette vie.
III
Horace était né à _Venusia_, en Apulie, contrée de l'Italie que nous appelons aujourd'hui les _Calabres_. Sa petite ville natale, exposée à un tiède soleil d'Orient, était couchée sur une pente tachetée d'oliviers, de cyprès et de myrtes. La route de Naples et de Rome serpentait en bas à côté d'un torrent souvent à sec. Cette contrée avait été jadis la _Grande Grèce_, site de colonies grecques visitées et civilisées par Pythagore. Les habitants, plus doués d'imagination que les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le génie riche, léger et naturellement éloquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus attique dans les écrivains romains: l'eau pure de la source se reconnaît jusque dans l'égout. Ce pays avait été primitivement habité par les Samnites, conquis et annexé par les Romains. C'est une branche allongée des montagnes des _Abruzzes_, si riches en paysages. La source limpide de _Blandusie, splendidior vitro_, s'épanchait non loin de Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un jour comme une des plus riantes images de sa mémoire. L'_Aufide mugissant et perfide_ était un torrent qui écumait au fond de la vallée de Venouse; Horace lui a donné la célébrité d'un fleuve: les grands hommes sont la bonne fortune des lieux où ils jouent dans leur berceau, les poëtes surtout sont l'illustration de leur paysage.
IV
Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de _Quintus Horatius_. On présume que ce second nom d'_Horatius_ était le nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait été autrefois l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence. Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils; il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge, esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans le coeur de l'enfant.