Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 9
Je lis dans une des premières lettres de _Schiller_, qui devint plus tard l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul fragment de cette oeuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas encore publié de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est pour moi le torse d'Hercule.»
Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune, Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et Marguerite!
VII
Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de jouir. Après avoir terminé _Faust_ dans la paisible solitude de son séjour à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand que nature, c'est-à-dire un demi-dieu.
On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'_Odyssée_. L'épisode de _Nausicaa_ l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux, c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique et familier de _Jocelyn_. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde.
VIII
HERMAN ET DOROTHÉE.
Goethe ébaucha à Rome la première conception de ce poëme bourgeois, de cette idylle de la petite ville allemande, dans le poëme d'_Herman et Dorothée_, un de ses plus délicieux ouvrages. Il ne le termina que plus tard, et il ajouta alors les principaux détails pathétiques empruntés à l'émigration française des bords du Rhin; ces scènes de déroute dont il avait été témoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en 1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de pitié qu'il reproduisit dans son poëme.
IX
Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition. C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la poésie, c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille. Qu'il y a loin de là à _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au délire, que de la maladie mentale à la santé du coeur et de l'esprit.
Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme qu'il est flamand ou allemand par le fond.
Écoutez!
X
L'hôtelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans la nuit.
«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle; je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de mode.»
L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille.
L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre escortant la colonne fugitive.
«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le récit qu'on nous en fera.
«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair, on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur; demain on commencera à faucher la riche moisson!»
* * * * *
Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer, dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire ce qu'ils ont vu là-bas.»
* * * * *
Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon son caractère, de l'événement de la journée.
Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.»
Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville, recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité.
Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le second chant commence.
XI
C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de sa course au-devant des proscrits.
Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions sont descendues sur vous!»
Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux boeufs, les plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à cette malheureuse mère!»
«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère, comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les bons coeurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien qui nous arrive par vous!»
«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même entre les nécessiteux. Mon coeur décida: je courus après elle, je la rejoignis bientôt et je lui dis:
«Ma mère n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont là dans les coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sûr que, de cette manière, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais obligé de m'en rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, répondit-elle; elles réjouiront celui qui est dans le besoin.»
«J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le pain, les bouteilles de vin et de bière; je lui donnai tout, et j'aurais voulu lui donner encore plus, mais les coffres étaient vidés. Elle déposa tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'éloigna, et je repris avec mes chevaux le chemin de la ville!»
* * * * *
Y a-t-il dans Homère ou dans Virgile une scène plus antique et plus naïvement racontée? Et cependant la scène est d'hier, les moeurs sont du jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire néanmoins le christianisme jusque dans l'amour.
XII
Le père, le pasteur, le pharmacien, la mère reprennent, chacun dans son caractère, l'entretien sur l'événement du jour, après le récit d'Herman.
La mère, qui commence à se douter du sentiment né de la pitié et du malheur dans le coeur de son fils, prévient les objections qu'elle pressent dans l'esprit du père par les souvenirs de leur ménage, contracté sous les auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand incendie de la ville.
«C'était un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais passé la nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je m'endormis. Quand la fraîcheur du matin me réveilla, je vis la fumée et les charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville. J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le courage me revint. Je me levai à la hâte, je voulais revoir la place où avait été notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient pu se sauver; car j'avais encore le caractère simple et naïf d'un enfant.
