Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 13
Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irritée de l'acceptation du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde sans intérêt la lutte. L'armée de Napoléon est émue de ses récents triomphes, des insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de bataille cette prestigieuse renommée de la tactique et de l'invincibilité des troupes et des généraux du grand Frédéric. Divisée en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants assouplis à la main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney, Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille combattants aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le plan de la campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé par M. Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille.
Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en 1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de 180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux généraux.
Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins solennellement décrite.
«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer, toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt qu'il pourrait avec sa cavalerie.»
Voyez le réveil! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente; que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps français qui se laisserait battre ferait échouer les plus vastes desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_ accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.»
L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix heures du matin. Les manoeuvres alors se développent, les charges se croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille.
«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'armée prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers, courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français, morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau commerce d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à Iéna, une partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en maîtres de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna, s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mêler aux gémissements des mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable si le génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient l'horreur, et si la gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses rayons éblouissants!»
Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une seconde victoire. Cette victoire emporte tout.
«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français, éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. Ce vieux guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à côté de la chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au village. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen l'atteint au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, après avoir jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne reconnaisse pas l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur s'empare de l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre à cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le roi a un cheval tué sans quitter le feu.»
La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait mérité dans l'antiquité le nom de _Prussique_, comme Scipion celui d'Africain. La campagne est à Napoléon, la victoire est à Davout; l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse son maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue la gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.
M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de Davoust.
VI
On marche sur Berlin.
Une anecdote heureusement placée interrompt ici la sévérité du récit épique.
«Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, Napoléon partit, le 24 octobre, pour se rendre à Potsdam. Faisant la route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif; cependant on lui offrit de s'abriter dans une maison située au milieu des bois et appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français que, par crainte autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers, autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: «Voilà l'Empereur!--Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement Napoléon.--Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en Égypte.--Et que faisiez-vous en Égypte?--J'étais l'épouse d'un officier qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir et me confier l'éducation de ses enfants.» Le visage d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à coup adouci. «Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension, et quant à votre fils, je me charge de son éducation.»
«Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces résolutions, et dit en souriant: «Je n'avais jamais eu d'aventure dans une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.»
«Il arriva le 25 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla porter le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses peuples, s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les oeuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit en s'écriant: «Voilà un beau présent pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre. Ils seront heureux, sans doute, quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui qui les vainquit à Rosbach!»
«Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques, n'offensait assurément ni Frédéric ni la nation prussienne; mais combien est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait, du haut du trône, l'un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d'Iéna. Quel spectacle!»
VII
Le style, dans cette anecdote familière et dans cette réflexion philosophique, n'est pas à la hauteur de l'événement; mais la réflexion est si sensée qu'on oublie l'insuffisance du style. La Révolution, en effet, rebroussant sa route de Paris à Berlin, semblait venir remonter à Berlin à une de ses sources; mais ce prétendu reflux de la Révolution sur Berlin n'était qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M. Thiers, quand il est désintéressé, devait le comprendre. Ce n'était pas la Révolution qui entrait avec les armées françaises à Potsdam, c'était la contre-révolution. Napoléon n'était pas le soldat de la Révolution, il en était la réaction personnifiée dans un grand soldat; entre la Révolution et lui il y avait la différence du sabre à l'idée, mais c'est la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre toujours le missionnaire armé du despotisme avec le missionnaire de la liberté. Cela peut être un ingénieux paradoxe au service de ceux qui veulent glorifier à la fois la France sous deux formes: la force et l'idée; mais cela ne sera jamais une vérité historique. Il ne faut pas laisser ce sophisme à nos neveux.
VIII
En un mois la monarchie prussienne avait cessé d'exister avec son armée; prodigieuse faiblesse des États purement militaires! M. Thiers en résume parfaitement la raison.
«Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une présomption folle. Après avoir nié, non pas les victoires des Français, qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les Prussiens en furent tellement saisis, à la première rencontre, qu'ils ne crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins aux ennemis de la France. Après Iéna, le continent entier semblait appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai que le génie, après avoir désespéré l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses fautes.»
