Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 15
Le récit des préparatifs et de la campagne de Russie rend ici à l'historien de l'Empire toutes les qualités spécialement techniques et militaires de son style; il rassemble une à une, de toutes les parties de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Pologne, l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de canons, de bagages, dont se compose la plus vaste armée d'invasion qui ait jamais foulé du même pas le sol de l'Europe, et il la conduit étape par étape jusqu'au bord du Niémen. Le passage de ce fleuve sous les yeux de Napoléon, et la revue en action de cette armée sur le fleuve et sur les deux rives du fleuve, est un chant d'Homère. Le sujet emporte l'écrivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu'à la poésie. Écoutez!
«Le 23 juin, après avoir couché, au milieu de la forêt de Wilkowisk, dans une petite ferme, et entouré de deux cent mille soldats, Napoléon déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était parfaitement beau, et on voyait le Niémen, coulant de notre droite à notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait dans les airs. Le général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait découvert à une lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appelé Poniémon, un point où le Niémen, formant un contour très-prononcé, offrait de grandes facilités pour le passage. Grâce à ce mouvement demi-circulaire du fleuve autour de la rive opposée, cette rive se présentait à nous comme une plaine entourée de tous côtés par nos troupes, dominée par notre artillerie, et offrant un point de débarquement des plus commodes, sous la protection de cinq à six cents bouches à feu. Napoléon, ayant emprunté le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnaître les lieux en compagnie du général Haxo, et, les ayant trouvés aussi favorables que le disait ce général, ordonna l'établissement des ponts pour la nuit même. Le général Éblé, qui avait fait arriver ses équipages de bateaux, eut ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la première du maréchal Davout.
«À onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts toises, prirent possession sans coup férir de la rive droite, et aidèrent les pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être attachés les bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent toises l'un de l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la cavalerie légère put passer sur l'autre bord.
«Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint éclairer de ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les termes suivants:
«Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée....»
«Ainsi le sort en était jeté! Napoléon marchait vers l'intérieur de la Russie à la tête de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille autres. Admirez ici l'entraînement des caractères! Ce même homme, deux années auparavant revenu d'Autriche, ayant réfléchi un instant à la leçon d'Essling, avait songé à rendre la paix au monde et à son empire, à donner à son trône la stabilité de l'hérédité, à son caractère l'apparence des goûts de famille, et dans cette pensée avait contracté un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, évacuer l'Allemagne, et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre l'Angleterre à la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait que le signal de celle-ci pour se soumettre. Telles étaient ses pensées en 1810, et, cherchant de bonne foi à les réaliser, il imaginait le blocus continental qui devait contraindre l'Angleterre à la paix par la souffrance commerciale, s'efforçait de soumettre la Hollande à ce système, et, celle-ci résistant, il l'enlevait à son propre frère, la réunissait à son empire, et donnait à l'Europe, qu'il aurait voulu calmer, l'émotion d'un grand royaume réuni à la France par simple décret. Puis, trouvant le système du blocus incomplet, il prenait pour le compléter les villes hanséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et, comme si le lion n'avait pu se reposer qu'en dévorant de nouvelles proies, il y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait étonnant que quelque part on pût s'offusquer de telles entreprises.
«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal lieutenant, Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup mortel; et, jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder des forces imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes sur l'Elbe, ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces insuffisantes, laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une espérance pour l'Europe exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal pour lui et pour nous; puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pût opposer quelques objections à ses vues, il reportait brusquement ses pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la guerre par un de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et beaucoup trop habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniéper et la Dwina!
«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une gloire sanglante, les âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes indépendantes, de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du joug étranger qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée où fermentait sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient toutes les langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa prospérité jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de ce prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes les nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre, par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit d'une chute épouvantable.
«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y renoncer au delà du Niémen!»
XIX
La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?
Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique. La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou; l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le passage de la Bérézina; les convulsions héroïques et suprêmes de l'armée anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Koenigsberg, qui réduit à une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces corps qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance; ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement définitif sur cet attentat contre l'humanité.
«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»
Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses, accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que petitesse devant Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en vain le dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse gloire de celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la Moskowa! L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser, elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice qui reste aux victimes contre les auteurs de ces désastres de l'humanité; amollir cette justice, c'est désarmer la conscience des peuples et encourager les conquérants futurs à tout oser devant des historiens qui pardonnent tout.