«Quand j'eus monté sur les décombres de la maison et de la cour qui fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dévastée, toi tu arrivais de l'autre côté; tu cherchais la place occupée par l'étable: un cheval y était resté; les débris jonchaient le sol, mais le cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes et pensifs, car le mur qui séparait notre cour de la vôtre était tombé. Tu me pris la main et tu me dis: «Lise! comment fais-tu pour venir ici? Va-t-en! va-t-en! sur ces décombres encore enflammés tu brûleras tes souliers.» Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas à travers la cour. Le porche de la maison était encore debout avec sa voûte, comme nous le voyons aujourd'hui: c'était tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu m'embrassas; moi je me défendais, et tu me dis avec douceur: «Regarde, notre maison est renversée; reste avec nous, aide-moi à la reconstruire; j'aiderai ton père à rebâtir la sienne.» Mais je ne te comprenais pas jusqu'à ce que tu eusses envoyé ta mère parler à mon père, jusqu'à ce que notre mariage fût conclu. Je me souviens encore de ces poutres à demi brûlées et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-là m'a donné un mari, et à cette désolation m'est venu un fils! Voilà pourquoi, mon Herman, j'aime à te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce confiance dans ce jour de calamité; j'aime à te voir décidé à prendre la jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des ruines.»
Le père éloigne, par des propos d'aubergiste économe, l'idée de prendre une fille pauvre.--«Heureux, dit-il, celui à qui ses parents donnent une maison en bon état et qui réussit à la meubler plus richement! Aussi j'espère, Herman, que tu amèneras bientôt ici une fiancée avec une belle dot.» (Il fait allusion à une des filles du riche marchand, roulant en calèche et recrépissant à neuf sa haute maison de l'autre côté de la place, en face de l'auberge.)
«Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mère de famille prépare, pendant de longues années, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et que le père enferme dans son armoire la belle pièce d'or devenue rare; car, avec tous ces dons, la fiancée doit réjouir le jeune homme qu'elle aura préféré. Oui, je sais comme une femme se délecte dans la maison de son mari en retrouvant les meubles qu'elle y a apportés, et le lit et la table dont elle a fourni elle-même les draps et les nappes.»
Enfin le père s'explique plus clairement et mentionne à son fils une des filles du riche marchand à la maison verte en face de la sienne. Herman répond avec embarras «qu'il a songé longtemps, en effet, à la plus jeune de ces trois filles, mais que, sa timidité naturelle l'ayant fait railler dans cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits, il a laissé échapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est sorti pour jamais de cette maison moqueuse.»
Le père s'irrite à ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son fils; Herman, humilié et contristé de ce reproche, se lève, pose doucement le doigt sur le loquet de la porte et sort.
La mère, après une douce réprimande à son mari, sort à son tour pour aller consoler son fils.
XIII
Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent l'entretien à table, la mère cherche Herman dans les cours et dans l'écurie de ses chers chevaux favoris; elle le découvre enfin au fond d'un jardin reculé qui touche d'un côté aux basses-cours, de l'autre aux murs ruinés de la ville. Il était assis, le dos tourné à la maison, le visage dans ses mains, sous un débris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front.
L'entretien de la mère et du fils est aussi familier et aussi pathétique que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman, désespéré, veut s'engager comme soldat dans l'armée de l'Allemagne; sa mère l'en détourne avec des paroles emmiellées d'amour de femme et de tendresse de mère.
«Mon fils, si tu désires tant conduire dans ta demeure une fiancée afin que la nuit soit aussi pour toi une douce moitié de la vie, et que le jour tu trouves le travail plus agréable et plus récompensé, tu ne peux pas le désirer plus vivement que ton père et que ta mère!--Mais je crois maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive, n'est-ce pas, que tu as choisie?»
Herman avoue son amour.--«Laisse-moi faire, lui dit sa mère attendrie; les hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton père est prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de ses paroles avec ses amis est évaporé, il devient doux et maniable, et il sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons dans nos intérêts nos deux voisins qui sont à table avec lui, et le digne pasteur nous secondera.» Elle dit, et ils rentrent en silence à la maison.
XIV
Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et ambitieuse des habitants des villes.
Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse. Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et du fils.
«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que ses plus belles années ne se consument dans la douleur.»
Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman.
Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on redevient antique.
Lisez.
«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement, laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du village et les premières maisons entourées de jardins.
«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton. Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés, enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle; ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.»
XV
Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant elle de mes propositions rejetées.»