Cours familier de Littérature - Volume 08
Part 10
Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, et non la religion d'État, dans le coeur. Cette prétendue religion de la raison d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; l'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en signalait pas le sophisme et le danger aux hommes.
Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers, aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde. C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création porteront le nom de M. Thiers.
VI
Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui, en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M. Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce qu'ils manquent d'impartialité.
Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois, contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle de liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays? Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu, et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox, homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les doctrines.
Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul, c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M. Pitt était, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'était que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop, en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de 1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme, elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire, contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M. Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre, c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire, autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance.
VII
On voit percer dès ce temps-là l'opposition civile dans quelques sénateurs restés fidèles, malgré ses excès et ses revers, à l'esprit philosophique qui avait couvé la révolution de 1789; ceux-là voulaient au moins en sauver les vérités du naufrage de tant d'illusions et du sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'âmes libres et stoïques, quoique modérées, que le premier Consul éclate en impatience et qu'il invente le mot d'_idéologues_, comme l'injure la plus expressive qu'on puisse adresser à des hommes qui font abstraction de l'expérience en matière de gouvernement.
L'opposition militaire, qui commence aussi à poindre, se groupe et se personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse élever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste parce qu'il est sévère, caractérise vigoureusement cette tendance de la médiocrité jalouse à se créer des idoles plus grandes que nature pour les opposer aux véritables supériorités intellectuelles de leur temps.
«Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le succès, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donné à commander la plus belle armée de la France, Moreau passait pour le second général de la République. Au fond, personne ne se trompait sur sa valeur: on savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de grandes combinaisons et entièrement dépourvu de génie politique; mais on s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur et capable de tenir tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte.
«Les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses des hommes éminents. Ils les flattent ou les offensent tour à tour, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer dans leur coeur, pour y introduire leur poison.»
C'est ainsi que l'historien nous prépare de loin au grand procès politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant contre sa patrie pour se venger d'un juste exil.
VIII
La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de Talleyrand voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand homme d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la science des traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.
On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des affaires étrangères sera le hasard des batailles.
Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État, il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, _le Génie du Christianisme_, devançait ou servait si bien ses desseins de restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi, mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut le programme de la monarchie, en une vive et juste image.
_Le Génie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable, de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit quand on l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cessé d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes sociales et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles étaient quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, changé vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et touchaient son coeur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles tragiques. L'oeuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour le brillant Lucain, et, seul peut-être parmi les livres de ce temps, _le Génie du Christianisme_ vivra, fortement lié qu'il est à une époque mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre d'un édifice vivent avec le monument qui les porte.
IX
En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la citer.
«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous créé les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-là, et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un fusil ou un sabre d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un fait singulier, et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec lesquels il avait l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des égards et des empressements de l'Europe, était remplie des ministres de toutes les puissances, ou d'étrangers de distinction qui venaient la visiter, il était frappé de la curiosité avec laquelle le peuple et même des gens au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et étaient avides de voir leurs riches uniformes et leurs brillantes décorations. Il y avait souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister à leur arrivée et à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines futilités que les esprits forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les philosophes démocrates appellent cela vanité, idolâtrie. Idolâtrie, vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité sont des faiblesses communes à tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant dédaignés, on fait des héros! À l'une comme à l'autre de ces prétendues faiblesses, il faut des signes extérieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire.»
Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à l'historien. L'oeuvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique. Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour droit et l'habileté pour principe de gouvernement.
X
M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules de la légalité et des timidités de la conscience pour absoudre l'ambition du trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître d'autre légitimité du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le blâmons pas trop sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et Danton ont affichée avant lui; historiquement cette théorie tranche tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la Providence, qui crée le droit des supériorités dans les hommes prédestinés aux grandes choses, et qui semble donner les masses subalternes en propriété à ses élus; mais, moralement, cette théorie contient tous les périls et tous les crimes; car, si vous reconnaissez le génie pour droit et l'ambition heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas du génie, et quel est le scélérat qui ne se sentira pas l'ambition de tout oser et de tout prendre? Le ciel a créé la vertu pour contenir ces audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont inventé les lois pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volonté générale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme qui avait accompli déjà au 18 brumaire le renversement à main armée de la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que celui de détruire une république.
«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que, dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident, monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employée comme dans les premières années de sa carrière.»