XX
Mais soyons juste nous-même envers l'historien; ce mot n'est qu'une faiblesse de sa partialité pour la guerre. À dater de ce retour lamentable de Napoléon à Paris, où il entre seul avec le fantôme de son armée ensevelie, M. Thiers devient sinon sévère, du moins exigeant envers son héros.
Les désastres et l'évacuation de l'Espagne; la campagne de Saxe, dernière étreinte des bras qui veulent retenir en vain le monde tout entier quand chacune de ses conquêtes lui échappe; les faux retours de gloire à Dresde, à Lutzen, à Bautzen; les négociations de mauvaise foi avec l'Autriche, négociations aussi exigeantes après les revers qu'après les victoires; le tombeau de la dernière armée française à Leipsick; la retraite sur le Rhin; le second retour de Napoléon sans armée à Paris, pour demander le dernier soldat à la terre qui lui a donné en trois ans trois armées de six cent mille soldats à jouer et à perdre, sont les dernières scènes de ce magnifique drame entre un homme et l'univers.
Arrêtons-nous ici, et voyons si l'écrivain aura la constance de conduire son héros jusqu'à Waterloo, où il tombe enfin dans le sang de ses derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans l'imagination sans mémoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'où il voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi entraînant que le héros.
XXI
Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce héros de l'armée et par ce héros du despotisme.
Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M. Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas pu écrire ce livre aussi supérieur à son _Histoire de la Révolution_ que l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses proportions colossales comme administrateur, comme général et comme despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais avec des réalités; voilà son oeuvre: on ne la surpassera pas.
XXII
Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile, quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France, jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations, jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les princes médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de Tilsitt, de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies diplomatiques de Bayonne, des _ultimatum_ aussitôt retirés qu'avancés du congrès de Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient, du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'étape en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'armée de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, l'armée d'Iéna, l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui pouvait établir les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les lieux la topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt même du général en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la raison secrète de la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est abattue, compter, chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les morts, et ramener ces tronçons mutilés de ces grands corps pour en recomposer, par le recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain le génie administratif, le coup d'oeil du géographe; l'amour du chiffre, cet élément constructif de toute chose numérique; la passion de la vérité matérielle; l'intelligence des détails, sans lesquels il n'existe pas d'ensemble; l'habitude des négociations, qui fait comprendre la pensée voilée sous les dépêches; l'instinct militaire, qui fait manoeuvrer à tort ou à droit les masses; le goût de l'héroïsme, qui anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait qu'on ne s'égare jamais et qu'on n'égare pas un soldat dans cette déperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se plonge lui-même avec vertige dans le tourbillon des événements, des campagnes, des batailles, des victoires ou des défaites qu'on retrace en courant à la postérité. Toutes ces qualités, si rares dans un même esprit, M. Thiers les réunissait à un degré prodigieux dans un même homme; voilà pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire de Napoléon et de ses armées. À ce drame universel il fallait un écrivain universel. _Tu es ille vir!_
XXIII
Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien, nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites? Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes, ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter?
Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des _Girondins_; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de petitesse littéraire! En présence de si grandes choses, où s'effacent les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des grandes âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'oeil, de l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire en lisant les pages de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_.
Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent de style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le moyen de communiquer l'objet à l'oeil de l'esprit? M. Thiers a donc en réalité un style: son style, c'est le nu.
Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme, nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.
Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout l'historien?
Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit, raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il a trouvé le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'oeuvre de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois plus artiste que d'avoir un style?
XXIV
Ce n'est donc pas dans cette prétendue absence de style chez M. Thiers que nous ferions porter la véritable critique qui pèsera sur cette belle histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui attriste ce long récit. Il n'est pas permis à un magnifique récit en seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de la fumée de canon, des cliquetis de baïonnettes, des éclairs livides de gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain, cela n'est pas même vrai. Le monde a un sens, car il est l'oeuvre de Dieu, le suprême Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui ne découvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: _Coeli enarrant gloriam Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu_; mais la terre aussi et ses grands événements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines. Où est-elle cette gloire de Dieu? où est-il ce témoignage de sa providence? où est-elle cette moralité des événements? où est-elle cette leçon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conquérants, au génie qui gouverne les nations, dans l'histoire de Napoléon pas M. Thiers? Nulle part; un païen d'Athènes ou un fataliste de Stamboul aurait écrit ainsi l'histoire de l'empereur et de l'empire français.
XXV
Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de Bayonne, où l'Espagne, prise au piége dans la personne de ses rois, se venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt à l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène. Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!
Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice, elle est adulatrice.
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