Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 12

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Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant. Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État, se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature.

XXII

De même que Napoléon avait voulu jeter sur la première année du Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de même il voulait jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois de l'Empire. Les tentatives toutes avortées pour réunir les escadres françaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protéger le passage de ses bateaux plats d'un bord à l'autre; des revues impériales de l'armée de terre et des flottilles passées sur les hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles de décorations à l'armée, des négociations avec le pape pour amener ce pontife à Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du nouveau Charlemagne; le spectacle de la réaction religieuse qui précipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des campagnes au pied du vicaire vénéré du Christ; la cérémonie du sacre renouvelée des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du peuple de la Révolution au passé, tout ce changement de décoration à vue sur le théâtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par l'historien; la réflexion seule manque au peintre, ici comme partout. M. Thiers, qui tout à l'heure blâmait l'ambition de l'empire héréditaire dans son héros, l'approuve quand le succès a couronné son audace. Il se borne à faire honneur à la Révolution de la journée la plus contre-révolutionnaire de nos fastes.

«Telle fut, dit-il, cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de son propre sein, sacré par le pape, qui avait quitté tout exprès la capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modération des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie, avait ménagé à la France une liberté suffisante, et borné à propos le cours d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour jamais, c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie.»

On voit que l'empire est déjà pardonné à l'empereur par l'historien qui le condamnait tout à l'heure; on voit qu'un peu de modération dans les désirs, conseillée à un génie sans bornes et sans repos, est la seule condition que M. Thiers impose à ce conquérant d'un trône. Il en sera de même dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie, M. Thiers ne demande à son héros que de s'arrêter dans son nouveau triomphe, sans paraître s'apercevoir que son héros n'a obtenu ce nouveau triomphe que par l'insatiabilité de grandeur que M. Thiers encourage dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop complaisamment au passé. Une telle complaisance de l'historien pour l'ambition satisfaite est une complicité du moraliste avec le caractère de son héros. Nous ne saurions trop le répéter: le récit est admirable, mais un récit doit faire penser. Pour qu'un tel livre fût parfait, il faudrait que le récit fût écrit par M. Thiers et que la moralité du récit fût écrite par Bossuet.

XXIII

Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César; négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans déjoués par Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de tous les efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si longtemps et si laborieusement préparée; l'improvisation non moins subite de son plan d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en six colonnes, des bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans parallèle dans l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but marqué à heure fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm; la reddition de toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille ennemis anéantis en vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers maritime dont le monde moderne ait été témoin dans la bataille navale de Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de l'Angleterre par Napoléon englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de l'historien pour exposer homme à homme l'organisation des armées, et pour suivre pas à pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'âme du général transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes pittoresques du champ de bataille décrit sans autre éclat que la topographie exacte et que l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des coteaux. Lisez ceci:

«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque.»

Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les manoeuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de chacun de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de notre artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur lesquels l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts; les deux souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du champ de bataille, aux cris de _Vive l'Empereur!_ qui les poursuit dans les ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que l'histoire. D'autres en ont donné des fragments d'une grande précision et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne les a placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique ensemble qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa place, sa proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destinée du monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le poëme; ce poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la plus vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une défaite, et le front de marbre de Napoléon, rayonnant d'une supériorité sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore que pour les lecteurs qui viendront après nous.

«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution française avait porté au faîte des grandeurs humaines.

«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire en Europe une _guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la guerre.»

XXIV

Le traité de Presbourg, la Prusse déconcertée dans ses duplicités habituelles, la possession de toute l'Italie concédée à Napoléon, sont les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des acclamations de l'armée et du peuple. L'Angleterre est sauvée, mais le continent est asservi.

Comme à l'ordinaire encore, l'historien applaudit et témoigne seulement quelques craintes timides sur les excès de victoire et de puissance à venir, comme à chacune des périodes civiles ou guerrières de son héros: réflexion vide, tardive ou prématurée, selon nous, à la fin d'un si beau récit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi répugne-t-il au consulat? S'il a applaudi au consulat à vie, pourquoi s'étonne-t-il de l'empire? S'il a maintenant applaudi à l'empire, pourquoi s'étonne-t-il du despotisme européen? Toutes ces choses qu'il blâme sont les conséquences nécessaires de celles qu'il a louées. Quand vous n'avez pas arrêté l'illégalité de l'ambition au premier pas, pourquoi voulez-vous qu'elle s'arrête au second? pourquoi au troisième? pourquoi au quatrième? C'est jouer mal à propos le philosophe ou c'est bien peu connaître les hommes. Le mouvement ascendant et perpétuel à tout prix était le lot et le caractère de l'homme qui n'asservissait la France qu'à la condition de l'éblouir. Napoléon était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que quand ils tombent.