On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu? Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme moraliste? _Patere legem quam fecisti!_
XI
En reprenant son rôle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la verve d'un Molière politique, les rôles divers joués par le premier Consul, par sa femme, par ses frères, par ses soeurs, par le sénat, par le conseil d'État, par Fouché, par Cambacérès, ses confidents, chargés de risquer les indiscrétions et de subir les désaveux pour se faire offrir sous un nom ou sous un autre le titre du pouvoir monarchique dont il avait déjà la réalité. L'histoire ici touche à la comédie d'intrigue, et Beaumarchais y serait plus convenable que Tacite. Enfin, après mille manoeuvres de ses confidents contrariés par ce qui restait de décorum républicain dans les différents corps représentatifs, la douce violence est opérée, et, après avoir deux fois repoussé la couronne comme César au Cirque, le général Bonaparte passe du titre de premier Consul au titre de Consul _à vie_, et du titre de consul à vie à la prochaine proclamation de l'empire héréditaire. Ici le général Bonaparte n'a point d'effort illégitime à faire pour franchir ces degrés successifs qui mènent d'une magistrature républicaine à vie au pouvoir suprême; il n'a qu'à se laisser glisser sur la mobilité et sur la versatilité de la France, pliée d'avance à tous ses désirs.
XII
De très-belles et très-profondes études de droit public allemand et helvétique remplissent cet intervalle du Consulat à vie à l'Empire dans l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que leur étendue et leur érudition excessives. Les diplomates y trouveront des monuments de diplomatie savante, admirablement scrutés et éclairés d'un jour qui ne laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs superficiels, qui s'attache exclusivement aux événements et aux hommes, laisseront ces riches études aux érudits. Ce n'est plus l'histoire, c'est le catéchisme du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la différence d'un traité à un récit. M. Thiers fait trop souvent un traité de son histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas; mais la postérité a peu de temps à consacrer au passé; elle lit vite et peu: M. Thiers ne pense pas assez à elle.
XIII
L'intervention française s'accomplit en quelques jours par le général Ney, en Suisse; la médiation imposée à main armée aux cantons sert de prétexte à l'Angleterre pour refuser l'évacuation de Malte, conformément au traité d'Amiens. La France exige, l'Angleterre récrimine sur ses envahissements; le premier Consul éclate en paroles foudroyantes, quoique calculées, dans une audience de l'ambassadeur britannique. La paix d'Amiens est rompue, la guerre commence. L'historien, dans une courte et impartiale discussion, attribue à l'Angleterre les causes de la rupture. On ne peut méconnaître ici la justesse de ses réflexions. La responsabilité de la longue période de guerre qui suit la courte paix d'Amiens pèsera sur la Grande-Bretagne plus que sur le général Bonaparte. Si la première loi de l'histoire est d'être véridique, la première loi de la critique est d'être arbitre entre les événements et l'historien. Les passions nationales de l'Angleterre et les rivalités de popularité parlementaire entre les orateurs et les ministres précipitèrent la rupture d'une paix qui pouvait consoler plusieurs années le monde. Cette époque ressemble beaucoup à celle où les orateurs athéniens du parti de Démosthène jetèrent, par leurs déclamations contre Alexandre de Macédoine, la Grèce et l'Asie dans les mains d'Alexandre. Le général Bonaparte fut l'Alexandre du parlement britannique en 1803.
XIV
Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'oeuvre entre tant de chefs-d'oeuvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde continental.
C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion française en Angleterre, la concentration de deux mille bâtiments de guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux, à Ambleteuse; une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés comme une menace permanente au bord de ces rades, en vue de leur conquête, les revues, les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnières contre les brûlots anglais, donnés comme un spectacle à l'armée dans ce cirque maritime pour entretenir son ardeur; les négociations avec l'Autriche, la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces puissances à ce plan de la haine du monde contre la domination britannique des mers; les lâchetés de l'Espagne, les réticences de la Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intéressés et les trahisons de la Prusse, mêlés à tout ce mouvement des flottes et des armées sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le premier Consul au milieu de ces prodiges d'activité militaire; la pire de ces fautes, la confiance obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi peu sûr pour l'Allemagne qu'il démembre que pour la France qu'il trompe ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septième livre de M. Thiers, intitulé _Camp de Boulogne_, une des scènes dignes de celles où le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses ennemis au moment où il était campé sur la Propontide, avant de passer, avec toute sa fortune et toute son espérance, en Asie.
Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire.
XV