Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 14
«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont, viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille. Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres, s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est frappé à mort par un biscaïen.
«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la première se relèvent çà et là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à cheval de la garde, conduits par le général Lepic, l'un des héros de l'armée, s'élancent à leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent debout, et, parcourant le terrain en tous sens, complètent la destruction du centre de l'armée russe, dont les débris achèvent de s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.
«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts. Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite.
Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, l'été suivant. La bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M. Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe; mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à l'Autriche.
M. Thiers blâme ici avec raison son héros d'avoir fait trop ou trop peu pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous, de l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait complétement à sa nature.
XII
À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcés de se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour peindre un rôle où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte diplomatique. M. Thiers n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'être écrit en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le résume cependant lui-même en une réflexion courte, mais expressive.
«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire (_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien à faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence, poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant le génie qui n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens!»
XIII
L'expression ici même est encore faible dans sa justice, car la médiocrité serait plutôt une excuse de la déloyauté que le génie; le génie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes; car le génie est une lumière et une force; il lui est moins permis de s'aveugler et de faiblir qu'à la médiocrité, qui est une obscurité et une faiblesse. Il faut à chaque instant dans cette histoire redresser le sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trébuche sous le mot; on sent qu'il en coûte trop à l'écrivain de faire justice tout entière, et qu'il réserve toujours une indulgence à la victoire et une amnistie au bonheur.
Quoi qu'il en soit, ce huitième volume de M. Thiers restera dans toutes les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de France. L'indignation rendit à un peuple en décadence l'énergie qui retrempe les nationalités, et la victoire du droit national qui fait triompher l'âme et le sol d'un peuple des embûches des diplomates et des armées des conquérants.
XIV
Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.
Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait que l'humilier et le dépopulariser en Russie.
Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite; l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il renouvelle à Ratisbonne et à Eckmühl les manoeuvres moins triomphantes qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de l'archiduc Charles, coupée et tronçonnée par ces manoeuvres, est forcée de s'abriter sur la rive gauche du Danube et de découvrir Vienne. Il y entre; il tente le passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille d'Essling.
Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manoeuvre, il décrit en tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre; c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que l'autre moitié risque d'être coupée du champ de bataille avant de l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est une opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si Mack ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que cette témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés, en se retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et mérité les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard dans l'obscurité.
«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manoeuvre à exécuter jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser notre départ.
«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.»
«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le coeur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes. Vivez, et sauvez l'armée!»
«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez faciles à comprendre?
«Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit, car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère, Napoléon remonta à cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de jour pour visiter l'île de Lobau et arrêter ses dispositions de retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp retranché où elle serait inexpugnable et où elle pourrait s'abriter deux ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube fût rétabli.» L'esprit de l'armée était surpris, troublé, abattu.
Alexandre eut le même accident après la même imprudence au passage de l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son désastre au nombre de ses victoires. Essling compte parmi les victoires de Napoléon. M. Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'armée française ne fut jamais plus héroïque, mais son chef y fut vaincu par sa propre imprévoyance.
XV
Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau, refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de l'historien.
«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout, venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait braver la mort.
«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras, afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes.
«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon, prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude, disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite, puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi avait dû être d'un tiers plus forte.»
XVI
Quelques semaines après, la bataille de Wagram, répétition identique, mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le même champ de bataille, répara ce revers par un triomphe chèrement conquis.
Napoléon se hâte alors, comme à son ordinaire, de saisir dans un traité les fruits de la campagne au moment où il était impuissant à la poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cède toujours pour revenir toujours sur ce qu'elle a cédé, ne marchande ni les concessions ni l'honneur. Napoléon songeait déjà à lui demander la plus personnelle de ses concessions: une épouse impériale du sang des Césars d'Allemagne pour s'apparenter au passé, ce prestige des monarchies. Il préméditait la répudiation de Joséphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui lui manquait désormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale pour ses descendants, ni une perpétuité de son nom sur le trône. Le trente-septième livre, où M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intérêt d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe. Le coeur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand l'intérêt descend de la tête dans le coeur, l'historien mêle heureusement quelques larmes de femmes à tout ce sang qui n'excite qu'une pitié abstraite dans l'âme des lecteurs. M. Thiers a montré dans ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style, très-souvent technique, s'élève jusqu'au diapason de la fibre du coeur humain, qui se déchire sous la pourpre avec les mêmes gémissements que sous la bure. Les scènes de Fontainebleau, entre Napoléon, Joséphine et ses enfants, ont des accents domestiques qui se mêlent, avec un pathétique contraste, à la solennité des négociations et des victoires. L'écrivain monte et descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est vrai, mais toujours au niveau de l'événement public ou familier qu'il retrace.
XVII
La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un peuple par un autre peuple. Napoléon y perd une à une les renommées de ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici aussi sévère que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence à douter du génie au spectacle de tant de démence.
Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie; l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice Marie-Louise, un gage de déférence et d'alliance qui paraissait irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant, de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait tout commander à l'Allemagne, même le suicide.
XVIII