Cours familier de Littérature - Volume 08

Part 11

Chapter 113,725 wordsPublic domain

Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal, dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat, mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces conjurés débarquent en France, entrent furtivement à Paris, y ourdissent leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom militaire soit un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le général Moreau, a la faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la pente de cette intrigue; il confère avec le général Pichegru, à la faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui est comme l'écho anticipé des grands dangers, tâtonne sans pouvoir saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrêtés; on cherche les preuves et les témoins de leur complot.

Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons écrit nous-même cette tragédie historique d'après les témoignages les plus irrécusables; d'autres témoignages surgissent tous les jours des Mémoires posthumes des confidents du gouvernement consulaire; ces Mémoires laissent peu de doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs très-différents de ceux que prête trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est atténuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour compensation de leur sang aux victimes.

Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de la famille Bonaparte.

«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère, quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons, dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment où le dernier des individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait saisir un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.»

«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les demi-confidences de son frère, «il le fallait pour _satisfaire et tranquilliser les restes des jacobins_ et les régicides membres de son gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus impardonnable à l'histoire.

XVI

Le récit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique sensibilité qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les exécuteurs du meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces malheureux juges! dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire, prononcèrent la mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire!» Et après cette réflexion atténuante il attribue l'exécution nocturne et précipitée à une prolongation de sommeil du conseiller d'État Réal; comme si quelqu'un dormait parmi les confidents et les exécuteurs du drame pendant que le premier Consul veillait lui-même à la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte le plus terrible et le plus hâtif de sa vie, et pendant qu'une telle victime était sous le feu des juges!...

Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi défectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altérées et décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à l'écrivain dans ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi qu'il écrivait.

Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de sentiment; mais le coeur souffre autant que la vérité en lisant ces pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre.

XVII

Le spectacle de la lâcheté de l'Europe indignée, mais muette, après cet attentat au droit des gens, à l'humanité et à l'innocence, est reproduit avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant intitulé _l'Empire_. Il rentre ici dans son domaine: écrivain lumineux, mais non pathétique.

Ici cependant l'inconséquence du grand historien étonne l'esprit; il fait une magnifique analyse de l'état de l'opinion en France après le meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions révolutionnaires qui ont poussé la France jusqu'à la République de 1793; il se déclare, avec une grande fermeté d'esprit, homme monarchique dans un pays dont tout le passé est monarchique, et qui se gouverne par ses habitudes plus que par sa raison. La conséquence d'une telle foi dans la monarchie était donc de louer franchement aussi le premier Consul, favorisé par une réaction si naturelle en France, d'avoir l'audace de son ambition et de la nature des choses en rétablissant en lui la monarchie. On ne sait par quelle timidité de logique ou par quel revirement d'esprit M. Thiers se dément tout à coup au moment de conclure; que dis-je? il conclut contre la cause monarchique qu'il vient d'exposer avec tant de force; il s'arrête entre les deux partis, c'est-à-dire dans l'impossible; il prend la moitié des deux vérités, c'est-à-dire un mensonge; il emprunte à la république le pouvoir absolu et à la monarchie le pouvoir temporaire, et il établit comme préférable à la république ou à la monarchie, quoi? la dictature! Il semble, lui, homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir seulement que la dictature c'est la république sans la liberté et la monarchie sans stabilité, c'est-à-dire deux inconséquences dans une. Écoutons-le, mais ne cherchons pas à le comprendre, ou plutôt comprenons qu'il n'ose pas dire ici toute sa pensée, et que, voulant ménager en sa personne le renom d'écrivain révolutionnaire et le renom d'homme d'État monarchique, il accorde un peu aux républicains, un peu aux royalistes, pour conserver dans les deux partis la popularité de ses jeunes opinions et la popularité de ses idées mûres dans son âge plus avancé.

«Ainsi la Révolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-même, devait venir à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après l'autre, et se donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant: lorsqu'elle avait voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant la loi, l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt, l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État, elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner, et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles, l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses égarements.

«Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des vérités immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre humain! Ses erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves leçons, données au monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour à la monarchie, la France obéissait aux lois immuables de la société humaine, elle allait vite, trop vite peut-être, comme il est d'usage dans les révolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi à Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perpétuel, avec un pouvoir étendu comme son génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire au général Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour reconstruire cette ancienne société détruite, pour la transmettre, après l'avoir réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux qui, plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres. Il était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence que la Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que le rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa noble tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à vie, suffisait donc au général Bonaparte, et, en le créant monarque héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était ni le meilleur pour sa grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non que le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui elle voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre de Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle et simple de premier magistrat de la République française, n'avait point d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus élevés. En devenant monarque héréditaire, il allait être mis en comparaison avec les rois, petits ou grands, et constitué leur inférieur en un point, celui du sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du préjugé, il allait être au-dessous d'eux en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatté, car il était craint, il serait en secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, pour devenir roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de son trône nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles succomberait peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour une ambition déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses propres excès!

«Si donc, à notre avis du moins, l'institution du consulat à vie avait été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur la tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot emprunté à la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la part de celui qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidité de la part des nouveaux convertis, pressés de _dévorer ce règne d'un moment_.

«Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leçon aux hommes, nous en convenons, la leçon était plus instructive et plus profonde, plus digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle était donnée par ce soldat héroïque, par ces républicains récemment convertis à la monarchie, pressés les uns et les autres de se vêtir de pourpre, sur les débris d'une république de dix années, à laquelle ils avaient prêté mille serments. Malheureusement la France, qui avait payé de son sang leur délire républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur nouveau zèle monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français en Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir d'enseignement à l'univers: grand malheur et grande gloire pour une nation!»

XVIII

Ces réflexions sont au commencement d'un révolutionnaire, au milieu d'un royaliste, à la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au milieu, ni à la fin, elles ne sont d'un homme d'État, tel qu'on a droit de se figurer M. Thiers.

Que voulait-il donc que fît le général Bonaparte, absous déjà par lui du 18 brumaire? Qu'il rétrogradât? C'était rentrer dans la Révolution, et, selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrêtât sur la route du pouvoir monarchique, et qu'après en avoir pris la souveraineté il en écartât tout ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire l'hérédité, ce hasard, il est vrai, mais ce hasard qui coupe la route aux révolutions? Évidemment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux républicains une concession de principe qui va jusqu'à une concession de bon sens. Une fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'eût pas fondé la monarchie héréditaire avec l'empire, était deux fois illogique et deux fois criminel, car en renversant la république il avait fait un crime d'État contre la liberté et contre la souveraineté nationale, et en ne fondant pas la dynastie héréditaire il aurait fait un crime d'État contre la monarchie. Aussi n'hésita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous admirons la logique de son ambition et la fermeté de son intelligence. Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise violente de domination sur son pays et la fondation d'un trône, il n'y avait pour lui que timidité et inconséquence. Le titre et l'institution du consulat à vie n'étaient qu'une demi-république, une demi-ambition, un demi-caractère, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte n'était pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M. Thiers se montre un demi-politique. Le consulat n'était qu'un degré provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant, ou une monarchie en montant; s'arrêter au milieu de ce degré ce n'était pas fonder, c'était attendre. Les peuples ne s'attachent qu'à ce qui se déclare permanent; car, comme ils sont eux-mêmes un être permanent, ils veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence: tout le monde se serait promptement détaché de Bonaparte s'il fût resté consul à vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant l'empire et en réinstituant l'hérédité.

XIX

Une fois ceci discuté, cette partie de l'histoire dans laquelle M. Thiers peint les évolutions des différents corps constitués pour se prêter aux desseins secrets du maître, pour le devancer ou pour revenir sur leurs pas au signe souvent énigmatique de sa physionomie, n'est que l'histoire des bassesses des peuples, égales, hélas! aux bassesses des cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient d'empressement et de complaisance à offrir à un soldat absolu la couronne teinte du sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un mot, comme Tacite, mais il produit par un autre procédé le même effet que l'historien romain: il décompose si bien les différents mobiles de toutes ces abjections de caractère et de toutes ces apostasies de principes, dans les républicains assouplis de la Convention, qu'il rassasie son lecteur d'indignation, de dégoût et de mépris, ce supplice de l'histoire.

Qu'importe le procédé, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages résulte dans l'âme le mot de Tacite: le mépris délayé à grande eau se retrouve au fond du vase et la moralité n'a rien perdu.

XX

Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse confusément autour de son trône. M. Thiers s'en console en disant: «Mais ces institutions (les cours) étaient loin de mériter le mépris qu'on a souvent affiché pour elles; elles composaient une république aristocratique détournée de son but par une main puissante, convertie temporairement en monarchie absolue, et destinée plus tard à redevenir monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est vrai, mais fondée sur la base de l'égalité.»

Comprenne qui pourra cette république devenue en même temps monarchie absolue, cette monarchie absolue destinée à redevenir monarchie constitutionnelle, cette aristocratie et cette égalité se démentant par leurs seuls noms l'une et l'autre!

On n'y comprend en réalité qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut rester à la fois révolutionnaire et monarchique, en dépit de la contradiction des deux rôles, cherche à excuser maintenant la fondation de l'empire comme il a cherché à excuser le renversement de la république et l'institution dictatoriale du consulat à vie. Dans cet effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour cacher l'inconséquence, dans des subtilités de définitions qui rappellent les subtilités des sophistes grecs ou des sophistes de l'École dans le moyen âge. Voilà le malheur des historiens qui n'ont pas assez perdu la mémoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur vie politique: pour ne pas fausser leur situation ils sont forcés de fausser leur logique. Il faut se détacher de terre quand on veut écrire la vérité sur les hommes; la philosophie de l'histoire est à la hauteur des observatoires d'où l'on contemple les astres. M. Thiers y monte quand il veut; pourquoi pas toujours?

XXI

Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M. Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes de Rome.

«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger était pressant; il avait même fait de nobles réponses, singulièrement applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître, lui avait dit le président, et même dénoncé par vous sous le Directoire. Comment pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener en France?--Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où l'armée de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de la Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au gouvernement s'il le jugeait utile.»

«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prête là, répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.»

«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements. Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les conspirateurs et reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus à l'instant même.

«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous ne saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir à la loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à un gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches appointements, un hôtel, des terres?» Le reproche était peu digne, adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps. «Monsieur le Président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions aujourd'hui si j'avais «usé de la victoire comme beaucoup d'autres.» Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis à côté d'un peu d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué des applaudissements que l'invraisemblance de la défense commençait à rendre fort rares.»