IX
Maître de la monarchie prussienne, sûr de l'immobilité de la Russie, de la tolérance forcée de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de l'obéissance de la Hollande, Napoléon rêve à Berlin le blocus du continent contre l'Angleterre, qu'il veut étouffer dans son île par l'écoulement refoulé de ses produits sur ses manufactures. Impuissant à la guerre des boulets contre elle, il lui déclare la guerre de l'argent, la ruine commerciale au lieu de la dévastation par les armes; pensée gigantesque qui aurait exigé pour être accomplie la possession incontestée du continent tout entier, et qui, pour tuer le commerce d'une île, tuait d'abord le commerce du continent lui-même. C'était une violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme toutes les violences de cette nature, aboutir qu'à l'impuissance et à la ruine de la France.
X
La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre les Russes est une étude d'un vif intérêt pour les militaires, étude trop savante et trop détaillée peut-être pour le commun des lecteurs. C'est un manuel d'état-major plus qu'un livre de bibliothèque. Mais la bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquième livre, le relève à la hauteur de l'épopée. L'historien ici est surtout grand paysagiste.
«Depuis qu'on avait débouché sur Eylau le pays se montrait uni et découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence et surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu, présentait un cimetière. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige épaisse ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit les yeux et les coeurs dès que la naissance du jour, très-tardive en cette saison, eut rendu les objets visibles.
«Les Russes étaient rangés sur deux lignes fort rapprochées l'une de l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient été disposées sur les parties saillantes du terrain. En arrière, deux colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne de bataille, semblaient destinées à la soutenir et à l'empêcher de plier sous le choc des Français. Une forte réserve d'artillerie était placée à quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrière, partie sur les ailes. Les Cosaques, ordinairement dispersés, tenaient cette fois au corps même de l'armée. Il était évident qu'à l'énergie, à la dextérité des Français, les Russes avaient voulu, sur ce terrain découvert, opposer une masse compacte, défendue sur son front par une nombreuse artillerie, fortement étayée par derrière, une véritable muraille enfin, lançant une pluie de feu. Napoléon, à cheval dès la pointe du jour, s'était établi de sa personne dans le cimetière à la droite d'Eylau. Là, protégé à peine par quelques arbres, il voyait parfaitement la position des Russes, lesquels, déjà en bataille, avaient ouvert le feu par une canonnade qui devenait à chaque instant plus vive. On pouvait prévoir que le canon serait l'arme de cette journée terrible.»
XI
L'immense carnage de ce champ de bataille disputé aux frimas, aux extrémités de la Sarmatie, entre l'armée française épuisée de sang et l'armée russe brillant de se venger de la défaite d'Austerlitz, est une des scènes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner l'humanité. Le corps d'armée d'Augereau reste presque tout entier dans la neige, écrasé par les batteries russes. Le reste de cette armée se replie en ordre sur le cimetière d'Eylau, comme pour se grouper et pour mourir autour de son empereur.
«Tout à coup, dit l'historien, la neige, ayant cessé de tomber, permit d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, quatre mille environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau, atteint lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son corps d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau, aux pieds de Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir pas été secouru à temps; une morne tristesse régnait sur les visages dans l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant aux autres l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques paroles de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières, et prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à sa portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui formait le centre de l'armée russe, et qui, profitant du désastre d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat était accouru au galop.--«Eh bien, lui dit Napoléon, nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là?» Alors il prescrivit à cet héroïque chef de sa cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout ce que pouvait l'élan d'une pareille masse d'hommes à cheval, chargeant avec fureur une infanterie réputée inébranlable. La cavalerie de la garde fut portée en avant, prête à joindre son choc à celui de la cavalerie de l'armée. Le moment était critique, car si l'infanterie russe n'était pas arrêtée, elle allait aborder le cimetière, centre de la position, et Napoléon n'avait pour le défendre que les six bataillons à pied de la garde impériale.
«Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le corps d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine. Les dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le terrain et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renversé sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde brigade, et réussit à disperser les groupes de cavaliers qui précédaient l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins que les gros escadrons vêtus de fer du général d'Hautpoul. Cet officier, qui se distinguait par une habileté consommée dans l'art de manier une cavalerie nombreuse, se présente avec vingt-quatre escadrons de cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers, rangés sur plusieurs lignes, s'ébranlent et se précipitent sur les baïonnettes russes. Les premières lignes, arrêtées par le feu, ne pénètrent pas, et, se repliant à droite et à gauche, viennent se reformer derrière celles qui les suivent, pour charger de nouveau. Enfin, l'une d'elles, lancée avec plus de violence, renverse sur un point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brèche à travers laquelle cuirassiers et dragons pénètrent à l'envi les uns des autres.