Arrêtons-nous à cet apogée de sa gloire, qui n'est pas encore l'apogée du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain entretien la lecture d'un livre où l'on blâme quelquefois, mais où l'on marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long, l'admiration est toujours courte.

LAMARTINE.

XLVIe ENTRETIEN

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.

(3e PARTIE.)

I

Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: _la guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix Polybe en lui.

La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en réalité dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un peuple pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et en force sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes comme aux époques de débordement des barbares; nos armées sont des armées, c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre. Cette société des camps a des lois sociales plus étroites, plus promptes, plus absolues, plus draconiennes que les lois de la société civile. Cette législation spéciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs ou volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une éducation militaire conforme aux différents usages que le général se propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numérique de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie, artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne, canons de siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hôpitaux suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et d'admiration devant la puissance d'organisation et devant l'immensité des détails que comporte ce nom d'armée: recrutement des soldats, habillement, armement, logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction, chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination et hiérarchie des sous-officiers et des officiers, génie du général, héroïsme collectif de ses bataillons, où chaque combattant est souvent désintéressé de la cause et où tous meurent au besoin pour la victoire; c'est là un de ces phénomènes tellement compliqués de la civilisation antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par l'approfondir dans ses plus minutieux détails avant d'en présenter l'ensemble sur les champs de bataille à l'esprit de la postérité.

C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de ce laborieux travail de décomposition et de composition des armées modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il n'aura qu'à ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'armée moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée, hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux initiés de la science les mystères de la structure humaine.

II

Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire surtout, voilà les trois mérites inappréciables de M. Thiers; l'historien pathétique manque, il est vrai; cependant les scènes de la guerre lui inspirent quelquefois un héroïsme de style et une émotion de pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non individuelles, mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le général, il discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les troupes avec l'officier d'état-major, il charge avec Lannes ou Murat les carrés de l'infanterie, il meurt avec le blessé, il pousse avec l'armée triomphante le cri de victoire: _Vive l'Empereur!_ La fumée des batteries l'enivre, et il communique son ivresse à l'homme de guerre; c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raillé quelquefois de cette personnalité militaire qui lui fait confondre son rôle d'écrivain avec le rôle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mérites: s'identifier avec le génie des batailles? C'est par là qu'il passionne pour le métier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de Masséna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait à la guerre aussi bien et mieux peut-être qu'à la paix, et que, si la destinée, au lieu de le pousser à la tribune, au ministère, à la froide table de l'historien, l'avait poussé sur les champs de bataille, l'Europe aurait compté un grand général de plus dans ses fastes. L'esprit universel peut tout; la fortune avare et aveugle ne nous donne qu'un rôle quand la nature nous a façonné souvent pour tous les rôles à la fois; voilà pourquoi il est si cruel pour les riches natures de mourir sans avoir, comme elles disent, accompli leur destinée.

III

Suivons maintenant M. Thiers dans cette série immense de campagnes qui vont se presser et se dérouler sous sa plume: le voilà sur son terrain.

Napoléon rentré à Paris, les négociations de 1806, pour convertir en traité de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce traité contient des germes nouveaux de guerre: l'Autriche est dépouillée; la Russie, humiliée et impatiente de venger sa malheureuse apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se réfugie dans un isolement plein de rancunes; elle impute sa défaite à la lâcheté de l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume à laisser triompher impunément Napoléon du continent. La Prusse, infidèle à tous ses alliés à la fois, accepte la dépouille de l'Angleterre dans le Hanovre, se réjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie ostensiblement avec Napoléon par terreur, et négocie déjà secrètement avec la Russie une coalition ambiguë comme sa situation. Jamais les manoeuvres ténébreuses de cette cour punique n'ont été mieux éclairées que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir à cette puissance plus de tort que la bataille d'Iéna; la bataille d'Iéna ne lui a enlevé que des territoires, le livre de M. Thiers lui enlève l'estime du monde.

IV

Cependant Napoléon se hâte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est élevé au trône des Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment où il renoue les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, déclamateur de la paix, lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet éloquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du talent, la faveur aveugle de son pays; la postérité juge les hommes d'État par leurs actes et non par leurs discours. Si M. Fox avait été un homme d'État tel que M. Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox aurait renouvelé très-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France; mais, obstacle à la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et impuissant pour la paix au moment où la paix était possible et honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il mourut bientôt après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais il laissa peu de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers ici n'est pas de l'histoire d'homme d'État, c'est du panégyrique d'orateur. Il importe à la jeunesse actuelle de la prémunir contre cette partialité de l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de popularité parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voilà tout.

V

Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des éléments d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions françaises qui savent les routes de la Germanie.

La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux agitations toujours intempestives de la Prusse.